Conte tendu d’intervention chirurgicale
Il m’a été agréable de vous savoir si nombreux à prendre de mes nouvelles sitôt après cette opération de la cataracte rendue obligatoire tant par mon âge - qui devient de plus en plus « canonistrophique » - que par l’usure de l’un de mes yeux.
Pour mieux comprendre les raisons qui me faisaient appréhender cette intervention chirurgicale (appréhension, un mot soft pudiquement utilisé pour dissimuler celui plus approprié de terreur) il me faut vous dévoiler les motifs de ma paranoïa pour tout ce qui concerne la médication.
- Il y a de cela déjà bon nombre d’années, après l’extraction d’une molaire, mon dentiste m’avait vivement recommandé de ne pas absorber, en cas de douleur, un analgésique contenant si peu que ce soit d’aspirine sous peine de déclencher une allergie aux effets irréversibles pouvant avoir des conséquences très graves.
J’avais donc bien notifié cette mise en garde à la préposée de la pharmacie où, haletant de souffrance, je m’étais précipitée le lendemain matin avant d’aller reprendre mon poste sur un stand où je travaillais en qualité d’hôtesse d’accueil dans un Salon d’exposition.
L’employée de la pharmacie me l’avait certifié, le médicament qu’elle me prescrivait ne contenait pas le moindre soupçon d’aspirine ; la notice en témoignait qu’elle m’avait fait lire.
À la suite de quoi, pendant dix jours j’ai ressemblé à une baleine affligée d’une tête de poisson lune avec la peau du visage qui cuisait/brûlait/démangeait sous les spots incandescents du stand.
Je me rappelle encore la fureur de mon dentiste quand je lui avais raconté ma mésaventure :
« Mais quelle f….e c…e ! Bien sûr qu’il n’est pas fait mention d’aspirine mais la composition de ce produit ‘…’ en contient en dose infinitésimale et tout pharmacien qui se respecte le sait ! Si cette fille n’était qu’une simple vendeuse, elle devait se renseigner auprès d’une personne compétente. »
Pour mieux comprendre les raisons qui me faisaient appréhender cette intervention chirurgicale (appréhension, un mot soft hypocritement utilisé pour dissimuler mon épouvante), il vous faut savoir que je souffre de la maladie des yeux secs connue sous le nom de syndrome de Gougerot-Sjögren et que l’opération de la cataracte requiert d’avoir les yeux humides.
Pour mieux comprendre les raisons qui me faisaient reculer, il convient que vous sachiez qu’il me fallait trouver un accueil pour ma chienne le temps de mon hospitalisation (environ 48 heures… Une éternité). La difficulté pour trouver ce point d’accueil résidant dans le fait que je me refusais à confier à un chenil ma compagne extraite dix mois auparavant d’un enclos de la SPA où elle avait séjourné 4 longs mois d’hiver.
Et puis une amie s’est proposée à prendre Roxane en pension, la vision de mon œil se complaisait de plus en plus dans un flou pas du tout artistique, cette intervention commençait à présenter tous les signes d’urgence… Et je n’avais plus aucun prétexte pour la retarder.
Rendez-vous est donc pris pour le 17 novembre avec le chirurgien exerçant dans la clinique de C.-en-P. - lequel chirurgien sera en l’occurrence assistée de mon ophtalmo - et je suis informée qu’il me faudra me présenter au service des admissions dès le dimanche 16 entre 16 et 17 heures.
Le 04 novembre, je téléphone à la clinique pour prendre rendez-vous avec l’anesthésiste et, après palabres, la secrétaire accepte de me fixer ce rendez-vous le samedi suivant dans l’après-midi au lieu du jeudi 13 qui ne me convient pas. Dans la foulée je téléphone à ma mutuelle pour une demande de prise en charge qui sera envoyée par courrier à la clinique puisque je n’ai pas eu la présence d’esprit de demander quel en est le numéro de fax.
Le samedi 08 novembre, l’anesthésiste me signifie son interdiction formelle de continuer la prise de Plavix à partir du jour même. Ce médicament qui a pour fonction de fluidifier le sang et qui se présente sous forme de comprimés à prendre journellement m’a été prescrit il y a trois ans suite à une AIT dont j’ai été victime.
« La prise de ce médicament doit être arrêtée dix jours avant l’intervention. » Gronde t’il comme si mon ignorance était répréhensible ce qui provoque ma répartie quelque peu grinçante : « Bon, et bien à un jour près, ce ne doit pas être catastrophique ».
Je pourrais lui dire que, compte tenu de cet impératif, je m’étonne que la secrétaire m’ait proposé un rendez-vous le 13 mais je ne suis pas du genre cafteuse.
Je pense d’autant moins à moucharder la secrétaire qu’il me réclame un règlement de 28 euros pour sa consultation.
Mazette ! C’est cher payer dix questions et une interdiction !
Naïvement, je croyais que cette consultation serait incluse dans la facturation globale de l’intervention et je n’ai pas mon chéquier.
« Ce n’est pas grave, sourit l’anesthésiste cauteleux.
- Vous apporterez le chèque le jour de l’admission. »
… Et je me reverrai remettre la feuille de soins en échange de mon chèque me précise la secrétaire ! J’adore ce climat de méfiance.
Non, me dit-elle ; ma prise en charge ne leur est pas encore parvenue. Ce n’est pas pour m’étonner, la Poste n’étant plus toujours aussi performante pour l’acheminement du courrier depuis qu’elle prétend au titre de banque. À titre préventif, je demande le numéro de fax de la clinique.
Le lundi 10 j’appelle ma mutuelle et mon interlocuteur me confirme avoir posté la prise en charge mais accepte obligeamment d’en renvoyer un exemplaire par fax à la clinique.
Deux heures après, une correspondante jointe par téléphone me confirme que la clinique a bien réceptionné la prise en charge et par courrier postal et par fax.
Me voilà parée.
Le 16 novembre arrive à toutes jambes ce crétin.
Mon amie vient nous chercher, Roxane et moi, pour nous emmener chez elle afin que nos adieux se fassent en douceur. Ensuite, même si nous cherchons à gagner la clinique le plus tard possible, sans pour autant me mettre en retard, le moment vient où nous ne pouvons plus surseoir à mon enfermement dans les lieux qui n’ont d’hospitaliers que le nom.

17 heures, le 16 novembre - Me voici donc dans une chambre que j’occuperai seule cette nuit en dépit des deux lits qui la meublent. Pour me tenir compagnie, la télévision qui offre, à partir d’un choix de chaînes très limité, un programme sans surprise, c’est à dire débile, une grille de mots croisés qui s’avère d’une facilité jamais rencontrée jusqu’à présent ce qui est cette fois une surprise que me réserve mon verbicruciste préféré, un livre que je n’ai pas envie d’ouvrir quand bien même j’adore la prose du romancier qui l’a écrit.
Bizarrement, toute angoisse a disparu concernant l’intervention qui doit avoir lieu le lendemain (à 08 heures m’a t’on prévenu).
Bizarrement, je serais même relax si je ne me souciais du comportement ignoré de Roxane pour la première fois laissée dans une maison méconnue à la garde de personnes qu’elle connaît superficiellement.
7 heures 30 le 17 novembre - Un gentil jeune homme vient m’aider à m’allonger sur le chariot roulant qui va me transporter jusqu’à la salle d’opération. Je suis à jeun. Je suis désinfectée de la tête aux pieds. Je suis toujours incroyablement zen.
Même sans se presser, il ne faut pas plus de dix minutes pour franchir la distance entre ma chambre et le couloir adjacent à la salle d’opération où le jeune homme gare le chariot en attendant l’arrivée du chirurgien. Pourquoi le couloir ? Parce que la salle d’attente est déjà surbookée de chariots supportant des futurs opérés qui supportent l’attente de leur opération.
Ce couloir pourrait être utilisé pour entreposer des aliments périssables. J’ai la très désagréable impression de squatter un réfrigérateur et le mince drap qui me couvre ne me protège pas de l’atmosphère glaciale du lieu.
Impossible de récriminer, j’ai la langue engourdie par le calmant que j’ai été priée d’ingurgiter pour combattre un stress inexistant.
De temps à autres, j’entends la voix d’une bonne âme qui s’émeut : « Il faudrait apporter une couverture pour protéger cette femme ! ».
Une autre voix lui fait écho : « J’y vais »
Les voix disparaissent dans des fonds abyssaux ; je ne les réentendrai jamais.
Alors que je gis grelottante sur le plateau d’un chariot aussi accueillant qu’une pierre tombale, un individu en uniforme d’infirmier vient s’emparer de ma main dans le but avoué de l’utiliser comme jeu de fléchette et ce faisant interroge : « Vous avez bien pris votre Plavix jusqu’à hier soir ? »
« Bien pris ? » S’émeut ma paranoïa qui, sitôt le sens de la question assimilé, déclenche illico l’alerte générale.
La voix tremblotante et de froid et d’angoisse, je murmure : « Non. Bien sûr que non puisque Monsieur H., l’anesthésiste m’a dit qu’il fallait interrompre le traitement le jour même où je l’ai rencontré c’est-à-dire le samedi 8. »
« Il vous a dit ça ! » S’effare le joueur de fléchette. « Mais il ne fallait surtout pas stopper le Plavix ! » S’horrifie t’il sur un ton de reproche qui m’est - le doute n’est pas permis - destiné.
Et avant que j’ai le temps de m’inquiéter des conséquences possibles - catastrophiques pour le moins si j’en juge par son intonation désespérée - l’homme disparaît me laissant affronter seule les sonneries stridentes du signal d’alarme déclenché par ma paranoïa.
Me voilà bien ! Si je n’étais déjà frigorifiée, je serais glacée d’effroi.
9 heures 05 - Je tremble comme un marteau piqueur forant un steak de béton d’un mètre d’épaisseur ; je claque des quenottes comme un dentier qui se prendrait pour Gene Kelly interprétant « Dansons sous la pluie » ; le gentil jeune homme reprend les commandes du chariot en me disant : « C’est à vous ; le chirurgien est arrivé ; il vous attend (sic) ».
On m’avait dit : « La cataracte, c’est une opération qui se pratique au laser. C’est impressionnant parce qu’on voit tout mais… On ne sent rien ». ‘On’ étant des personnes qui n’avaient jamais subi cette intervention.
Je n’ai rien vu ; j’ai tout senti.
Les piqûres qui transperçaient, les incisions qui entaillaient, une substance que je soupçonne fabriquée à base d’acide qui s’instillait.
Je n’ose imaginer ce qu’aurait été le ressenti sans l’anesthésie locale.
« 10 h 25. C’est fini. Vous pouvez la ramener dans sa chambre »
Ce sont les seuls mots que j’ai entendus de la bouche du praticien et j’ai éprouvé de la gratitude pour mon ophtalmo qui a tenté d’humaniser le supplice en signifiant sa présence par un ou deux propos destinés à m’apaiser.
12 heures et quelques minutes (si je me fie à mon horloge interne) - une voix me tire du sommeil : « Madame, qu’est ce que vous voulez pour votre collation : thé, café, chocolat ? »
Même quelque peu embrumée je me rappelle que le café des hôpitaux ressemble furieusement à de l’eau tiède, que le thé n’a rien à lui envier et j’opte pour le chocolat qui se révèlera certainement le meilleur reconstituant.
Une main me secoue peu de temps après m’extirpant de nouveau des bras de Morphée : « Votre collation est sur le plateau près de votre lit ».
Redresser mon torse aussi lourd que celui de la statue de la liberté (pas la parisienne, celle qui offre son lumignon en signe de bienvenue aux visiteurs des USA) représente un exploit. Tendre un bras gourd vers le plateau en est un autre alors que je suis aveugle d’un œil et que l’autre joue les empotés.
Un exploit cumulé à un autre exploit provoque un résultat pour le moins inattendu : le plateau se renverse sur moi. Et sur moi, cela veut dire sur la couverture supplémentaire que je suis parvenue à obtenir après force supplications et cajoleries lors de mon retour d’op., pire encore, sur mon vêtement de nuit préféré et douillet (ou vice-versa) sur lequel s’ébattent des chats stylisés.
Je brame ma détresse tout en appuyant désespérément sur la sonnette lovée près de la tête du lit.
Une petite jeune fille apparaît qui constate les dégâts et s’empare de la couverture chocolatée en me rassurant : « Je vais venir refaire votre lit »
Je bêle : « Oui, mais mon vêtement ????? »
Elle a la solution : une tenue préopératoire des plus inélégantes. Mais qui s’en soucierait ? Et, insensible à ma démarche vacillante et mes gestes tremblotants, elle semble considérer que je suis assez grande pour laver mon vêtement toute seule et se contente de me demander :
« Vous voulez quand même finir le chocolat ? Il en reste un peu au fond de la tasse. »
C’est l’un de ces moments tragiques où l’on regrette de n’avoir pas ses deux yeux pour foudroyer la niaiseuse du regard.
Je me contente donc d’un acerbe : « Je serais même favorable à un autre bol complet de chocolat ».
Force m’est de me rendre à l’évidence en la voyant s’empresser ; elle n’y avait même pas pensé.
Ma collation avalée, je me rendors tandis qu’une dame est introduite dans la chambre.
Séjour très temporaire car elle est repartie lorsque je me réveille. La veinarde !
La vision exceptée - et c’est d’ailleurs avec un certain étonnement que je découvre que la seule protection accordée à l’œil opéré consiste en une pommade (cicatrisante me précisera une aide-soignante) - je suis en pleine possession de mes moyens lorsqu’une autre dame d’un âge certain mais coquettement attifée et shampouinée fait irruption avec un groom qui porte son bagage. Je suppose groom car elle n’a pas l’apparence de l’une de ces drôlesses qui jettent leur dévolu sur des hommes nettement plus jeunes qu’elles. Euh, rectification, le groom est son fils.
Comme je suis une personne civile, j’entreprends de faire la conversation à la dame si bellement pomponnée dès que son fils est parti.
Alors que nous devisons une charmante jeune personne entre dans la chambre et me tend un comprimé en me priant : « Vous devez prendre ce médicament ».
Quid que ce médoc ? S’alarme aussitôt ma paranoïa qui déclenche illico l’alerte générale.
J’ai bien du mérite à réfréner toute panique intempestive et à interroger courtoisement : « C’est destiné à quoi ? »
Ton angélique : « C’est pour la cataracte »
Tu m’étonnes !
M’aurait elle répondu que c’était pour prévenir tout risque d’eczéma de l’intestin grêle, je me serais inquiétée.
J’insiste d’une voix doucereuse : « Oui, mais encore ? »
« Je ne sais pas » Avoue la charmante qui, après deux secondes d’intense réflexion sourit, manifestement heureuse du résultat de ses cogitations : « Je vais me renseigner »
Elle revient peu de temps après, toute fière de pouvoir me communiquer l’information souhaitée et conclut : « On a même été obligées de consulter le Vidalin mais comme ça on a appris quelque chose »
Et bien si mon opération a contribué à la formation du personnel aide-soignant de la clinique de C.-en-P., c’est déjà un point positif.
Je reprends donc mon papotage avec ma compagne de chambre et pendant que nous conversons et que je dissimule mon œil valide de la main pour illustrer un propos, je suis très troublée de constater que l’œil opéré est encore plus troublé que moi puisqu’il n’offre aucune autre vision qu’un écran plus blanc que blanc.
Est-ce normal ?
Je pose la question à une aide-soignante qui vient mesurer notre tension et prendre notre température.
« Je ne sais pas. Il faudra demander à l’infirmière de nuit. »
Sauf que je ne verrai jamais une infirmière de nuit. Je ne verrai même pas son hologramme.
Et bien évidemment le couple mâle-femelle d’aides-soignants qui se présentent le soir pour… Devinez quoi ?… Mesurer notre tension et prendre notre température me dit gentiment que le chirurgien viendra me voir demain matin et pourra, seul, me renseigner.
« Est-ce que vous avez pris votre Diamox ? » Me demande l’élément mâle du couple.
Je n’ouvre pas des grands yeux : ce serait vain puisque je suis borgne. Je me contente d’interroger :
« Qu’est ce que c’est que le Diamox ? J’ai pris uniquement les médicaments que me prescrit mon médecin. »
« Ben, c’est ça » Me dit l’homme.
J’insiste ; « Oui mais ça, c’est quoi ? »
« Ben, les médicaments prescrits par votre médecin » Me répond il.
Désarçonnée par l’absurdité du dialogue, j’adresse une mimique interrogative en direction de l’élément femelle du couple qui se contente de m’accuser réception avec un sourire neutre. Alors, je ne m’obstine pas plus à poursuivre un échange aussi décourageant. Après tout j’ai remis mes ordonnances médicales comme demandé et cet homme est sensé connaître les médicaments qui m’ont été prescrits.
Sans doute suis-je victime d’un humour de carabin ? Un humour des plus stupides puisque le mot Diamox ne signifiant rien pour moi, j’y suis forcément insensible.

08 heures le 18 novembre - c’est un couple d’aides-soignantes qui se présente dans la chambre pour mesurer notre tension et prendre notre température. La charge est si lourde qu’elle nécessite ainsi, de temps à autres, le travail de couples dont un élément utilise les instruments tandis que l’autre élément note les résultats obtenus.
L’une des aides-soignantes me donnent deux comprimés et devance ma paranoïa en m’informant : « C’est un antibiotique et du Diamox ».
Même ma paranoïa est tellement sidérée que, tout comme moi, ça lui coupe la chique.
Ça existe donc le Diamox !!!!
Trop tard pour demander à quoi ça sert, le couple est parti « tensionner » « thermométrer » d’autres patients. Alors, j’avale.
9 heures - une infirmière de jour nous fait la grâce d’une visite avec, dans son sillage, une aide-soignante pour porter l’auréole au-dessus de la tête de la Florence Nightingale de la clinique de C.-en-P.
Je fais part de mes doléances à Madame Infirmière. Opérée d’hier, je ne vois toujours rien de l’œil pourtant logiquement débarrassé de toute cataracte. Que se passe t’il ?
Elle ne sait pas.
Je me résigne ; il va me falloir attendre la visite du chirurgien.
« Vous êtes l’une de ses patientes ? » S’enquiert Madame Infirmière.
« Ah mais si vous n’êtes pas de ses patientes, il ne vous verra pas » Se récrie Madame Infirmière qui daigne ajouter : « Votre ophtalmo vous a certainement fixé un rendez-vous pour aujourd’hui ou demain. C’est l’usage pour ce genre d’opération. Et c’est elle qui vous renseignera. »
Il ne m’en faut pas plus pour renauder : « Est-ce que vous imaginez un peu mon angoisse ? J’ai été opérée hier matin. Depuis je ne vois rien de l’œil qui a subi l’intervention. Et je dois encore attendre jusqu’à ce soir pour savoir si c’est normal ? Avouez qu’il y a de quoi s’énerver ! »
Puis, constatant son flegme bovin, je comprends l’inanité de ma hargne et me contente de demander :
« Mon ophtalmo m’a prescrit deux collyres à mettre dans l’œil opéré dès ce matin mais j’ai totalement oublié de m’inquiéter de savoir si je pouvais, ou non, mettre également le gel qui compense la déficience lacrymale dont je suis atteinte.
- Pensez-vous que je peux l’utiliser ? »
Mon œil valide déchiffre la panique dans son regard.
La voix est cependant nette, limite tranchante lorsqu’elle me signifie :
« Pour l’instant, vous ne mettez rien dans votre œil : j’appelle votre ophtalmo et je lui demande ce qu’elle en pense et si elle peut vous recevoir en consultation plus tôt dans l’après-midi.
- Ne touchez à rien, je reviens un peu plus tard pour vous mettre vos collyres. »
10 heures - J’attends toujours le retour de Madame Infirmière et les deux flacons de collyre attendent toujours d’être instillés dans mon œil.
La différence entre les flacons et moi c’est qu’ils font preuve d’une patience qui commence à me faire sérieusement défaut.
Rageusement, je presse la sonnette qui pendouille près de la tête du lit ce qui provoque l’irruption d’une aide-soignante à qui je fais part de ma doléance.
« Peut-être qu’elle n’a pas encore réussi à obtenir votre ophtalmo ?
- Oui, je comprends bien qu’il devient urgent de mettre ces collyres.
- Je vais chercher l’infirmière. » S’empresse l’aide-soignante………….. Que je ne reverrai jamais……… Comme je ne reverrai jamais l’infirmière.
Les gens qui œuvrent dans la clinique de C.-en-P. ressemblent à des personnages de vaudeville ; mais de vaudeville tragique car eux disparaissent définitivement après chaque apparition.
Cette fois ma capacité de patience est arrivée à saturation.
Je sais pouvoir aller, dès 11 heures, remplir les formalités administratives pour quitter la clinique.
À 10 heures 40, je mets les collyres dans mon œil ; à 10 h 45 je m’habille ; à 10 heures 55 mon sac est bouclé : à 11 heures, je suis dans le bureau had hoc.
« Je vais vous demander un chèque de 80 euros » Me réclame gracieusement la secrétaire.
Je m’étrangle : « Et qu’est ce qui justifie ces 80 euros ? »
Geste et sourire destinés à apaiser mon indignation : « Oh, ce sont les frais de séjour et, rassurez-vous, il vous suffira d’envoyer la facture que voici à votre mutuelle pour être remboursée. »
Je ne me laisse pas amadouer aussi facilement. Pas avec 80 euros à débourser en jeu.
« Et pourquoi vous ne vous faites pas directement rembourser par ma mutuelle ? À quoi sert la prise en charge dans ces conditions ? »
Mine consternée de mon interlocutrice : « Mais nous n’avons pas reçu votre prise en charge ! »
Moi, ferme : « Bien sûr que si. »
Elle, le sourire crispé : « Je vous assure que non. »
Moi, aussi têtue que Roxane lorsqu’elle se cramponne à la balle qu’on veut lui retirer de la gueule : « Et moi, je vous assure bien que oui. J’ai téléphoné lundi dernier entre midi et 14 heures et je ne peux avoir inventé la réponse de mon interlocutrice qui m’a dit avoir reçu la prise en charge et par courrier postal et par fax. »
Elle, dont le sourire s’effiloche lamentablement : « Mais voyez-vous même qu’il n’y a rien dans votre dossier. »
Ce disant, elle ouvre le dossier d’un geste nerveux et le premier imprimé que j’aperçois - même avec un seul œil valide - c’est la prise en charge.
Décidément, rien ne m’aura été épargné dans cette clinique de C.-en-P.
Déconfite, la gente dame me demande de patienter quelques instants, le temps d’écarteler puis de guillotiner quelques employés administratifs et je quitte enfin la clinique cauchemardesque.
Enfin, pour être objective, il y a au moins une matière qui mérite des éloges dans la clinique de C.-en-P., c’est la cuisine que l’on vous y sert. Mais la qualité gustative de la cuisine est-elle la priorité d’une personne hospitalisée ?
Le pas énergique, je me dirige vers l’arrêt des cars pour emprunter celui qui va me transporter jusque chez moi et je m’accorde juste un crochet dans une boulangerie pour y faire l’emplette d’un croissant. Entorse à mon régime que je m’accorde avec une certaine jouissance à titre de compensation pour tous les désagréments subis.

24 novembre - Je termine le premier jet de ce récit que j’ai voulu écrire le plus rapidement possible pour ne pas risquer d’oublier quoi que ce soit.
Je n’ai pas du tout récupéré la moindre vision de l’œil opéré et la tâche n’a donc pas été facile. Cet œil là m’offre pour seul horizon un écran blanc devant lequel s’ébattent des chauves-souris sanglantes. C’est peut-être de circonstance le mois où on fête Halloween mais c’est pas cool.
Trop de tension me dit mon ophtalmo vue en consultation
- et mardi soir (et qui m’a appris (a) que le Diamox était sensé combattre la tension ophtalmique, (b) que nulle infirmière n’a cherché à la joindre au téléphone) )
- et vendredi (où elle m’a assuré voir une amélioration et’ai été contente de savoir que l’une de nous voyait quelque chose).
Pendant cinq jours, j’ai tenté de vivre la situation avec philosophie.
Depuis hier, je craque et suis ravie de vivre en la seule compagnie de Roxane car, avec toute autre, je deviendrais vite odieuse.
L’idée d’avoir été flouée en échangeant une cataracte qui avait le désavantage d’une vision imparfaite contre une tension qui m’aveugle me met en rage.
Je m’agace de mes gestes rendus maladroits par une mauvaise estimation des distances entre les objets, je m’exaspère, le soir, d’attendre sur les trottoirs que s’interrompt le flot des voitures parce que je ne parviens pas à savoir si elles sont assez éloignées pour nous laisser le temps, à Roxane et moi, de traverser en toute sécurité.
Hier matin, à une amie qui, m’examinant le visage, me disait : « On ne voit rien », j’ai même rétorqué : « Ah bon ! Vous aussi ? »
Elle a eu l’intelligence d’occulter mon ton caustique et de sourire comme à une pointe d’humour et j’ai eu honte de ma méchanceté gratuite et indigne car, ma coquetterie étant légendaire, je savais très bien qu’elle avait cherché à me rassurer en m’assurant que mon défaut de vision ne se signalait par aucune disgrâce physique.
Ma réputation de râleuse n’est vraiment pas usurpée.
Je riais de ceux qui prétendaient que je ne serais plus astreinte à porter des lunettes après l’opération oubliant tout simplement qu’elle n’était pas prévue pour guérir ma myopie.
Pourtant, ils avaient raison ; je n’ai plus besoin de lunettes : un monocle me suffit.
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Le dessin du cyclope provient du site :
http://www.moove.tv/

7 décembre 2008 à 0:03
Ma chère râleuse, quand je pense que je ne suis pas venue depuis la nuit des temps, j’ai honte…. et voilà que j’apprends que tu viens de te faire opérer et pour quel résultat!!!
J’ai encore honte, mais je viens de passer un moment de fou rire (et pourtant ce sont tes malheurs que je viens de lire.. sniff) quel dommage que mon imprimante refuse de se connecter à mon ordi, j’aurais imprimé pour te lire dans mon lit.. cela m’a rappelé de bons moments tout aussi délicieux passés dans moultes cliniques.
Je crois que l’on peut mourir tranquille dans ces endroits là, nous ne sommes pas dérangés..sauf pour prendre la température à 5heures du mat..
Tu devrais me donner le nom pour que surtout je n’y mette jamais les pieds, les yeux et tutti quanti.
Je suis quand même déçue que tu n’aies pas d’amélioration.. parait-il (ce sont des on-dit) qu’il faut parfois patienter pour que le résultat se fasse sentir (ou voir ..)
Désolée d’avoir tant ri, tu me pardonnes ???
tu sais quoi, (je suis sure que l’on ne te l’a jamais dit!!) tu devrais être Ecrivain ( ah ah ah!!! ou hi hi hi!!)
je t’envoie des bisous tout plein et je reviendrai quand je pourrai imprimer et j’ai pas mal d’articles en retard à lire.
la râleuse N° 2
2 janvier 2009 à 19:29
Rssurez-vous Chantal, j’ai encore plus honte que vous que de venir lire seulement maintenant le bilan de ton opération Claude ! J’ai halluciné, mais ton sens de l’humour est tellement aiguisé que je n’ai pas pu m’empêcher de rire aux larmes parfois et “jaune” souvent. Au fil de ton récit, j’étais complètement enveloppée par le contexte extra lunaire qui ne devrait qu’appartenir au moyennage !! C’est dingue et ça fout les jetons !!! J’espère que l’état de ton oeil s’est amélioré quoique je ne voudrais pas paraître trop pessimiste, mais l’opération d’un oeil, mal pratiquée à souvent des répercussions irréversibles. Je t’embrasse affectueusement.