SOUFFLETER N'EST PAS JOUER MARS 1964 C'est pourtant vrai qu'il danse divinement bien. Voilà bientôt vingt ans que nous nous fréquentons, voilà des années que maman se pâme en affirmant que toute femme s'imagine être la réincarnation de Sissi, l'impératrice, lorsqu'elle tourbillonne dans ses bras, et il m'a fallu cette occasion pour découvrir à quel point c'est un fabuleux valseur. Il est vrai que pour se pâmer et vivre pleinement l'état de grâce, il est essentiel de garder les yeux rigoureusement clos. Tant de grâce émanant d'un cavalier par ailleurs affligé d'une paire de jambes arquées et d'un petit ventre rond, cela tient du miracle. Et avec mon mètre soixante-deux, je pourrais, si j'ouvrais les yeux (ce que je me garde bien de faire pour ne pas rompre la magie de l'instant), contempler sans avoir à lever la tête, une trogne rubiconde qui offre une ressemblance frappante avec celle des moines qui ornent le couvercle de certaines boîtes de fromage. Et n'allez pas croire qu'il a les jambes arquées à cause d'une longue pratique de l'art équestre. La raison en est beaucoup moins romantique et n'est due qu'à un usage intensif du vélo. En effet, après une série d'échecs successifs lorsqu'il a tenté d'obtenir son permis de conduire une voiture (échecs dus surtout à un tempérament excessivement émotif), il s'est résigné à utiliser ce mode de locomotion pour pouvoir se déplacer en toute liberté. Mais la posture qu'il adopte sur une bicyclette tient du numéro de cirque. Il pédale, les jambes presque à l'équerre du corps. J'aime mieux vous dire qu'il n'a pas intérêt à emprunter des ruelles étroites entre deux pâtés de maisons lorsqu'il chevauche son destrier. Ni les pantalons, ni les genoux ne résisteraient. Peu à peu, les danseurs, subjugués par le spectacle que nous offrons, ont déserté la piste pour mieux admirer nos évolutions. À l'exception du couple formé par Ghislaine et Charles qui valsent les yeux dans les yeux, étrangers à tout ce qui les entoure. En toute objectivité, nous devons présenter un tableau charmant. Ce n'est pas tous les jours qu'on peut voir tourbillonner, dans un envol de tulle et de satin neigeux, deux ravissantes mariées. Bon, d'accord, pas de leçon de modestie, s'il vous plaît. Il suffit bien de la mamé Ninette pour nous rabattre le caquet de sa voix chevrotante : " Vous, les gamines, vous êtes mignonnettes avec votre teint clair, vos yeux myosotis, vos cheveux qui hésitent entre le brun et le cuivre - qu'à mon avis ça n'a pas été votre meilleure idée que de vous les faire couper comme ceux des garçons - et juste ce qu'il faut de fesses et de poitrine pour être agréables à regarder. Mais vous auriez connu votre mère quand elle avait votre âge, alors là, oui, là, vous auriez su ce que c'est que la vraie beauté. - Une splendeur que c'était votre mère quand elle avait votre âge. Tous les gars du village bavaient de désir quand ils la regardaient passer. Ils pouvaient toujours baver : votre maman, en plus qu'elle était belle comme vous pouvez même pas l'imaginer, il n'y avait pas plus sage. - Personne n'a compris quand elle s'est amourachée de votre père qu'était pas très grand, ni très costaud, et pour tout dire pas très beau non plus. Sans compter qu'il était même pas de chez nous. " Ce qu'oublie de dire mamé Ninette, c'est que le pas très grand, pas très costaud, pas très beau, qui me tient lieu de cavalier en ce moment, valse divinement et que c'est peut-être tout bêtement à cause de ça qu'il a conquis le cœur de maman. Autrement, je ne vois pas ce qui a pu la séduire chez lui car ce n'est certainement pas le dialogue qui les a rapprochés. Vous pouvez en demander confirmation à Ghislaine, ma sœur, ou à mon frère, Jean, le grand blond aux cheveux coupés en brosse qui se trémousse sur l'estrade en jouant de l'accordéon, depuis notre tendre enfance, nous n'avons jamais entendu nos parents échanger des propos autrement qu'en se chamaillant. C'est bien simple, ils ne sont jamais d'accord sur rien. Il suffit que Miquette, notre mère, (sitôt son baptême expédié, tout le monde s'est empressé d'oublier que, le jour de sa naissance, on l'avait prénommée Micheline) dise " blanc " pour qu'Adrien, notre père, affirme " noir ". Adrien décide-t'il de garder les fenêtres ouvertes pour profiter de la tiédeur d'un soir d'été que Miquette s'empresse de les fermer en ronchonnant que la lumière va attirer des nuées de moustiques. On pourrait en conclure que notre enfance s'en est trouvée traumatisée. Ce serait une erreur. Nous avons vécu les perpétuelles chamailleries de nos parents en toute sérénité. D'une part parce que ces chicanes ne s'accompagnaient d'aucune acrimonie, ensuite parce qu'il était difficile de les prendre au sérieux. N'ont-ils pas encore coutume, ces deux belligérants, de se planter un bécot sur la bouche pour couper court à la discussion et tenter ainsi d'obtenir le dernier mot en empêchant l'autre de rétorquer. Qui plus est, lorsque nous cherchions à profiter de leurs continuels désaccords pour extorquer une permission, une exemption, ou un pardon, c'est avec cet illogisme implacable des parents qu'ils nous riaient au nez : " Demande à ta mère, elle saura mieux que moi ce qu'il convient de faire. Pour moi, je m'en remets à sa décision. " " Adresse toi à ton père, il est meilleur juge que moi. Tu feras comme il te dira. " La valse se termine sous les applaudissements enthousiastes des convives. Je récompense mon cavalier d'un tendre bisou sur son crâne largement dégarni tandis que Ghislaine et Charles échangent un baiser passionné. Mais où est donc passé mon mari tout neuf à moi ? Ouh là là ! En compagnie de ses parents. À tous les coups, si j'en juge d'après son front buté et son regard noir, il est encore en train de se faire admonester. N'écoutant que ma couardise, je me garde bien d'aller les retrouver et me dirige vers le buffet. La danse m'a donné soif. Mon pauvre Bruno ! C'est le vilain petit canard de la famille et il n'en a même pas honte, le bougre. Quelle idée a-t'il eu aussi de vouloir exercer la profession de décorateur ! Quand on a pour papa un directeur de banque, pour maman, la fille d'un banquier, pour frère le sous-directeur de la banque de papa, et pour belle-sœur, une fille de banquier, on se doit d'embrasser la carrière de banquier, non ? Ce n'est pas demain la veille qu'il pourra espérer se mettre à son compte, Bruno. Pas avec l'aide de l'argent de papa, toujours, qui ne lui pardonne pas d'avoir interrompu ses études de droit pour s'enticher de décoration. Et pourtant, Hugo, le tout jeune et sémillant patron de Bruno, le lui a promis, il suffit que Bruno apporte des capitaux pour devenir son associé ; ce qui serait quand même plus valorisant que de se contenter d'être son employé. Las, s'il restait la moindre chance à Bruno de fléchir la rancœur de papa, il a tout gâché en convolant avec la rustaude que je suis. En épousant la très modeste fille d'un très modeste restaurateur provincial, il a consommé la mésalliance. Qu'ils se rassurent les géniteurs de mon époux. S'ils n'éprouvent que dédain pour moi et ma famille, nous ne ressentons aucune sympathie à leur égard. Non mais, regardez la ma belle famille. Edmond, le père. Quelques rares cheveux gris maussades soigneusement aplatis sur un crâne en pain de sucre, la peau plaquée sur les os, un teint d'hépatique. On dirait un cadavre que l'on vient d'exhumer après trois mois passés dans un tombeau. Albane, la mère. La silhouette et le charme d'un parapluie de campagne. La morgue personnifiée. Geoffroy, le frère. À trente-deux ans, c'est le portrait de son père : un cadavre à peine un peu plus frais mais dont on imagine facilement qu'il va rapidement se décomposer. La seule de cette famille qui soit plaisante - mais uniquement quand elle échappe à la surveillance du trio infernal - c'est Astrid, l'épouse de Geoffroy. Autant, en leur compagnie, elle affiche une mine revêche, des attitudes de pimbêche, autant elle se montre vive, gaie, enjouée, lorsque nous nous retrouvons en tête-à-tête. Astrid et moi avons lié connaissance le jour où, pour la première fois, je suis allée à Paris. Je devais y retrouver Bruno qui voulait me faire visiter cette ville que j'habiterais bientôt avec lui. Hélas, à peine étais-je arrivée qu'il avait été contraint d'annuler notre rendez-vous. Un incident s'était produit sur un chantier qui requérait sa présence de toute urgence. Que faire de moi ? Il n'allait pas me laisser me morfondre tout l'après-midi à l'attendre dans ma petite chambre d'hôtel ? Hors de question également d'envisager que je passe un après-midi de calvaire en compagnie d'Albane. Astrid avait bien volontiers accepté de se substituer à lui et décidé d'enrichir le niveau culturel de la provinciale un tantinet pataude que j'étais en lui faisant visiter quelques monuments typiquement parisiens. Ce jour-là, j'avais découvert, à mes dépens, que cette fille était une marathonienne. Dans un même élan, elle m'avait entraînée en haut de la Tour Eiffel, au sommet de l'Arc de Triomphe, admirer de près les gargouilles de Notre Dame de Paris. Saturée, hors d'haleine, j'avais fini par crier grâce et nous avions échoué dans un salon de thé. Je m'étais aussitôt affalée sur une chaise et ce n'était qu'après un petit quart d'heure, le temps de reprendre mon souffle et des forces en dévorant avec appétit une montagne de pâtisserie et en lapant avec délectation un chocolat chaud et crémeux, que je n'avais pu m'empêcher de manifester mon étonnement. J'étais partie en compagnie d'une belle blonde à l'aspect aussi chaleureux qu'une banquise, je me retrouvais plaisantant et riant de bon cœur avec une jeune femme toute ébouriffée, les yeux pétillants de malice, les joues encore rougies par notre course effrénée. Qu'était donc devenue cette belle blonde aussi faussement platinée que réellement guindée qui m'avait conviée à une promenade touristique ? À quel moment de la balade s'était-elle volatilisée cette blonde au regard polaire ? La métamorphose s'était-elle produite quand nous nous étions extasiées en chœur devant le panorama que nous découvrions du sommet de la Tour Effeil ? Lorsque nous nous étions lancées tels des bolides pour escalader une volée de marches branlantes en pariant à qui serait la première à aboutir en haut de Notre Dame de Paris ? Je n'avais pu m'empêcher de m'étonner : " Écoute, Astrid, je ne comprends pas. Pour tout dire, je suis même complètement paumée. - Depuis que je suis arrivée, à l'instar des parents de Bruno, tu me regardes comme si j'étais un morceau de barbaque avariée et là tu te montres vachement cordiale avec moi. - À quoi joues-tu ? Qui es-tu réellement ? " Elle avait ri gentiment mais son visage était devenu grave tandis que son regard se voilait d'une ombre de tristesse. " Petite Lydie, je vais tout t'avouer : je suis courageuse mais pas téméraire. " Et voyant mon expression déconcertée, elle avait continué : " Tu me demandes qui je suis réellement. La question est simple. La réponse est plus compliquée que tu ne pourrais le croire. Tout bien considéré, je suis différente et pourtant identique à moi-même. " Elle n'avait pu retenir un bref éclat de rire désenchanté devant ma mine ahurie. " Bon, nous avons encore une petite demi-heure de récréation devant nous et ne serait ce que pour te remercier d'apporter un bain de jouvence dans ma morne existence, je vais essayer de te fournir quelques explications. Toutefois, je ne sais trop par où commencer et mon récit risque de te paraître quelque peu confus. - En premier lieu, il faut que je t'avertisse : ne t'attend jamais à me voir faire preuve d'amabilité à ton égard quand nous évoluons au sein du clan familial et ne t'étonne jamais non plus de me voir constamment arborer un air constipé. - Maintenant, lorsque je t'aurai raconté ce qu'a été ma vie jusqu'à présent, je pense que tu seras mieux à même de me comprendre. - Je n'ai jamais connu ma mère qui est décédée avant même que je fasse mes premiers pas. Quant à mon père, banquier comme tu le sais, après avoir confié mon enfance à moult nurses dont il s'est montré plus ou moins satisfait, il s'est empressé de m'envoyer en pension dès que j'ai atteint ma onzième année. Non pas parce qu'il n'éprouvait pas d'affection pour sa fille, le cher homme, mais tout simplement parce qu'il ne savait pas trop quoi faire de moi. - Donc, mon père était banquier. Mais s'il était banquier, ce n'était pas par choix ou par goût mais tout bêtement parce que son géniteur lui avait laissé un établissement bancaire en héritage. Je dis " était " car papa est mort quelques mois après mon mariage. Pour son malheur, s'il était un métier pour lequel mon cher papa n'était pas prédestiné, c'était bien celui-là. Il aurait pu, avec succès, être poète, peintre, collectionneur de papillons, mais surtout pas banquier. - C'était un doux rêveur, un être adorable qui se perdait dans les lois de la finance, qui accordait des prêts à qui le lui demandait et, bien évidemment, le résultat d'une gestion aussi fantaisiste, c'est que la banque ne cessait de péricliter. - Un jour est venu où la situation est devenue tellement critique que mon père s'est trouvé confronté avec deux seuls choix possibles : où se tirer une balle dans la tête pour échapper à tous ceux qui lui cherchait des poux dedans, où se faire, comme on dit couramment, racheter. C'était peut-être un doux rêveur, l'auteur de mes jours, mais il tenait à la vie et de plus, à cause d'un passé irréprochable et de plein d'autres considérations que seul un financier pourrait t'expliquer, son établissement bancaire était monnayable. - La suite, tu la devines. La banque Manzel a absorbé la banque de papa. - Mais Edmond et Albane Manzel ne pouvaient se contenter du seul achat de l'établissement bancaire. Pour que cette fusion devienne irrévocable, ils jugeaient primordial que je sois incluse dans le lot et, pour ce faire, rien de tel que de nous unir par les liens du mariage, moi et Geoffroy, leur héritier. - Je n'avais même pas encore dix-sept ans lorsqu'on m'a brutalement extirpée de la douillette pension dans laquelle je somnolais béatement en attendant l'arrivée du prince charmant qui me réveillerait d'un baiser langoureux. Tu peux imaginer mon emballement quand on m'a présenté l'espèce d'emplâtre qui allait devenir mon mari. - Et voilà, ma chère Lydie, l'histoire de ma vie et la raison de ce que je suis. " " Eh, tu charries et tu raccourcis. Avais-je protesté. - O.K., à peine sortie de l'adolescence, tu te retrouves mariée à un mec qui dégage autant de charme qu'un croque-mort en train de vanter sa marchandise. Mais ça n'explique pas pourquoi tu affiches en permanence la mine d'une douairière bigote à qui l'on vient de pincer les fesses. " " Bien sûr que si ça explique mon attitude. Enfin, essaye de te mettre à ma place ! - Imagine un peu. À dix-sept ans, quand on a toujours vécu en pension, toujours obéi à des professeurs, toujours observé des règles, à moins d'être nantie d'un caractère exceptionnel, on n'est pas très hardie. Ajoute à cela que j'ai quitté la pension pour vivre sous la coupe d'Albane qui, tu as pu le constater, n'a rien d'une petite rigolote. Parce que, même si Geoffroy et moi disposons de notre propre appartement dans l'hôtel particulier de mes beaux parents, je me dois d'être continuellement en la compagnie, à la disposition, sous l'égide, appelle ça comme tu voudras, de ma belle-mère. - Nous renouvelons, ensemble, notre garde-robe chez les mêmes couturiers, les mêmes bottiers. Nous recevons, de concert, les mêmes convives, que ce soit pour les thés des mardi et vendredi après-midi, pour les soupers des lundi et jeudi soir. Nous assistons aux mêmes ballets ou opéras. Nous regardons, avec le même ennui, les programmes de télévision sélectionnés par Geoffroy ou son père. Et si je veux lire un roman de mon choix, je ne peux le faire que le soir, une fois réfugiée dans mon lit. - Oh, j'ai bien tenté de me rebeller dans les premiers temps mais sais-tu seulement combien un silence réprobateur, des regards dédaigneux, des froncements de sourcils méprisants, des mines résolument revêches, peuvent te rendre la vie insoutenable quand tu les affrontes pendant plusieurs jours d'affilés. Inutile de chercher un appui du côté de Geoffroy, il idolâtre ses parents et je me dis souvent qu'il éprouve plus d'attrait pour une opération boursière que pour son épouse. Alors, en apparence, pour jouir d'un peu de tranquillité d'esprit, pour pouvoir, de temps à autre, m'offrir une escapade loin de cette atmosphère empoisonnante sous un prétexte quelconque mais toujours de bon aloi, je me suis soumise. " " Mais enfin, Astrid, ça fait plus de dix ans que tu endures cette vie ! Pourquoi, nom d'une pipe ? Tu ne vas pas continuer à non exister ainsi jusqu'au jour où tu seras une petite vieille desséchée ! Le divorce, c'est pas fait pour les chiens ! " " Et voilà la niaiserie que j'attendais ! Tu ne pouvais pas me la rater celle-là ! - Très bien, je demande le divorce. - Eh oui, Monsieur le Juge, je viens me plaindre des mauvais traitements que m'inflige mon époux. Qu'ai-je à lui reprocher ? Et bien figurez-vous qu'il me contraint à m'habiller avec des toilettes d'Yves Saint-Laurent alors que je rêve de porter des vêtements que j'aurais confectionnés de mes propres et blanches mains. Si je sais coudre ? Bien sûr que non. En pension, on nous apprenait bien quelques points de broderie mais j'avoue que mes œuvres ne sont pas des chefs-d'œuvre. Bon passons sur l'art vestimentaire. Imaginez-vous, Monsieur le Juge, que cet époux indigne m'oblige à subir le supplice permanent d'être servie par un maître d'hôtel, un sommelier, une nuée de soubrettes. Si je sais faire cuire un œuf ? Passer l'aspirateur ? Évidemment que non, Monsieur le Juge. Ce n'est déjà pas si mal de savoir que les œufs se mangent à la coque, mollets, durs ou en omelette, et qu'un aspirateur est un engin qui se branche à une prise de courant et qui produit un boucan infernal quand on le promène dans une pièce. Et comment je subviendrai à mes besoins si vous m'accordez ce divorce ? Euh ? Et bien on me reconnaît un joli filet de voix et quelque talent quand je pianote. Oui, Monsieur le Juge, je vous le concède, comme bagage, c'est plutôt maigre. - Et bien, Lydie, petite maligne, quel serait ton verdict si tu étais à la place du juge ? " " Je... Euh... " Peut-on prétendre que l'on vous a coupé la parole quand on a bafouillé deux onomatopées ? Abandonnant son ton railleur, elle avait fulminé : " Et tu as oublié l'essentiel : mon fils. - Ne prends pas cet air penaud va, je peux comprendre que tu l'aies oublié. L'amour maternel ne m'aveugle pas, tu sais, et je reconnais volontiers que n'est pas le genre de gamin devant lequel on se pâme ou pour qui on éprouve de la sympathie. Il n'a que neuf ans et il est déjà aussi pédant que son père, avec la même face de carême, aussi pontifiant que son grand-père et, que Dieu me damne car je ne parviens pas à m'en expliquer les foutues raisons, il est en extase devant sa grand mère. Mais c'est mon fils et je l'aime. - Que crois-tu qu'il adviendrait si j'obtenais le divorce ? Crois-tu vraiment, une seule seconde, que j'obtiendrais la garde de mon enfant alors que lui-même me préférerait son père et ses grands-parents ? " Elle avait raison, Astrid. Ma suggestion était très niaise. Toute contrite et bien embarrassée, je ne savais comment me faire pardonner une réflexion aussi stupide. " Je suis réellement désolée, Astrid. Crois-moi, je ne t'en voudrais jamais quand tu me snoberas pendant les rencontres familiales. Je suis tellement triste de te savoir malheureuse. - Est-ce que tu veux bien être mon amie ? " Son éclat de rire avait résonné, triomphant, incongru dans l'atmosphère feutrée du salon de thé. " Lydie, ma petite Lydie, bien sûr que j'accepte ton amitié. Crois-tu que je me serais épanchée ainsi si je ne te considérais déjà pas comme une amie. Ce que je t'ai raconté aujourd'hui, je ne l'ai jamais dit à qui que ce soit, même pas à l'abbé Joubert, mon confesseur. - Et pour sceller notre amitié toute nouvelle, je vais te confier un autre secret. " Elle s'était penchée vers moi avec des mines de conspiratrice. " Tu te rappelles, je t'ai dit, tout à l'heure, que je m'offrais des escapades. - Et bien, figure-toi que pendant ces escapades, je m'occupe à cocufier mon mari. Et tu peux me croire, plus que la jouissance du corps, c'est la jouissance de la revanche qui me comble parce que ce n'est pas seulement cet ectoplasme de Geoffroy que je cocufie mais c'est également ce vieux bouc castré d'Edmond et Albane, ce laxatif ambulant. " L'appel rieur de Ghislaine a brutalement interrompu ma songerie et ramenée à la réalité du moment. " Lydie, hé frangine, tu viens te joindre à la farandole ? " Un coup d'œil en direction de Bruno me confirme qu'il serait vain d'attendre de mon mari qu'il m'invite à danser. J'ignore quel est l'objet de la discussion qui l'oppose à ses parents et son frère mais à voir son air renfrogné, j'ai tout lieu de supposer que le sujet n'a rien d'agréable pour ce qui le concerne. Ces gens de la haute bourgeoisie n'ont vraiment aucune éducation. Ils pourraient quand même avoir la décence de choisir un autre lieu, un autre moment que le jour de mon mariage, pour régler leurs querelles. S'ils croient qu'en kidnappant leur fils ils vont m'empêcher de m'amuser et de virevolter, ils se gourent les résidus d'hypogée. Bruno, lui, ne s'y est pas trompé qui, avec un air excédé, a planté là " les surgelés " pour me rejoindre dans la danse, accueilli par le sourire éblouissant de Ghislaine qui le récompense ainsi de sa bravoure. Les surgelés. C'est ainsi que Ghislaine a surnommé les parents et le frère de Bruno. Sobriquet immédiatement adopté par maman, papa, Jean, Marinette, son épouse, et moi-même, tous unanimement outrés par l'attitude odieusement arrogante dont ils font preuve à notre égard. Parce qu'ils sont peut-être banquiers les parents de Bruno, mais papa et maman ne sont pas peu fiers d'être les propriétaires de leur hôtel restaurant de La Roque-Gageac. Enfin, pour ce qui est de la partie hôtel, restons humbles. Nous ne disposons que de trois chambres à deux lits - mais toutes avec leur propre salle de bain - que les touristes ne se disputent pas en été car (faute de place) nous ne pouvons leur offrir l'agrément d'une piscine, mais qu'ils sont bien contents de trouver quand ils ont oublié de réserver dans d'autres établissements hôteliers qui affichent " complet ". Pendant la morte-saison, quelques voyageurs de commerce nous sont fidèles et contribuent à amortir les frais d'entretien de nos trois chambres. À l'occasion du mariage, les chambres ont été réquisitionnées pour loger papa et maman Manzel, Geoffroy et Astrid, et le couple délictueux formé par Hugo et sa dernière fiancée en date, Vanessa. Bruno m'a rapporté, afin que je ne m'en étonne pas, qu'Hugo change de voiture tous les ans et de fiancée tous les six mois. Mais, en quelque sorte, il manifeste une certaine fidélité puisque toutes ses voitures sont de marque italienne et ses fiancées successives, invariablement, hôtesses de l'air. Vous auriez vu les Manzel, père, mère et fils, froncer leurs nez pointus en examinant chaque centimètre carré de leur logis provisoire pour en vérifier la propreté avant de daigner s'y installer. Ils pouvaient toujours inspecter, " les surgelés ", maman, c'est l'Attila de la saleté. Partout où elle passe, la poussière trépasse et, dès qu'elle la voit surgir, armée de son plumeau, toutes les araignées s'enfuient à toutes pattes en hurlant de terreur. Mais si notre activité hôtelière est des plus modeste, la réputation de notre restaurant n'est plus à faire. On y vient de kilomètres à la ronde pour se régaler des petits plats élaborés par papa. Tenez, promenez-vous à Vitrac, à Beynac, à Sarlat, et même à Gourdon, et demandez aux dix premiers badauds que vous rencontrerez s'ils connaissent le restaurant " Lo Pascada ". Sur un qui ne saura pas vous renseigner parce que vous serez tombé sur un pisse-froid (c'est votre faute aussi. D'accord, je vous avais dit de questionner les dix premiers badauds que vous rencontreriez mais n'aviez vous pas remarqué que celui-là, précisément, avec ses joues creuses d'ascète et son air d'épagneul larmoyant n'était certainement pas un épicurien), neuf vous indiqueront, en salivant, la route qui mène à La Roque-Gageac. Et ce n'est pas d'omelette qu'ils vous parleront mais du consommé aux truffes du Périgord, du coq au vin de Cahors mijoté aux cèpes, de la fricassée de poule aux girolles, du roulé de pintade au foie de canard, du clafoutis aux pruneaux confits au vieil Armagnac, dont Adrien, le patron de " Lo Pascada " régale ses clients. Le bedon d'Adrien, mon papa, peut donc s'expliquer. Mais que maman et nous les enfants, soumis à un tel régime diététique, restions aussi minces, plonge nos laroquois dans des abîmes de perplexité. Hormis papa, qui est longtemps resté " L'Étranger " ou encore " Le Sudiste " pour les laroquois, parce qu'il est originaire de Saint Cirq-Lapopie, maman, Jean, Ghislaine et moi avons toujours vécu à La Roque-Gageac sans jamais éprouver le besoin de connaître d'autres horizons. Si, impénitent globe-trotter que vous êtes, vous vous étonnez que l'on puisse avoir l'esprit aussi casanier, je vous suggère de venir faire un tour par chez nous. Vous le constaterez de visu, notre Périgord réunit tout le charme, tout le pittoresque, tous les plaisirs de la terre. Ce n'est pas pour rien qu'on l'a baptisé " Le pays de l'homme ". Imaginez le paradis dans toute sa félicité, c'est notre Périgord que vous verrez. Et, je le proclame, La Roque-Gageac est l'un des plus beaux joyaux de notre région. S'il est une chose qui désole papa, c'est bien que ses deux filles tendrement chéries - qui ont eu cette idée folle de se marier le même jour - vont s'expatrier, abandonner cet Eden, dès demain, pour suivre leurs époux respectifs ; l'une pour Avignon, une ville dont le seul mérite est d'avoir un pont (tu parles d'une originalité ! Dixit l'auteur de mes jours), l'autre pour affronter les frimas de cette gigantesque métropole, Paris, où tous les gens vous causent pointu de leur bouche en cul de poule. Selon lui, ce ne sont pourtant pas les beaux gars bien courageux qui manquent chez nous. " Alors, pourquoi, mais pourquoi donc, a-t'il fallu que vous vous entichiez de ces deux là ? Pourquoi porter votre choix sur des étrangers ? " Malheureux papa ! S'il est un mot qu'il ne fallait pas prononcer pour tenter de nous dissuader d'épouser qui Charles, qui Bruno, c'était bien ce mot-là : " Étrangers " parce que du coup, maman, qui se gardait bien de le dire, mais qui, pour une fois, était d'accord avec lui, a résolument pris notre parti. " Non mais, t'as pas fini de jouer au couillon, Adrien ! C'est pas aux Amériques qu'elles vont aller habiter tes filles, c'est en France, à quelques petits malheureux kilomètres, à quelques heures de voiture. - Oui, forcément, toi, avec ta bicyclette, tu seras pas vite arrivé. - Franchement , qu'est ce que tu as à maugréer. Bruno est un garçon charmant et, quant à faire la fine bouche quand on sait que Charles, à trente-sept ans, est déjà considéré comme une sommité par tous ses confrères chirurgiens, je trouve que tu pousses le bouchon un peu loin. - Et puis, est ce que par hasard tu aurais oublié ce que c'est que d'être amoureux ? " Ni Ghislaine, ni moi n'avons été dupes. Si maman prenait fait et cause pour nous avec tant de véhémence, ce n'était certes pas notre avenir qu'elle défendait, c'était un motif de chagrin de son passé qu'elle tentait d'exorciser. Ce n'est pas maman qui nous a raconté. Maman, c'est une expansive muette. Ne me dévisagez donc pas avec cet air ahuri comme si j'étais une détraquée du ciboulot. Je vous explique. Maman peut être diserte sur une infinité de sujets variés. Et elle ne s'en prive pas, mais uniquement si on la sollicite car ce n'est pas son genre de parader en étalant sa science avec des airs prétentieux. Ainsi, questionnez là au sujet de Marie et Pierre Curie, de la mythologie grecque, des peintres flamands, de l'élevage des vers à soie, etc., etc., je vous défie bien de la coller. Elle n'a que son certificat d'études pour tout bagage scolaire, pourtant. Mais sa soif de connaissance confine à la boulimie. Vous verriez sa bibliothèque ! Ce ne sont rien qu'encyclopédies et énormes bouquins rébarbatifs dans lesquels elle se plonge avec délectation, tard, le soir, dès que ses tâches de restauratrice ne requièrent plus sa vigilance constante. Maman, c'est une autodidacte de l'érudition. Mais tentez d'obtenir une explication parce que vous aurez surpris une larme glisser le long de sa joue pendant qu'elle repassait, une moue dubitative comme par exemple ce jour, quand ses filles ont exhibé avec fierté leurs têtes tondues de frais, un sourire fugitif alors que son regard se perd en direction de la Dordogne, vous apprendrez, à vos dépens, que la communication est plus facile avec une carpe qu'avec maman. Je suis bien certaine que, même soumise à la torture, elle ne dévoilerait aucun de ses sentiments, aucune de ses émotions. Et cependant, aussi bizarre que cela puisse paraître, presque contradictoirement, vous ne rencontrez jamais femme plus chaleureuse, mère plus aimante. Même Adrien n'échappe pas à ses attentions de mère poule. Celle qui nous a conté la saga familiale, c'est mamé Ninette, notre aïeule plus que centenaire. Et si son récit a été assez long pour bercer notre enfance, c'est que mamé Ninette a tendance à piquer et du nez et un roupillon au beau mitan de ses narrations. On pourrait accuser le grand âge de provoquer ces soudains accès de somnolence. Nous, les enfants, avons plutôt tendance à penser que le responsable en est son penchant pour le " Pécharmant ", un vin de notre région, qu'elle sirote avec gourmandise (mais avec modération) de préférence au lait chaud que maman voudrait lui faire boire. En plus, mamé Ninette a le souci du détail et un respect absolu des dates. Pas question d'extrapoler. Tel événement se situait à telle date précise et elle préférait interrompre son récit, nous laissant languir durant des heures, parce qu'elle ne parvenait pas à se souvenir si telle chose s'était produite au printemps ou à l'automne de telle année. Quand bien même nous enragions d'impatience, nous lui pardonnions ce travers. Inconsciemment, nous percevions que pour mamé Ninette, cette manie de la chronologie c'était une façon de se rassurer, de vérifier que sa tête fonctionnait toujours bien, que la sénilité n'avait aucune prise sur ses facultés mentales. Grâce à elle, et même si cela n'offre aucun intérêt, nous connaissons mieux les dates de l'histoire de notre famille que celles de la signature du traité de l'Édit de Nantes ou du sacre de Napoléon 1er. Mamé Ninette a vu le jour en 1861. Autant dire au Moyen Âge. Elle et son Evariste de mari, qu'elle a épousé l'an de grâce 1878, avaient quelques ambitions et ne voulaient pas se contenter d'une existence paysanne. Mais comment échapper à sa condition quand on n'a pas trois sous d'économie en poche ? C'est là qu'une bonne fée était intervenue, bien involontairement, pour répondre à leurs vœux et modifier le cours de leur destin. La bonne fée, malgré elle, c'était la marraine de Ninette, une vieille fille qui, lasse de cinquante ans d'existence stérile, décédait en laissant un petit pécule à sa bien aimée filleule. À La Roque-Gageac, perchée sur un promontoire dominant la Dordogne, une auberge était à vendre. Oh, ce n'était pas l'affaire du siècle, cette auberge, même pas du XIXe siècle. Délaissée depuis si longtemps qu'une bonne partie des murs s'étaient écroulée, la toiture quelque peu effondrée, et que les plus anciens des laroquois ne se rappelaient plus du jour où on y avait servi le dernier chabrot. Mais s'il est d'une chose dont Evariste et Ninette ne manquaient pas, c'était bien d'huile de coude. Et puis, en ce temps-là, les voisins n'étaient pas avares de vous donner un coup de main, le soir, après les travaux des champs. Les mariniers qui descendaient la Dordogne pour rejoindre Bordeaux via La Garonne avaient vite trouvé le chemin de " Lo Pascada ", cette auberge où, pour un prix raisonnable, ils pouvaient se restaurer d'une savoureuse omelette de pas moins de douze œufs par homme, accompagnée d'une généreuse plâtrée de pommes de terre cuisinées à la sarladaise, avec en prime un petit verre de Vieille Prune pour faire passer le tout. À cette époque-là, enfanter ne rompait pas le rythme du labeur. On mettait bas et, au plus tard, vingt-quatre heures après, on vaquait de nouveau à ses occupations. En 1880, Ninette avait donné naissance à sa première fille que le croup, cette saleté de maladie, lui ravissait pour l'éternité dans les deux ans qui suivaient. En 1881, était né le premier garçon, suivi du deuxième en 1882 et, en 1883, c'était de nouveau une fille qui venait bénir leur union. Comme Ninette avait besoin de souffler un peu, son dernier fils, Baptiste, notre grand-père, avait dû attendre 1885 pour venir au monde. Elle n'avait guère profité longtemps de ces enfants, mamé Ninette. À peine sortie de l'adolescence, sa fille était entrée en religion. Pas tant par vocation la pauvre enfant que parce qu'elle était si laide qu'elle ne voyait pas d'autre alternative pour donner un sens à son existence. Quant aux deux frères aînés de Baptiste, à leur corps défendant, ils avaient donné leur vie pour la France. L'un avait abreuvé les champs du soissonnais de son sang, la forêt des Ardennes avait perçu le dernier souffle de l'autre. Le soissonnais, les Ardennes, des endroits, la haut dans le Nord, dont on ne sait même pas où ils se situent mais qui évoquent le glas. Miné par le chagrin, Evariste avait rejoint ses deux fils une semaine avant que ne sonnent les cloches annonçant l'Armistice. De ses trois fils, un seul avait convolé. Par un beau mois de novembre de 1909, Baptiste avait épousé la toute douce, la toute ravissante, la toute fragile Gillette. Si fragile, Gillette, que c'est seulement après trois fausses couches qu'en 1912 elle était enfin parvenue à mettre péniblement au monde le vigoureux bébé qui allait devenir notre maman, Miquette. Si la guerre de 14/18 n'avait pas assassiné brutalement Baptiste, elle ne l'en avait pas moins tué lentement, méthodiquement, sadiquement, de l'an 1918 où le gaz l'avait agressé dans les tranchées de la Marne où il se terrait, entre deux affrontements sous le déluge de la mitraille, jusqu'à l'année 1931 où la camarde était venue enfin lui accorder le repos. Il faut dire que, si déjà son état de santé ne l'incitait guère à jouir des joies de l'existence, la mort de Gillette, en 1929, après de longs mois d'une maladie aux causes indéterminées (une sorte de langueur, d'inappétence), avait contribué à lui ôter tout désir de vivre. C'est en 1930 qu'Adrien était entré dans la vie de Miquette qui ne savait pas encore, cette année-là, que ce jeune homme, pas très grand, pas très costaud, et pour ainsi dire pas très beau, était lié à son destin. S'il était un passage de son récit durant lequel mamé Ninette ne risquait pas de sombrer dans le sommeil, c'était bien celui-là. Intarissable, elle était. Mais chacun de nous le sait, l'amour de mamé Ninette pour sa Miquette frôle le fanatisme. Et que personne ne s'avise d'émettre une critique défavorable au sujet d'Adrien car si sa Miquette l'a choisi, c'est forcément un être exceptionnel. Quant à Miquette, ne lui cherchez surtout pas noise car vous verrez alors notre plus que centenaire, tremblotante, vacillante, brinquebalante, retrouver assez de vigueur pour vous arracher les yeux. " En cette année 1930, votre maman, mes petits, elle était dans la fleur de ses dix-huit printemps. - Elle était rayonnante à en faire pâlir le soleil d'envie. Blonde comme un clair de lune, le teint aussi nacré qu'une perle d'orient, des yeux du plus beau bleu des ciels d'été, une silhouette à faire crever la déesse Vénus de dépit. - Avec ça, intelligente comme une maîtresse d'école, courageuse à l'ouvrage, pétillante comme du vin de Champagne... - La seule chose qu'on pouvait peut-être lui reprocher, c'était, et c'est toujours d'ailleurs, son tempérament secret. Votre maman, mes petits, on ne savait jamais quand elle avait de la peine ou quand elle était heureuse. - Ainsi, quand Gillette puis Baptiste sont décédés, jamais on n'a vu Miquette verser une larme. Ni pendant la veillée funéraire, ni pendant l'enterrement, pas plus à l'église qu'au cimetière. - Certains d'ailleurs ne se sont pas gênés pour la taxer de froideur, parfois même d'ingratitude quand ce n'était pas d'impiété. Moi, qui à chaque fois l'ai vu, à ces moments-là, s'abrutir de travail comme une forcenée, je savais bien que si elle se démenait tant c'était pour ne pas se laisser dominer par le chagrin. " En cette année 1930, Baptiste, qui ne se sentait plus la force d'assumer la somme de travail qu'exige un restaurant avec la seule aide de sa fille pourtant vaillante et deux souillons chargées du gros du nettoyage, avait décidé d'embaucher un cuisinier pour lui venir en aide. Que ceux qui, par erreur, auront traduit le qualificatif de souillons dans son sens péjoratif de personnes malpropres et négligées se détrompent. Une souillon, chez nous, c'est tout bonnement une personne chargée des travaux sales et ingrats et, bien forcément, ce ne sont pas des tâches que l'on accomplit gantée de blanc et vêtue d'une robe de gala. Les chamailleries de Miquette et Adrien avaient commencé dès leur première rencontre. Et pourquoi ? Je vous le demande. À cause d'un chauvinisme villageois de pacotille. Adrien se rengorgeait en affirmant que, de tous les villages de France, St Cirq-Lapopie était sans conteste le plus joli. Miquette lui rétorquait avec virulence qu'il n'avait pas à pavoiser. En Quercy, chacun le sait, dans toute une journée on ne rencontre que des cailloux et quelques moutons et aucun village ne pouvait rivaliser en charme et en beauté avec La Roque-Gageac. Adrien ricanait que pour ce qui était de la pierraille, La Roque-Gageac n'avait rien à envier au Quercy et que ce n'était pas ce bout de Dordogne famélique qui roupillait à ses pieds qui pouvait concurrencer la plénitude majestueuse du Lot. Lorsqu'en août 1932, un an tout juste après le décès de Baptiste, Miquette et Adrien s'étaient mariés, la stupeur avait été générale chez les laroquois. Stupeur qui s'était très vite transformée en réprobation. Elle, Miquette, qui mettait tous les cœurs des jeunes mâles en émoi, ces jeunes gens qui la vénéraient, qui se seraient entre-tués pour ses beaux yeux, pour un sourire, qu'est ce qui lui avait pris de choisir pour époux ce gars-là qui n'était même pas du pays. Ce jeunot pas bien haut, pas très costaud, même pas très beau, que personne ne connaissait. Toujours réfugié derrière ses casseroles, on ne le voyait, pour ainsi dire, jamais ; ni aux fêtes votives, ni aux courses cyclistes (encore que là, on pouvait comprendre. Chacun avait eu l'occasion de le voir pédaler), ni même à la messe de minuit. C'est à partir du jour même où Miquette et Adrien se sont mariés que les laroquois ont commencé à appeler notre futur papa " l'Étranger " ou " Le Sudiste ". À la mesure de leur déception, ils ont la rancune tenace les gens de notre région. Il a fallu des années et des années pour que tout un chacun appelle papa tout simplement Adrien. Selon mamé Ninette, lui se moquait bien de ce qu'il considérait comme des fariboles. La seule considération qui lui importait c'était celle des clients qui se régalaient de son ris de veau braisé au jus de truffe et aux morilles ou de son cassoulet quercynois aux manchons de canard confits. Ses moments de bonheur les plus intenses, il les devait à la naissance de Jean suivi après sept longues années d'attente, et alors qu'il commençait à se résigner à l'idée d'avoir conçu un fils unique, de celle de Ghislaine, et enfin moi, la petite dernière, qui arrivait par surprise, parce que là, vraiment, il ne l'avait pas fait exprès, deux ans après Ghislaine. Et son ravissement permanent, c'était de pouvoir aimer Miquette, celle qui avait conquis son cœur indéfectiblement depuis le premier jour où il l'avait aperçue. Et cela, même si c'était une sacrée mule ! Mais, toujours d'après mamé Ninette, notre gazette, sa Miquette, elle, avait souffert de l'attitude de ses concitoyens. En niant son choix, en rejetant celui qu'elle avait élu, en persistant dans leur désapprobation injustifiée, ils l'avaient profondément blessée et sans aller jusqu'à prétendre qu'elle éprouvait toujours un certain ressentiment, elle continuait à observer une attitude très réservée vis-à-vis d'eux. Si tous les habitants du village - ce qui ne représente quand même pas une masse phénoménale - ont été conviés à venir boire un verre à la santé des mariés, et à danser s'ils en avaient envie, seuls Monsieur le Maire, son épouse et leurs trois garçons, Monsieur le curé et le notaire, ont été invités à la cérémonie du mariage. L'épouse de Monsieur le Maire et les trois garçons ont été invités avec d'autant plus de plaisir que papa, et maman plus encore, éprouvent une sympathie certaine pour cette belle femme à l'accorte cinquantaine et pour les gamins, de braves gosses sérieux et gentils, qui ont été nos partenaires de surboums. Monsieur le Maire parce que, vue les circonstances, on y était bien obligés. Car, outre le fait que mes parents ne partagent pas ses opinions politiques, ils n'apprécient guère cet homme arriviste qui se soucie plus de sa carrière que des intérêts de notre bourgade. Qu'il nous agrée ou non, nous aurions bien été obligés d'inviter aussi le curé à partager nos agapes. Mais, en l'occurrence, c'est avec un plaisir extrême que papa lui a assigné une place d'honneur à la grande table dressée en fer à cheval dans la salle du restaurant. Ce n'est pas tant parce qu'il est impossible de ressentir autre chose que du respect et de l'affection pour notre curé. Le brave homme, la piété et la sollicitude même, est absolument incapable d'un jugement défavorable, d'un reproche, d'une réprimande. Ils peuvent se confesser en toute confiance ses administrés. Avec Monsieur le curé, tous les péchés sont pardonnés dès que ses ouailles se sont acquittées de deux Pater et trois Ave. Ce n'est pas du laxisme de sa part, c'est que nos laroquois n'ont guère beaucoup à se reprocher si ce n'est quelques commérages et, parfois, un malheureux coup de poing au cours d'un bal trop arrosé. Horion d'ailleurs plus vite oublié par celui qui l'a reçu que par celui qui l'a donné. Ce n'est pas non plus que papa soit particulièrement calotin, même s'il a du respect pour la religion. Et ce n'est donc pas par excès de dévotion qu'il prend plaisir à la compagnie de Monsieur le curé mais parce que tous deux sont d'enragés pêcheurs. Dès qu'ils en ont le loisir, les deux complices se réfugient aux abords du fleuve, armés de menaçantes cannes à pêche et de redoutables hameçons, pour traquer le poisson. Lequel poisson se montre, en règle générale, plus facétieux que coopératif. Bienheureux nos deux prédateurs de la faune aquatique quand ils peuvent se vanter d'avoir attrapé une malheureuse ablette ce qui provoque les ricanements sarcastiques de maman car la Dordogne est réputée pour être une rivière poissonneuse. Quant au notaire, parce que, jusqu'à ces quinze derniers jours, il m'employait en qualité de secrétaire, il aurait été particulièrement discourtois de ne pas le compter au nombre des invités d'autant que cet élégant sexagénaire m'a toujours traitée avec une affabilité empreinte de paternalisme. Serait ce également parce que le notaire et Monsieur le curé sont des étrangers que mes parents leur manifestent une sorte de préférence ? Monsieur le curé est un pur produit ardéchois mais personne ne s'est jamais avisé, ou n'a éprouvé l'envie, de le surnommer " L'Étranger ". Le notaire nous est arrivé, depuis plus d'un quart de siècle, en droite ligne d'Étretat. C'est la malchance qui l'avait fait naître dans ce site rendu célèbre par ses falaises car il souffrait d'asthme chronique et, le climat marin n'étant apparemment pas compatible avec ce genre d'affection, il suffoquait aussi épisodiquement que douloureusement. Après un séjour de quelques semaines en Périgord, à l'occasion d'une convalescence après l'une de ces crises d'étouffement particulièrement éprouvante, il avait décidé d'emménager ses pénates dans notre contrée. Depuis qu'il avait largué les amarres à La Roque-Gageac, jamais plus il n'avait souffert de la moindre crise d'asthme. Je ne voudrais pas paraître exagérément chauvine mais soyez beaux joueurs et reconnaissez que même notre climat est idéal. Blottie dans les bras de mon tant aimé tout nouvel époux, la tête nichée contre son cou, je me laisserais bien griser par le slow si Bruno ne s'obstinait à fredonner, selon son habitude en discordance totale avec la musique. Ce n'est pas qu'il chante faux mon très chéri mari mais il n'a aucun sens du rythme et, avec un tel crooner comme rival, Franck Sinatra peut dormir sur ses deux oreilles. Comment voulez-vous que dans ces conditions je ne me laisse pas distraire par les gloussements moqueurs du notaire et de Monsieur le curé. Celui qui fait les frais de leur persiflage n'est autre papa qui, autant que le découvre mon œil droit, le seul qui émerge au-dessus de l'épaule de mon cavalier, se défend comme un beau diable. Attitude d'ailleurs sacrilège si l'on considère que l'un de ses tortionnaires est le serviteur attitré de Notre Seigneur. Je sais très bien ce qui provoque les sarcasmes ironiques du notable et de l'homme du culte et le souvenir de l'incident me ferait pouffer si je ne me retenais par égard pour mon compagnon. Submergé par le romantisme de l'instant (si j'en juge par l'ardeur de son étreinte), il pourrait, en effet, s'étonner de soubresauts intempestifs provoqués par mon l'hilarité et par la même se vexer. C'est à cause de Ficelle que papa subit, en ce moment, les railleries peu charitables des deux compères. Ficelle, c'est notre chien depuis une dizaine d'années maintenant ; depuis que papa, un jour qu'il s'était mis en quête d'aller ramasser des champignons, l'a découvert mourant de faim et de soif attaché par une laisse à un arbre à l'orée d'un petit bois. D'où vient Ficelle, nous ne le saurons jamais mais, comme dans nos campagnes nous n'avons pas pour habitude d'abandonner nos chiens, nous avons tout lieu de soupçonner des estivants d'être les auteurs de cet acte infâme. Ces gens-là emmènent leur fidèle compagnon en vacances avec eux et, quand ils constatent que ce dernier provoque leur exclusion des hôtels, ils s'empressent de l'égarer subrepticement au hasard d'un chemin vicinal. C'est qu'ils se planquent ces immondes lâches pour accomplir sournoisement leur forfait. Papa n'a pas résisté au regard de ce pauvre " clébard " pitoyable dont les grands yeux bruns liquides quémandaient l'affection. De même, s'il a baptisé " Ficelle ", de préférence à " Bâtard " (le premier nom qui lui soit venu à l'esprit), ce chien qui évoque l'œuvre hybride née de l'union illégitime d'un fox terrier et d'un épagneul breton, ne vous imaginez pas que c'est à cause de son sens de l'humour. S'il est un point commun que papa et, hélas, Bruno, partagent, c'est bien le manque d'humour. C'est donc en toute bonne foi, et pour ne pas l'humilier, que papa a décidé de nommer " Ficelle " le malheureux corniaud. Si papa a recueilli Ficelle, Ficelle nous a immédiatement adopté Ghislaine et moi. Ce chien nous suit partout où nous mènent nos déambulations et c'est bien involontairement qu'il nous arrive de le traumatiser lorsque nos destinations divergent. L'infortuné animal ne sait plus alors à laquelle de nous il va emboîter le pas et exprime son angoisse et sa détresse en tournant en rond comme un derviche affolé tout en couinant lamentablement. Maman a beaucoup d'affection pour Ficelle mais, désireuse que le chien ne vienne pas troubler les festivités du mariage pour cause d'excessive fidélité à ses filles, elle avait recommandé à papa d'enfermer l'animal dans un appentis dès le matin du jour prévu pour la cérémonie. Mission que papa, par la suite, a juré avoir accompli. Sachant que pour rien au monde papa ne se parjurerait, personne ne s'explique comment ce diable d'animal a surgi dans l'église pour venir débouler dans nos voiles de mariées alors que nos deux couples agenouillés méditaient pieusement les conseils que venaient de leur dispenser Monsieur le curé. Quelques audacieux ont bien tenté de capturer le fauteur de trouble mais la traque s'est très vite transformée en poursuite infernale, Ficelle se faufilant tantôt sous un banc, tantôt slalomant entre les enfants de chœur, et n'hésitant pas même à se réfugier, tout autant haletant que ses poursuivants, derrière le ministre du culte lequel, tout le monde le voyait bien à ses yeux pétillants dans un visage qui s'empourprait, retenait plus une énorme envie d'éclater de rire qu'un tonitruant sermon. C'est d'ailleurs lui, Monsieur le curé, qui a mis un terme à l'hallali en décrétant que tant de fidélité méritait bien une récompense et accordé à Ficelle le droit d'assister à la cérémonie religieuse. Sans nul doute ému par tant de clémence, notre brave toutou, bien installé entre nos deux couples, a suivi l'office, sagement assis sur son derrière. Ô mon brave chien qui ignore encore que demain tes deux maîtresses adorées vont disparaître, s'évanouir, s'échapper vers d'autres lieux, d'autres cieux. Combien tu vas souffrir ! Rien que d'imaginer ta prochaine détresse me bouleverse et je sens sourdre de ce même œil droit épieur qui émerge par dessus l'épaule de mon mari, une larme furtive. Faut-il que je t'aime, Bruno, mon amour, pour me résoudre à quitter tout mon monde tendrement chéri. La danse terminée, Bruno et moi ainsi que Ghislaine et Charles rejoignons maman qui nous a hélés. Tante Mathurine, la sœur de papa, et Séverin son mari, veulent encore une fois nous embrasser et nous renouveler leurs vœux de bonheur avant de reprendre la route du retour vers Calès où ils exploitent une petite ferme. Nous nous congratulons au milieu de l'indifférence plus ou moins avinée du reste des convives. C'est que la soirée est déjà bien avancée et qu'il se révèle traître notre vin de Cahors lorsqu'il a été conjugué avec quelques lampées de Vieille Prune. C'est Ghislaine qui a été l'instigatrice de cet original mariage conjoint. Bien évidemment, il a fallu batailler pour fléchir papa qui était contre. De toute façon, papa est toujours contre tout ce qui menace de le séparer de ses enfants adorés. Bien sûr qu'il éprouvait beaucoup de sympathie pour Bruno. Mais, d'un autre côté, j'étais encore un peu jeunette. C'est que le mariage, ça vous engage pour toute la vie. Est-ce que j'avais bien réfléchi ? Et Ghislaine ? A-t'on idée de vouloir prendre pour époux un homme de quinze ans votre aîné ? Un divorcé, qui plus est ! Un veuf encore, on sait à quoi s'en tenir. C'est plus rassurant. Et encore ! Mais un divorcé ? Il a beau vous expliquer, cet homme au demeurant fort distingué, que l'ex et lui se sont séparés en toute sérénité et sans acrimonie après avoir constaté, au bout de huit ans de vie commune, que leur incompatibilité de caractère vouait leur couple à l'échec. Sait-on jamais ce qui s'est réellement passé entre ces deux là ? Encore heureux que leur incompatibilité de caractère les ait, apparemment, également empêché de procréer. Papa admirait le chirurgien mais l'âge et le statut de divorcé du prétendant lui restaient en travers du gosier. Si Ghislaine n'avait pas existé, ou si seulement nous n'avions pas eu des tempéraments aussi dissemblables, il est fort probable que je n'aurai jamais connu Bruno. Alors que, après la sortie du lycée, j'ai suivi des cours de secrétariat avec plaisir et assiduité, Ghislaine, rien moins qu'emballée par les études, a abandonné, sans regret, toute activité scolaire sitôt après avoir obtenu son brevet avec la bénédiction sans restriction de papa qui n'a jamais bien compris l'engouement des femmes de maintenant pour l'exercice d'une profession. Rétrograde notre papa qui n'hésite pas à affirmer que les femmes ne sont pas faites pour travailler mais pour se marier et avoir des bébés. Et n'allez pas ergoter en protestant : " Et que font-elles donc les femmes mariées, à part trimer toute la sainte journée ? " Il vous objectera, en toute mauvaise foi : " C'est pas pareil. " Réponse qui a le relatif mérite d'être lapidaire et de couper court à toute discussion. Si Ghislaine n'exerçait aucune profession, elle n'était pas oisive pour autant. Sa passion, c'est la couture et bien des personnes de qualité préféraient lui commander un modèle original qu'elle copiait dans une revue de mode plutôt que d'aller acheter une toilette à Sarlat. Et vous verriez les robes de baptêmes que ma sœur a confectionnées ! De quoi défaillir d'admiration. Le grand volé, dans cette histoire, c'est l'État car, bien entendu, Ghislaine n'a jamais détenu aucune patente, s'est toujours fait payer en espèces sonnantes et pas du tout trébuchantes, et n'a jamais acquitté le moindre impôt. Notre famille estime qu'il y a une certaine moralité à spolier cet escroc qu'est le Trésor Public. L'été, quand elle n'était pas absorbée par ses travaux de couture, Ghislaine donnait un coup de main à Jean et Marinette qui sont propriétaires d'un terrain de camping et en profitait pour vamper les beaux, et si possible musclés, estivants célibataires. Mathias excepté (mais Mathias ça ne compte pas, on était amoureux l'un de l'autre quand nous fréquentions l'école primaire), tous mes flirts, depuis l'époque de nos premières surboums, ont été les flirts déconfits, ou exaspérés, ou désappointés, qui ont rompu piteusement leur relation " sentimentale ? " avec Ghislaine, leur tortionnaire. Il faut dire que ma sœur est une dirigiste. Une fois qu'elle était certaine d'avoir séduit son soupirant, elle n'avait de cesse de lui infliger ses quatre volontés. Souhaitait-il aller se baigner ? Elle préférait une ballade sous un soleil torride. Exprimait-il le désir de voir ce film qui passait en exclusivité et pour une seule séance à Sarlat ? Elle ne voulait absolument pas manquer un spectacle de chants et danses folkloriques. Était-il las, avait-il les os rompus après toute une journée passée à tenter de dompter un canoë ? Elle se sentait des fringales de twist, de rock and roll et de paso doble. Aucun ne résistait bien longtemps et presque tous venaient se réfugier dans mes bras. Moi, si douce, si patiente, si indulgente... Si différente. Tout laisserait à penser que cela créait des confrontations, des altercations, des dissensions entre Ghislaine et moi. Pas du tout. Lorsque l'un de ses anciens flirt venait se blottir dans mon giron, son seul commentaire incisif tombait comme un couperet : " Encore un qui a loupé son examen de passage. " Et en ce qui me concernait, je ne me sentais nullement complexée ou dévalorisée de récolter les " restes " de Ghislaine. Je me savais bien trop timide pour me laisser aborder par un étranger, fut-il beau et musclé comme Apollon. Et, pour aussi étrange que cela puisse paraître, je me sentais en sécurité et confiante dans des bras qui avaient étreint ma sœur. Si Bruno comptait parmi les ex-flirts de Ghislaine, il n'avait pas loupé son examen de passage. Non pas parce qu'il se caractérisait par un esprit plus affirmé, plus volontaire que ses prédécesseurs, mais tout simplement parce qu'il n'avait pas eu le temps de s'essouffler. Il ne la fréquentait que depuis à peu près trente-six heures quand il m'a découverte dans son sillage. Le coup de foudre a été immédiat, partagé, et sans appel. Est-il bien utile de préciser que Charles a séduit Ghislaine en refusant de céder à ses caprices ? Quelques irréductibles fêtards traînaient encore leurs pieds sur le carrelage de la salle à manger du restaurant quand Bruno et moi avons décidé d'aller prendre un repos bien mérité après cette longue journée. Nous avions tiré à pile ou face, Ghislaine et moi, pour savoir qui dormirait dans ce qui fut notre chambre commune et qui jouxte celle de nos parents, et qui irait trouver asile chez Jean et Marinette. C'est elle qui a gagné, la veinarde ! Vu la proximité de la chambre parentale, nous pouvons, d'ores et déjà faire une croix sur nos ébats, Bruno et moi. Blottie sagement dans ses bras, je lui ai demandé d'une voix déjà ensommeillée : " Ça avait l'air de barder sérieusement tout à l'heure entre toi et les surge... tes parents. Qu'est ce qu'il se passait ? " Il a rit doucement : " Si tu crois que je ne sais pas que Ghislaine les a surnommé les surgelés... - Et encore, je trouve qu'elle se montre gentille. " Après quelques brefs instants de silence, il a repris, sur un ton où il m'a semblé déceler tout à la fois des sentiments de colère, de frustration, et de rancune : " Tu ne croiras jamais ce qu'ils avaient imaginé, et donc décidé, ces empaffés. - Pour eux, je me mariais et donc j'avais donc de nouvelles responsabilités à assumer. - Nouvelles responsabilités, cela impliquait que je ne pouvais décemment continuer à exercer un métier de péquenaud. Donc, logique irréfutable, je devais réintégrer la banque. - Figure-toi qu'ils ont même été jusqu'à nous préparer un appartement dans leur hôtel particulier ! Non mais, tu t'imagines en train de passer tes après-midi à broder en compagnie de maman et Astrid pendant qu'étranglé par un col dur j'éplucherais des rangées de comptes défilant au garde à vous sur le rouleau de papier d'une machine à calculer ? - Ah, les cons ! " Pas plus surprise ou émue que cela, j'ai murmuré dans un dernier souffle avant de plonger dans le sommeil : " On se disait bien aussi que s'ils daignaient venir à la noce c'est qu'il y avait anguille sous roche. " JUIN 1964 Et voilà le travail ! Plus que les deux bougeoirs à poser sur la table avec chacun leur belle chandelle écarlate et ce sera parfait. Nous n'avons pas de chandeliers, mais ces bougeoirs dénichés dans une brocante se sont révélés être des joyaux une fois bien astiqués et peu me chaut qu'ils soient en vulgaire laiton alors que le vendeur m'avait certifié qu'ils étaient en cuivre. À propos de " chaud ", on étouffe littéralement dans le studio en dépit de l'unique fenêtre grande ouverte. Juste après nos mariages jumelés, Charles et Ghislaine se sont offert un petit détour par Capri avant de regagner Avignon. Bruno et moi, faute d'un budget nous autorisant le superflu, avons immédiatement emménagé dans le studio de mon bien aimé. Il me plaît bien ce studio situé dans un immeuble du tout début de la rue Léon Jouhaux. Encore que je parviens difficilement à m'accoutumer au bruit incessant des voitures qui tournicotent autour de la Place de la République et freinent aussi brutalement que bruyamment à chacun de ses nombreux feux de circulation. Certes, l'immeuble est vétuste. Certes, l'entrée sombre et exiguë est peu engageante. Certes, il faut grimper cinq étages d'un escalier aux marches fendillées, craquelées, en s'agrippant à une rambarde chancelante, il faut retenir sa respiration pendant l'escalade pour ne pas périr asphyxié par des odeurs entêtantes de mouton ou de merguez, mais le studio, lui-même, est avenant. Pas très grand, mais avec suffisamment de place pour un couple de jeunes mariés, et intelligemment conçu. Pour ajouter à son mérite, la porte étanche ne laisse filtrer aucune des odeurs qui règnent en despotes dans l'escalier. La première porte, à droite de l'entrée assez vaste, donne sur une salle de bain avec baignoire, douche et w.c. Un inconvénient, pas question de se vautrer dans un bain même parfumé lorsque le partenaire souffre de coliques. Ben oui, la colique c'est une chose qui peut arriver même à des jeunes mariés romantiques. L'entrée franchie, on accède à la salle de séjour qui, elle, n'est séparée du coin cuisine que par un muret de briques à mi hauteur d'homme. La mezzanine par laquelle on accède grâce à un escalier raide comme une rosière outragée abrite notre lit bas et nos étreintes ardentes. Si j'aime bien notre logis, je déteste Paris et, au risque de me faire huer par les parisiens, je clame haut et fort que c'est une ville sale, bruyante, malodorante. Tenez, pour preuve, cette crotte de chien qui maculait la semelle de l'un de mes escarpins quand j'ai réintégré le studio tout à l'heure. Paris, quand il y pleut, c'est à périr d'ennui. Quand le soleil se pointe, c'est toujours entre deux giboulées et quand il daigne briller de tous ses feux, on étouffe. Selon les critères de mon parisien de mari, il a fait beau temps les trois premières semaines qui ont suivi mon arrivée dans la capitale. Cela n'a pas empêché qu'au bout de huit jours j'ai contracté un mal de gorge tenace et que pendant les quinze jours suivants je suis restée désespérément aphone. Ce n'est pas que j'ai beaucoup de relations avec qui caqueter. Je ne connais même personne. Mais il est toutefois préférable d'avoir l'usage de la parole pour obtenir le secours des badauds quand on ne cesse de se perdre dans les rues, sur les boulevards, ou dans le métro. Comme je ne connaissais personne, je m'ennuyais à mourir. Bruno passait ses journées sur des chantiers et ne rentrait que tard le soir. Ce n'était pas les quelques courses alimentaires et la préparation de petits plats mitonnés qui occupaient beaucoup de mon temps. Plutôt périr que d'aller rendre visite aux Manzel que ne démangeait certainement pas, non plus, l'envie de me voir. Astrid ne pouvait que rarement échapper à Albane, sa geôlière attitrée et je ne désirais pas plus que cela la gêner dans sa mission sacrée qui consistait à cocufier son mari. Quant à courir les magasins, ce n'est guère une occupation très attrayante quand on n'a pas beaucoup de sous à dépenser (j'ai bien quelques économies mais mon ascendance paysanne répugne à entamer mon " bas de laine " pour le seul plaisir d'acquérir quelques bagatelles). Si on ajoute à cela que la visite des musées ne m'a jamais paru une distraction particulièrement folichonne, c'est dire que j'avais tout loisir de me languir d'ennui. Très vite lassée de tant de disponibilité, j'avais décidé de me mettre à la recherche d'un emploi. Bruno n'en voyait pas trop l'utilité car après tout son salaire, sans être mirobolant, suffisait bien à nous assurer un relatif confort et nous ne nous privions pas de soirées passées à assister tantôt à un concert, tantôt à une séance de cinéma, après avoir dégusté quelques spécialités dans un restaurant vietnamien, ou nord africain, ou indien, selon l'humeur du moment. Mais, compréhensif à défaut d'être emballé par mon programme, il admettait mon besoin de m'occuper. Pas folle, je devinais fort bien ce qui le turlupinait et l'empêchait d'adhérer avec enthousiasme à mes projets. Est-ce qu'après une journée consacrée au labeur, je serais encore aussi empressée à lui mijoter de savoureux repas ? Est ce que j'écouterais toujours avec autant d'intérêt le récit de ses démêlées avec ses clients ou ses fournisseurs ? Et surtout, surtout, est ce que je ferais toujours preuve d'autant d'ardeur amoureuse, la nuit ou au petit matin, entre ses bras virils ? J'aurais pu, me prévalant de quelques presque trois années d'expérience, postuler un emploi de secrétaire chez un notaire ou dans un cabinet juridique. Le temps passé dans une Étude ne m'y incitait pas. J'avais accompli mon travail avec une conscience professionnelle que mon employeur avait récompensé par un certificat de travail des plus élogieux mais les activités notariales ne me passionnaient pas outre mesure. À La Roque-Gageac où le travail du notaire consistait surtout en l'établissement de testaments (ce qui l'occupait plus que nécessaire car grand nombre de nos laroquois, qui ne sont riches que de quelques terrains pierreux et parfois d'une masure, ont la fâcheuse manie de changer tous les six mois leurs dispositions testamentaires), et en la rédaction d'actes de ventes de champs ou de bastides. S'il y avait bien une chose d'ailleurs qui me faisait vitupérer c'était ces ventes de bastides à des envahisseurs anglo-saxons. Ces britanniques descendants des anglais que nos aïeux avaient eu tant de peine à bouter hors de nos paysages et qui, armés de livres et de sterlings, revenaient nous coloniser. Ce qui m'aurait bien plu aurait été de trouver un emploi dans une agence de spectacles ou dans une agence immobilière mais je ne dédaignais aucune petite annonce pour autant. Pour me prouver son amour (comme s'il en était besoin ! ) et son esprit de solidarité, chaque matin de la semaine, Bruno descendait chercher des croissants pour le petit déjeuner et en profitait pour me rapporter les journaux. À peine avait-il franchi la porte du studio pour se rendre sur son lieu de travail, après maintes embrassades et câlineries, je me précipitais dans la salle de bain pour me pomponner, puis sur les quotidiens que je parcourais avec avidité, et enfin sur le téléphone avec lequel je jonglais avec une maestria digne d'une technicienne de la communication. J'avais découvert que c'était une véritable chance que d'habiter à proximité de la Place de la République. Sa station de métro vous permet d'accéder à divers endroits de Paris avec pas moins de cinq lignes directes. J'avais très vite fait la fine bouche et négligé de m'intéresser aux annonces dont les adresses auraient nécessité d'emprunter une, ou pire encore, deux correspondances. En ai-je parcouru des rues et des avenues, grimpé et descendu des escaliers, emprunté et rendu des ascenseurs, vu et entendu des personnages divers aux visages parfois débonnaires, le plus souvent sévères. Bruno, rassuré parce que j'étais toujours aussi tendre épouse, attentionnée cuisinière, et comblé parce que j'accueillais toujours ses étreintes avec la même fougue amoureuse, m'encourageait, me conseillait, et surtout, m'écoutait raconter, moi aussi, mes journées. De temps à autre, je recevais une lettre de Ghislaine. Capri avait été féerique. Charles était parfait ; la seule chose qu'elle pouvait peut-être lui reprocher, c'était son travail qui l'absorbait totalement. Mais quand il parvenait à se libérer c'était pour se consacrer uniquement à sa femme bien aimée et les instants étaient si courts qu'ils en faisaient une fête grandiose. Ghislaine était enchantée de jouer les châtelaines dans le petit manoir qu'ils habitaient et s'épanouissait totalement en prenant plaisir à sarcler, planter, bouturer en observant les conseils de son jardinier ; en dégustant le thé et les petits fours, préparés par sa cuisinière, en compagnie d'épouses charmantes et pas snobs du tout de divers autres chirurgiens, médecins ou pédiatres ; en prenant des cours d'équitation, des cours de tennis, de conserve avec ces mêmes épouses... Ma grande sœur s'épanchait librement et sans forfanterie en me décrivant son existence idyllique. Elle savait que ma vie avec Bruno me comblait, que je n'avais heureusement pas un caractère envieux, et que son bonheur ne pouvait que me réjouir. Dans l'une de ses missives (de plusieurs pages parce que sa grande écriture débridée dévorait les feuilles), elle m'avait raconté que, cédant aux supplications de papa qui n'en pouvait plus d'entendre geindre et pleurnicher Ficelle, elle avait fait, avec sa petite voiture anglaise, récent cadeau de Charles, le trajet Avignon - La Roque-Gageac - Avignon dans le seul but d'aller chercher notre chien. À en croire papa, le malheureux animal refusait toute pâtée depuis notre départ et se laissait mourir de chagrin d'amour. Selon Ghislaine, papa n'avait pas exagéré et c'est avec tout juste la force de remuer un bout de queue indolent pour manifester sa joie de la revoir que Ficelle l'avait accueillie. C'était un chien amorphe parce qu'affaibli par le manque de nourriture que ma sœur avait ramené à Avignon. Huit jours avaient suffi pour qu'il retrouve tout son dynamisme et Ghislaine était ravie de l'avoir avec elle quoique l'amour extrême de Ficelle pour sa maîtresse prêtait parfois à quelques désagréments. Ainsi, il n'était pas facile de lui expliquer que s'il pouvait l'accompagner au manège où elle prenait des cours d'équitation, il ne devait jamais aboyer, même pour manifester son admiration pour les prouesses équestres de sa maîtresse. Il était tout aussi ardu, quand elle prenait des cours de tennis, de lui faire comprendre qu'il était interdit de courir après les balles pour les lui ramener enduites de bave. Et lui inculquer que Charles refusait absolument de partager son lit avec toute autre personne que sa femme et qu'un gentil toutou doit se contenter de monter la garde devant la porte de la chambre avait nécessité beaucoup de fermeté et de patience. Maman aussi m'écrivait des lettres beaucoup moins dithyrambiques mais toujours très chaleureuses. Avec un talent littéraire que ne lui aurait pas contesté un académicien, elle contait les menus faits de leur vie quotidienne. Papa lui avait offert, comme ça, sans le prétexte d'une occasion spéciale, uniquement pour lui faire plaisir, un livre de toute beauté, déniché chez un libraire de Sarlat et représentant les œuvres de Gustave Doré. Elle ne se lassait pas de le parcourir, d'admirer chaque lithographie, chaque illustration. Jean en avait terminé des travaux de bricolage qu'il effectuait pendant la morte-saison pour subvenir aux besoins de sa famille et, avec Marinette, ils avaient rouvert le terrain de camping quelques jours avant Pâques. Maman avait donc de nouveau la garde de Jacquou, leur chérubin, qu'il fallait surveiller de près car c'est que ça trottine vite les jambes d'un bout de chou de deux ans qui pète de santé et de malice. Incidemment, l'une de ces lettres m'avait appris que si papa ne parlait qu'en termes affectueux de Bruno pour lequel il avait beaucoup d'estime, surtout quand on songeait que le brave garçon était parvenu à " tenir la dragée haute aux surgelés ", il n'avait éprouvé que méfiance mêlée d'antipathie envers Hugo, le patron de mon mari. Une longue diatribe commentant à maman que lorsqu'on n'est pas marié on ne partage pas le lit d'une personne, même s'il s'agit d'une soi-disant fiancée, que c'est inconvenant, indécent, et encore plus malhonnête quand on exhibe son inconduite chez des étrangers, s'était vu interrompre par une mamé Ninette qui, bien entendu, se serait bien gardée de sommeiller à ce moment-là. Sa petite voix aigrelette avait trompeté, pour une fois à peine chevrotante : " C'est pas vrai d'être aussi coincé du cervelet, mon pauvre Adrien ! C'est pas possible d'être aussi vieux jeu (sic) ! Mais qu'est ce que tu crois ? Si mon Evariste et moi, on s'était pas un peu goûté dans les champs pour être sûrs qu'on s'accordait bien, peut être bien qu'on ne se serait jamais épousés. Et alors, où elle serait ta Miquette en ce moment, hein ? " Mon pauvre cher papa puritain, s'il apprenait un jour que Ghislaine et Charles, Bruno et moi, avons aussi un peu goûté aux délices de l'amour avant de prêter serment devant Monsieur le Maire et Monsieur le curé, il serait absolument catastrophé. Pour notre défense, nous n'avons jamais commis le péché de chair dans un lit. Pour notre blâme, uniquement faute d'occasion car l'abri d'une tente de camping ou les sièges arrières d'une voiture, ce n'est pas l'idéal pour des transports amoureux. À ma grande stupéfaction, Marinette s'était révélée être une remarquable épistolière. Un lettre d'elle me parvenait, ponctuellement, toutes les trois semaines, rédigée souvent avec drôlerie, et les fautes d'orthographe qui parsemaient ces missives ne rencontraient qu'indulgence de la part de la lectrice que je suis car elles étaient la preuve de la confiance de ma narratrice. Si papa n'avait envisagé notre mariage à Ghislaine et moi qu'avec la répugnance, somme toute compréhensible, que peut éprouver tout père aimant à l'idée que des inconnus vont lui chiper ses filles adorées, que dire de son désarroi, de sa déception, de son amertume, lorsque Jean, à peine rentré du service militaire, lui avait annoncé qu'il avait l'intention d'épouser Marinette. Marinette, la petite fille de la sorcière ! Oh, ne ricanez pas, ce ne sont pas des sorcières de comédie, les sorcières de chez nous. Ce sont d'authentiques magiciennes. Des qui fréquentent les loups garous, des qui connaissent la magie des plantes et qui savent jeter un sort. " Allons donc, qu'est ce que c'est que ces billevesées ? Nous sommes au XXe siècle ! Il y a beau temps que plus personne ne cautionne ces sornettes ! " Allez-vous vous esclaffer. Oui-da ! Et bien, si vous ne me croyez pas, allez donc demander à ces jouvencelles grâce à qui, et par quels moyens, elles ont été débarrassées du cadeau un peu trop encombrant, un peu trop gênant, qu'un soupirant leur avait offert, bien contre leur gré. Et demandez aussi à certaines matrones comment elles ont reconquéri les faveurs de leurs maris qui éprouvaient bien du goût pour la serveuse du relais routier sur la route qui mène à Vézac mais qui s'endormaient, épuisés, à peine couchés dans le lit conjugal. Pour en revenir à Marinette, c'est sûr qu'elle était gracieuse cette brunette, et courageuse à l'ouvrage, il fallait le reconnaître. Et ce n'était pas sa faute si elle était la petite fille de la sorcière, elle qui n'avait jamais connu sa mère et dont on ne savait même pas si elle avait un père. Mais de là à vouloir l'épouser ! Plus doux et placide que mon frère, c'est difficile à dénicher. Plus têtu, c'est une tâche impossible. Tenez, par exemple, en ce qui nous concerne Ghislaine et moi, autant papa que maman ou mamé Ninette ne nous appellent jamais autrement que Gigi et Lili. Encore une fois, cela démontre l'illogisme des parents qui, pendant des mois, cogitent à la recherche du prénom qu'ils attribueront à l'enfant à naître et se hâtent ensuite de vous affubler de petits noms ridicules. Jean n'a jamais été prénommé Jeannot pour la bonne et simple raison qu'il n'a jamais voulu répondre à ce surnom. Mamé Ninette et mes parents se sont vite lassés de vouloir l'appeler Jeannot quand il s'est avéré évident que ce petit nom le frappait de surdité. Autre exemple. Si vous avez suivi des cours de catéchisme, il est improbable que vous n'ayez pas eu droit, vous aussi, à l'anecdote concernant cet enfant roi à qui l'on vient annoncer sa mort imminente alors qu'il est fort occupé à jouer au billard. Interrogé pour savoir s'il désire se confesser, l'enfant roi déclare qu'il n'en voit pas l'utilité. Le catéchiste vous enseigne alors que si cet enfant ne souhaitait pas recourir à la confession c'est parce qu'il était pur et sans tâche et que la notion même de péché lui était inconnue. Au grand dam du curé - ce n'était pas encore l'ardéchois à l'époque mais un rigoriste pur et dur - mon frère, du haut de ses dix années de maturité, a toujours prétendu que si l'enfant roi n'avait pas voulu perdre son temps à confesse c'était pas amour du billard et parce qu'il ne voulait pas perdre une miette de la partie. Et, malgré les foudres du curé, il n'a jamais voulu en démordre. C'est, bien évidemment, mamé Ninette qui nous avait raconté cette histoire qui l'avait toujours beaucoup amusée. Donc était arrivé ce soir où Jean avait présenté Marinette à papa et maman. Ce qui était parfaitement stupide car ils la connaissaient depuis ses premiers langes. Ghislaine et moi étions totalement inconscientes de la tragédie du moment. Elle, parce qu'elle vivait cet âge pénible où les membres vous poussent démesurément si bien qu'on est déjà bien assez occupé à ne pas commettre une maladresse avec des bras qui vous échappent dans des gestes incontrôlés, cet âge ingrat où le moindre microscopique bouton sur le nez vous plonge dans des abîmes de désespoir, où l'on fond en larmes sans savoir pourquoi. Moi, parce que j'étais toute jeunette encore. Nous nous étions tous assis devant la table dressée, toujours à la même place, au fond de la salle de restaurant, pour le dernier repas de la journée. Fallait-il que nous soyons innocentes, Ghislaine et moi, pour ne pas remarquer le silence inhabituel, les gestes empruntés de papa pour porter à sa bouche le verre contenant l'apéritif servi, par politesse, pour cette occasion funeste, le regard désemparé de maman, celui buté de Jean, et les yeux apeurés de Marinette. Silence tellement profond que ma voix fluette avait fait sursauter tout ce monde figé. " Alors, c'est bien vrai que tu vas être notre grande sœur ? Et bien j'en suis drôlement contente parce que tu es vraiment la plus gentille et la plus jolie. " Il avait suffit de ce rien pour dégeler l'atmosphère et pour que je conquière, définitivement, le cœur de Marinette. Bien sûr, ses lettres relataient surtout les événements de sa vie avec Jean et Jacquou, mon filleul (comme s'il avait pu en être autrement) mais son dernier courrier avait réussi à me faire sourire alors même qu'il me narrait la mort tragique de Météo, notre chat. Je vous vois déjà, vous les amis des bêtes, vous offusquer de ce que l'on puisse sourire quand on apprend qu'un vieux chat s'est fait écraser. Quelle mauvaise ! Quel esprit peu charitable ! Faut il être méchante et sans cœur quand même ! Je vous objecterais que vous ne connaissiez pas Météo. Plus hargneux, plus teigneux que ce matou, je vous le promets, ça n'a jamais existé. Météo, je ne prétendrais pas que nous l'ayons recueilli. C'est plutôt lui qui s'est imposé. Nous ignorions tout autant ses origines que celles de Ficelle mais nous étions tous bien d'accord que l'on ne pouvait qu'absoudre le maître qui s'en était débarrassé. C'est maman, la première, qui avait fait les frais de son mauvais caractère lorsqu'elle l'avait découvert tapi sous une brassée de fagots de bois, dans l'appentis. Le matou, de la taille d'un lionceau, était pitoyable, une oreille à demi arrachée et le poil hirsute maculé de sang coagulé. Que nos amis des bêtes se rassurent, la main de l'homme n'était pas coupable de ces méfaits. C'était manifestement le résultat d'une bagarre mémorable avec l'un ou, plus vraisemblablement encore, plusieurs de ces congénères. Ce n'était sûrement pas un seul adversaire qui avait pu le mettre dans cet état : Météo était tellement agressif que même une meute de dobermans ne s'y seraient pas frotté. Par la suite, des années de vie commune nous avaient enseigné que Météo passait ses nuits à courir la gueuse et à se bagarrer, et les journées à roupiller. Les souris pouvaient folâtrer en toute tranquillité, ce n'est pas lui qui les aurait dérangées dans leurs ébats. Émue par l'état pitoyable du chat, maman avait voulu le panser. D'un féroce coup griffe, il l'avait dissuadée de jouer les Florence Nightingale à ses dépens. Le second à se retrouver, plus éberlué que choqué, la main zébrée de trois profondes griffures ensanglantées puis soigneusement badigeonnée d'un baume aseptisant, avait été papa. N'avait-il pas eu l'audace d'imaginer que parce qu'il déposait des reliefs de repas, comme une offrande, à notre charmant félin, ce dernier, éperdu de reconnaissance, l'autoriserait à une caresse ! Nous avions tous très vite appris, Jacquou et Ficelle compris, et même Marinette qui est pourtant une petite fille de sorcière, qu'il était préférable de se tenir à prudente distance de ce monstre. Seul Jean, allez donc savoir pourquoi, trouvait grâce aux yeux bridés du félin et pouvait l'approcher sans se faire agresser. Au moins, si on ne l'approchait pas, n'avait-on rien à craindre des humeurs belliqueuses de Météo. À l'exception, toutefois, de Gilou, le volailler qui nous livrait les divers volatiles destinés à régaler les hôtes de notre restaurant. Compte tenu de son métier, Gilou aurait pourtant dû jouir des faveurs de notre fauve. Las, pour lui avoir plus d'une fois caressé les côtes d'un vigoureux coup de pied pour l'avoir surpris à renifler d'un peu trop près sa fourgonnette, Gilou était devenu l'ennemi n° 1 du chat. D'après Marinette, il ne faisait aucun doute que Météo n'avait pas digéré le dernier coup de croquenot que le volailler lui avait flanqué. Était-ce l'occasion qui s'était présentée ? S'agissait-il d'un acte prémédité ? Par un beau matin ensoleillé, alors que la fourgonnette du volailler surgissait d'un virage, à l'entrée du village, bondissant d'un muret, le chat s'était jeté au visage de son ennemi pour l'attaquer. Comment aurait-il pu deviner le malheureux animal que ce visage abhorré était protégé par une vitre ? Il était venu rebondir contre le pare-brise et la violence du coup l'avait catapulté sous les roues de la voiture. Exit, Météo ! Aussi, cessez de me honnir car ce n'est pas la nouvelle de sa mort qui m'avait fait sourire. C'est que je n'étais pas plus étonnée que cela des circonstances qui avaient fait passer Météo de la vie à trépas. C'était bien son genre, à ce valeureux samouraï félin, de périr en cherchant à venger son honneur. Heureusement que mes correspondantes me distrayaient. Heureusement, aussi, que j'étais toujours assurée de trouver du réconfort dans les bras de mon mari bien aimé car, après presque deux mois de prospection, mes recherches pour trouver un emploi n'étaient toujours pas couronnées de succès. Pourquoi ? Oui, pourquoi, puisque lors des tests d'embauche, c'était avec une remarquable vélocité que je transcrivais, en sténographie, un texte dicté que je relisais ensuite sans la moindre difficulté ? Pourquoi puisque mon orthographe et la qualité de présentation de mon courrier étaient irréprochables ? MAIS... Ma brève expérience professionnelle ne m'avait pas préparée au secrétariat commercial. MAIS... Mon anglais laissait à désirer. (Satanés anglais qui se dressaient encore en travers de mon chemin ! Encore que je ne pouvais pas trop les maudire car c'était eux qui procuraient des travaux de bricolage à mon frère pendant la morte-saison.) MAIS... J'étais une jeune mariée. Et n'importe quel employeur vous certifiera qu'une jeune mariée n'a rien de plus empressé que de concevoir un bébé trois mois après son embauche. Bruno était parfait qui me consolait quand je désespérais, me rassurait quand les doutes m'assaillaient, m'encourageait quand je perdais confiance, me réconfortait quand je déprimais. Il le disait, il me le répétait, il me le ressassait infatigablement : il avait foi, il croyait en moi. Et toujours, toujours, inlassablement, il me stimulait. Moi, j'étais la meilleure, la perle rare, et ce n'était pas ma faute si aucun de ces directeurs, ou chefs du personnel, ou chefs d'entreprise, n'avaient pas su déceler qu'ils laissaient s'échapper la secrétaire idéale. Enfin, ça y est, aujourd'hui mes efforts ont été récompensés, j'ai trouvé un emploi. Pas très loin de notre domicile, en plus : rue de Paradis. Quel joli nom ! Pourtant, en entrant dans la salle de réception de l'établissement, ce matin-là, j'avais été saisie d'un accès de découragement en contemplant la douzaine de postulantes qui attendaient, sagement assises, leur tour d'être convoquées dans le bureau directorial en s'assassinant du regard. Un éventail représentatif du secrétariat se trouvait stocké dans cette étroite salle de réception où je m'était résignée à attendre, stoïquement debout car plus aucun siège n'était disponible. Une blonde aussi avenante qu'un glaçon, au chignon savamment élaboré, côtoyait un souriceau femelle qui se dissimulait derrière une énorme paire de lunettes à la monture d'écaille. Une autre blonde, oxygénée celle-là, à peine vêtue d'une mini-jupe, contemplait d'un air rêveur ses ongles démesurés, peints d'un vernis couleur grenat, tout en mâchouillant du chewing-gum. Assise à ses côtés, c'était tout son visage qu'une autre authentique fausse blonde avait peinturluré. Il disparaissait sous une couche de fard à joue, de rouge à lèvres violet, et de mascara qui lui donnait un regard de vamp de cinéma muet des années 30. Une pâlichonne aux cheveux châtains frisottés ne cessait de remuer les lèvres en une incantation muette tandis qu'une maigrichonne, assise toute raide sur sa chaise, les mains bien à plat sur ses genoux serrés, paraissait en proie à une transe terrorisée. L'air de la pièce, saturé de parfums aussi divers qu'incompatibles, était à la limite du respirable et je sentais, peu à peu, mon estomac se contracter sous l'effet de la nausée. L'état idéal pour affronter quelqu'un qui va tenir votre avenir entre ses mains. La porte d'entrée s'ouvrait sur une nouvelle candidate quand la première postulante avait été appelée à franchir les portes du bureau directorial. Il était très exactement neuf heures pile. Apparemment, nous avions toutes été convoquées - peut-être pour juger de notre ponctualité - à la première heure d'ouverture matinale. Les entretiens se succédaient au pas cadencé. Un quart d'heure, vingt minutes à peine, la postulante avait-elle franchi les portes de ce que déjà mon imagination fertile avait baptisé la chambre de tortures qu'elle les refranchissait, la mine impassible, ce qui ne nous laissait rien augurer de la décision qui avait été prise à son sujet. Ce rythme n'avait rien de bien encourageant et j'aurais apprécié de cesser de trembloter. Tremblement qui ne cessait de s'accentuer au fur et à mesure que je voyais venir le moment où j'allais être confrontée à mon destin. J'allais avoir l'air malin si je me présentais avec l'allure d'une secrétaire atteinte de la maladie de Parkinson ! La nabote rondelette à l'aspect maternel qui m'avait introduite dans le bureau devait osciller entre les soixante et soixante-dix ans. Celle qui, assise derrière la table de travail, m'avait regardée m'approcher avec un regard bienveillant fluctuait aux alentours de la cinquantaine. Toutes deux dégageaient élégance et distinction. J'avais été invitée à m'asseoir dans un fauteuil confortable qui incitait à la relaxation. Un véritable piège pour les infortunées tentées de s'y engloutir dans une posture décontractée. J'avais soigneusement veillé à garder le dos bien droit et les genoux alignés côte à côte et rigoureusement serrés. La dame à la cinquantaine aimable s'était présentée. Elle se nommait Rachel Curzonski et, avec son mari Tadeck, dirigeait depuis environ une vingtaine d'années cette entreprise commerciale spécialisée dans la fabrication de vêtements en cuir et daim pour femmes. Il me suffisait de savoir que la société employait une comptable, trois employées de bureau et une trentaine de personnes affectées à l'atelier de couture. Ensuite, elle m'avait présenté sa compagne, Bérangère, son alter ego, sa fidèle et inestimable collaboratrice qui aspirait à prendre une retraite bien méritée après bien des années de bons et loyaux services. À ma grande surprise, il ne m'avait pas été demandé de prouver mes aptitudes pour le secrétariat. À aucun moment je n'avais été priée de démontrer mon savoir faire et je n'avais pas été auditionnée plus longtemps que les candidates qui m'avaient précédée. Mais c'est fou ce que l'on peut vous faire raconter sur vous-même en un quart d'heure de temps. En quittant les lieux avec la sempiternelle promesse qu'on me tiendrait au courant, j'espérais n'avoir pas trop dit de bêtises. J'avais fini par oublier cet entretien qui s'était déroulé depuis plus de trois semaines. Quand la réponse promise (et rarement tenue) ne vous parvient pas dans les trois ou quatre jours qui suivent le rendez-vous, vous pouvez d'ores et déjà abandonner tout espoir. Et puis, ce matin, le téléphone avait sonné alors que je m'apprêtais à partir pour de nouvelles démarches décevantes. La secrétaire qui avait été sélectionnée par Madame Rachel Curzonski s'était révélée incompétente. J'étais la deuxième sur la liste. Est-ce que j'étais toujours disponible ? Est-ce que j'étais prête à effectuer un mois d'essai ? Est-ce que je pouvais me présenter de nouveau cet après-midi à treize heures trente précises afin de signer le contrat de pré embauche ? Il ne m'avait fallu pas moins de cent cinquante minutes pour m'estimer satisfaite de mon apparence après avoir parsemé le studio de robes, jupes, chemisiers, escarpins, essayés et rejetés parce qu'ils ne me paraissaient pas les vêtements adéquats pour cet ultime rendez-vous. Le midi, je n'étais pas parvenue à grignoter la moindre nourriture tant l'appréhension étranglait mon gosier. J'aurais pourtant bien voulu me sustenter. Manquer un repas n'avait qu'une importance relative mais je craignais que mon ventre, pour se venger d'une diète imposée, ne se livre à des borborygmes aussi intempestifs que taquins pendant l'entretien qui allait se dérouler. Au retour, enveloppée d'un nuage d'euphorie qui m'isolait du reste du monde, j'avais parcouru, à pieds, le trajet qui conduit de la rue de Paradis à la rue Léon Jouhaux. J'étais bien trop exaltée pour emprunter le métro. J'avais besoin de mouvement, j'avais besoin de marcher pour défouler toute cette excitation qui me titillait les nerfs. J'étais trempée de sueur quand j'avais franchi les portes du studio. Autant surchauffée par ma course folle que par la chaleur exceptionnellement torride de cette fin de printemps. En chantonnant, je m'étais précipitée sous la douche. En dansant sur un air de boogie-woogie qui n'existait que dans ma tête enfiévrée, j'avais rangé mes vêtements dispersés sur la moquette du studio. En frétillant, j'étais allée faire quelques emplettes pour préparer un repas de fête. Outre le foie gras, don de tante Mathurine et de son époux tonton Séverin, je nous servirai une salade de batavia (il semblerait que les parisiens ignorent l'existence de la chicorée frisée) agrémentée de foies de volaille et de gésiers, le tout avec des petits croûtons de pain frits dans l'huile. Pour terminer en apothéose, j'ai préparé une charlotte au chocolat, le dessert préféré de Bruno. J'ai même songé à acheter une bouteille de vrai vin de Champagne qui attend, au frais dans le réfrigérateur, le moment d'être débouchée. Enfin, en valsant, parce que c'est une danse plus appropriée que le boogie-woogie, j'ai déplié une belle nappe de lin finement brodée sur la table (cadeau de mariage, avec les six serviettes assorties, de Jean et Marinette), j'ai disposé les assiettes en porcelaine et les verres en cristal (cadeau de mariage d'Astrid... Quelques semaines après la cérémonie car générosité dissimulée aux surgelés), les couverts en argent (cadeau de mariage de papa et maman), un bouquet de roses qui, exposées à l'étal d'une boutique de fleuriste, m'avaient tendu leurs pétales avec une telle fringale d'admiration que je n'avais pas pu résister, et enfin les deux bougeoirs de véritable étain ornés de leurs chandelles écarlates. Le plus pénible maintenant va être de m'occuper en attendant l'arrivée de Bruno. Je suis bien trop énervée pour lire, coudre, ou regarder la télévision. Peut-être que si je m'attelais à résoudre quelques grilles de mots croisés... ? Me pétrir le cerveau est sans doute le seul moyen susceptible de tempérer mon exaltation. J'imagine la tête que va faire Bruno quand il va franchir la porte du studio. À tous les coups, il va être affolé. Il va s'imaginer, parce qu'il sait que je suis née en juin mais sans jamais se rappeler à quelle date, qu'il a oublié mon anniversaire. C'est pourtant facile à se rappeler : le vingt, dans dix jours. Le vingt juin, jour où l'on fait ses adieux au printemps pour se préparer à fêter l'arrivée de l'été. Il va être consterné à l'idée qu'il ne m'a pas acheté le moindre cadeau et que je vais être malheureuse et déçue. J'en ris d'avance. N'empêche que ce ne serait peut-être pas une si mauvaise idée que de lui rappeler que dans dix jours je vais fêter mon vingtième anniversaire. JANVIER 1965 Bruno s'est endormi alors que Morphée, qui jusqu'alors ne m'avait jamais été infidèle, refuse de me bercer dans ses bras. En rentrant du bureau, j'avais préparé un festin pour célébrer l'Événement et je m'amusais de recommencer, ce vendredi soir mi-pluvieux, mi-neigeux, les mêmes gestes accomplis sept mois auparavant. Sept mois déjà ! Comment le temps avait-il pu passer aussi vite ? Une nouvelle fois, j'avais sorti la nappe de lin brodée et deux serviettes assorties, les assiettes de porcelaine et les verres en cristal, les couverts d'argent et les bougeoirs en étain, et je n'avais oublié ni le bouquet de roses aux pétales frileux, ni le vin de Champagne. Ce soir était un jour de fête. À l'issue de ces sept mois vécus sous la tutelle toujours bienveillante de Bérangère, je venais d'accéder au poste envié d'unique collaboratrice de Madame Rachel. Cet après-midi avait été consacré au pot d'adieu offert, avec de multiples cadeaux, dans une ambiance mêlée de larmes et de rires, à la très estimée, très vaillante, très appréciée de tous, Bérangère. De toutes les candidates qui s'étaient présentées pour la remplacer, j'avais toujours été sa préférée et, m'avait-elle avoué avec un rire complice, elle n'avait rien fait pour venir en aide à la secrétaire que Madame Rachel avait sélectionnée contre son avis, et qui, de toute façon, était une empotée. Madame Rachel n'avait rien à me reprocher si ce n'est mon jeune âge. Et je peux, à présent, comprendre ses appréhensions et les raisons pour lesquelles il n'était nul besoin de vérifier si j'étais un crack de la sténographie. Le quart d'heure d'entretien avait prouvé que je m'exprimais bien, avec un vocabulaire irréprochable et une voix agréable. Quant à mon anglais rudimentaire, on s'en fichait bien. Des années d'expérience commerciale avaient démontré que les fournisseurs et clients, qu'ils soient britanniques, italiens, allemands, japonais ou espagnols, avaient appris à parler la langue de Voltaire parce qu'ils n'étaient que trop conscients que les français étaient pratiquement incapables d'assimiler une langue étrangère. La mention " secrétaire " qui figurait dans le texte de l'annonce proposant un emploi était inadéquate. Madame Rachel n'avait aucunement besoin d'une secrétaire mais réellement besoin d'une collaboratrice. Je le sais maintenant, être la collaboratrice de Madame Rachel, cela veut dire savoir faire preuve d'autorité pour faire régner la discipline parmi les ouvrières qui sont toujours prêtes à se crêper le chignon, imposer ses directives aux coupeurs qui sont les rois de l'atelier de couture et se croient toujours plus malins que vous (quelle chance j'avais eu d'avoir une sœur qui était la championne des couturières), ne pas hésiter à s'empoigner avec les fournisseurs pour leur faire rabattre les prix de vente exagérément prohibitifs de leurs articles, se battre avec nos propres représentants pour leur faire admettre que, quoiqu'ils en pensent, vu leur qualité, nos productions sont vendues à des prix sacrifiés, argumenter avec les responsables des achats des grands magasins qui se plaignent que les derniers manteaux réceptionnés ne sont pas de couleur bleue lavande comme le veut la mode du moment mais d'un bleu turquoise qui serait absolument invendable, ou que... Et cela n'était que le train quotidien de la maison. Que dire de l'ambiance démente qui règne quand arrive le moment de la présentation de la collection lors d'un Salon ; et que dire de l'époque des soldes. J'avais survécu à la présentation de la collection lors du Salon du Prêt-à-porter d'automne, je me sentais prête à affronter le Salon de printemps. Et croyez-moi, cela démontrait de ma part un caractère intrépide. Seul un psychiatre qui s'est trouvé confronté à un asile d'aliénés en pleine crise de folie furieuse peut comprendre ce que représente la présentation d'une collection. Dix jours avant l'ouverture du Salon, on découvre que la coupe des vêtements est merdique, que les couleurs sont à vomir, que tout est à modifier. La décoration du stand est inepte, l'éclairage a été conçu par un imbécile qui, manifestement, ne sait pas faire la différence entre un spot et une lampe à pétrole, et la société de location du mobilier choisi avec tant de minutie vous téléphone, catastrophée, que les meubles ont été expédiés, par erreur, sur une exposition qui se déroule à Marseille et qu'elle doute de pouvoir les récupérer dans les délais. Et tout cela n'est que broutille. Le summum étant, incontestablement, les répétitions avec les trois mannequins retenues pour présenter la collection. Wanda (Liliane Porteboeuf) brame qu'elle refuse absolument de s'exhiber dans cette robe qui lui écrase la poitrine. Cindy (Eulalie Larivière) piaille que c'est injuste parce que les jupes les plus " sexys " sont toujours attribuées à Wanda qui ressemble à une barrique. Natacha (Marie-Madeleine Legoff) beugle qu'elle en a marre de Cindy qu'elle a encore surpris en train de fouiller dans sa trousse à maquillage. Wanda pleurniche qu'elle couve une grippe, que ce n'est pas étonnant avec tous ses gens qui vont et viennent en laissant les portes ouvertes pendant qu'elle se change, et que, c'est sûr, elle ne pourra pas être présente sur le Salon pour cause de maladie mais qu'on peut être certains qu'elle exigera des indemnités de dédommagement parce que ce ne sera pas sa faute si elle ne peut pas travailler. Cindy glapit qu'il est totalement débile de lui imposer les modèles existant dans tous les tons de beige sous le prétexte fallacieux (ce n'est pas le mot qu'elle emploie et il est peu probable qu'elle connaisse son existence) qu'ils sont mis en valeur par son teint de réunionnaise. Natacha hulule parce qu'une fois encore les escarpins qu'on lui a choisi sont trop étroits et qu'il est hors de question qu'elle les chausse car elle ne tient pas à se retrouver avec des pieds déformés. Et je vous épargne le vocabulaire qu'utilise nos divines divas. En comparaison, celui de poissardes vous paraîtrait des plus châtié. Chaque fin de journée, je regagnais mon logis les jambes flageolantes, le corps moulu, la tête douloureuse et bourdonnante et c'est seulement après m'être précipité dans un bain bouillant et après avoir avalé la moitié d'un flacon de comprimés analgésiques que je me sentais la force de mitonner un succulent dîner pour accueillir, fraîche et dispose, mon compagnon chéri. C'est qu'il avait besoin d'une épouse attentive, tendre, et compréhensive, mon mari adoré qui engloutissait distraitement le repas préparé avec tant d'amour tout en fulminant contre des clients jamais satisfaits, des artisans incapables de respecter leurs délais, Hugo qui ne savait que critiquer. Ah, je ne connaissais pas ma chance de me prélasser dans un bureau toute la journée ! Il ne se calmait (enfin, disons plutôt que ses récriminations trouvaient un autre exutoire) qu'une fois installé confortablement devant la télévision pour assister au match de football, ou de catch, ou de rugby, pendant que je lavais les assiettes et récurais les casseroles et que la machine à laver le linge ronronnait. Mon mari fait partie de l'élite des sportifs sur canapé. L'époque des soldes, si elle n'est pas aussi éprouvante, exige néanmoins beaucoup de patience et de diplomatie. Elle se déroule, chaque année, la troisième semaine de janvier et a lieu dans la salle de réception spécialement réaménagée, à peu de frais, à cette intention. Quelques panneaux, quelques miroirs, et quelques tubes métalliques suffisent à la fabrication d'une dizaine de cabines d'essayage qui ressemblent fort aux isoloirs destinés à protéger le secret de vote des électeurs. Les participantes sont des dames de la bonne société qui ont eu le privilège de se voir attribuer une carte d'invitation (procurée par nos représentant aux directeurs de magasins les plus transcendants) pour les récompenser de leur fidélité. Et, croyez-moi, pour obtenir cette faveur, elles ont dû déverser des fortunes dans les caisses voraces des commerçants. Ce qui ne les empêche pas de se battre comme des chiffonnières pour une jupe en cuir ou une veste en daim. Je les trouvais pathétiques lorsqu'elles tentaient, en vain, de faire glisser une jupe " taille 38 " sur leurs hanches enrobées de cellulite, lorsqu'elle s'extrayaient, congestionnées, des cabines d'essayage, comprimées dans des robes qui, pour protester contre cette intrusion, laissaient éclater, de fureur, leur fermeture éclair. Je dissimulais un sourire narquois tant elles étaient comiques lorsqu'assises, devant la grande table ovale de la salle de réception, elles s'empiffraient, pour se consoler, des petits fours gracieusement offerts avec du thé ou du chocolat, après m'avoir confié le plus sérieusement du monde qu'il était peut-être temps qu'elles se mettent au régime. Hier soir, les dernières clientes parties aux environs de dix-sept heures, Bérangère et moi avons été prendre un pot à la brasserie où nous déjeunons habituellement le midi. Madame Rachel avait estimé que nous avions bien mérité de quitter le bureau plus tôt que de coutume pour prendre quelque repos et nous avait accordé sa bénédiction. Au cours de ces sept mois passés sous sa bienveillante férule, Bérangère m'a tout appris. Non seulement elle m'a enseigné à devenir une parfaite collaboratrice pour Madame Rachel mais, la confiance s'instaurant et l'amitié aidant, au fil des jours elle m'a raconté l'histoire de la société dans laquelle j'étais appelée à exercer ce qu'elle n'hésitait pas à comparer à un sacerdoce. Il y avait grosso modo un quart de siècle de cela, Rachel et Tadeck Curzonski avaient fui le ghetto de Varsovie pour débarquer à Paris avec pour tous bagages deux valises piteuses, un porte-monnaie aux abois, une garde-robe miteuse, une ambition dévorante, une volonté opiniâtre, et un courage prêt à faire face à toute épreuve. Chez le cousin qui avait accepté de les héberger pour quelques temps sous condition qu'ils œuvrent pour son compte, ils avaient coupé et cousu des vêtements de sept heures le matin jusque vingt et une, vingt-deux heures le soir, en s'accordant tout juste une pause d'une demi heure le midi pour se restaurer. Puis, dans leur mansarde mal éclairée par une lampe de faible intensité, de vingt-trois heures jusque deux, parfois trois heures du matin, utilisant quelques pièces de tissu achetées grâce au fruit de leur travail, ils avaient coupé et cousu des vêtements pour les vendre et se constituer un pécule. Ils pouvaient toujours ironiser les coupeurs et les ouvrières de notre atelier de couture parce que Tadeck se faisaient désormais appeler Teddy. Ils pouvaient, tant qu'ils le voulaient, railler sa passion pour la conduite des voitures de sport qu'il préférait maintenant à la conduite d'une entreprise commerciale. D'après Bérangère, des années de labeur acharné lui donnait bien le droit de jouer les play-boys, même vieillissant. Femme d'affaires innée, Madame Rachel n'était que trop contente d'assumer, seule, la gestion de la société et pardonnait facilement ses enfantillages à un homme qui l'admirait, qui la vénérait et qui, pour rien au monde, ne l'aurait trompée avec une autre créature que ses voitures de sport adorées. Non seulement Rachel et Tadeck étaient vaillants à l'ouvrage mais ils avaient également du goût et étaient créatifs. Très vite des commerçants s'étaient intéressés à leur production. Comme de plus, ils étaient économes et se contentaient de repas frugaux pour se sustenter, leur pécule avait peu à peu pris de l'embonpoint. La chance avait voulu qu'un grossiste, de confession judaïque, propriétaire de quatre magasins de vêtements sis dans le quartier du Marais, soit séduit par l'originalité et la qualité esthétique des habits que Rachel et Tadeck confectionnaient. Homme avisé, persuadé que ce serait commettre un crime aux yeux de Yahweh que de laisser s'échapper la chance que pouvait représenter pour son commerce ce couple aux doigts d'or, il leur avait proposé un marché. Pendant une durée de trois ans, il prêterait gracieusement un petit logement à Rachel et Tadeck qui, en contrepartie, s'engageraient à lui vendre en exclusivité, pour la même période et à un prix honnête, le résultat de leur travail. Non seulement le marché avait été scrupuleusement respecté mais grâce à de judicieux placements conseillés par un des fils du commerçant, les économies réalisées par Rachel et Tadeck avaient presque décuplé. À l'expiration de ces trois années de fructueuse collaboration, le couple Curzonski avait pu louer un appartement de deux pièces à proximité de la Gare de l'Est, ainsi qu'un local dans un immeuble attenant pouvant faire office d'atelier de couture, et embaucher deux cousettes. Lorsque Bérangère avait été engagée par Madame Rachel, l'atelier employait deux coupeurs, une quinzaine de couturières et une secrétaire-comptable. Mais pour Madame Rachel, Bérangère était et resterait toujours sa première employée car elle venait, enfin, de trouver un collaboratrice. En effet, Tadeck qui devenait progressivement Teddy se désintéressait chaque jour un peu plus de l'entreprise depuis qu'elle était désormais lancée et Madame Rachel avait besoin d'une personne efficace, une femme mûre et équilibrée, pour l'assister dans sa tâche. " Et encore, a plaisanté Bérangère, on ne savait pas encore, en ce temps-là, ce qu'était la présentation d'une collection au Salon du Prêt à porter. Et quand on embauchait une ouvrière, on était assuré de la garder pendant quelques années. Maintenant, ces filles-là daignent travailler quelques semaines, juste le temps, à un jour prêt, de voir renouveler leur droit aux allocations chômage. Passé ce délai, elles n'hésitent pas à saboter leur ouvrage pour se faire licencier. " Abandonnant le ton de la plaisanterie, c'est d'un ton ému qu'elle m'a déclaré : " Vous devez bien vous douter, ma petite Lydie, que ce n'est pas de gaîté de cœur que je quitte Madame Rachel, mais je vais avoir soixante-six ans le mois prochain et je voudrais bien réaliser mon rêve... " " Non, a-t'elle rigolé, se moquant de mon air avisé, loin de moi l'idée de me retirer pour couler des jours paisibles dans un cabanon au bord de la Méditerranée. - Ce que je veux, c'est voyager. J'aspire à découvrir la Grèce antique même s'il n'en reste que des ruines, je souhaite voir se lever le soleil dans les fjords de Norvège, je veux parcourir les couloirs sombres des pyramides et marcher dans les traces des pharaons égyptiens. - Et c'est grâce à vous, ma petite Lydie, que je vais pouvoir profiter de ces excursions, en toute sérénité, en toute tranquillité. " Son regard s'est voilé, perdu dans une songerie, mais très vite il s'est de nouveau fixé sur moi et c'est d'une voix sérieuse qu'elle a repris : " Comme vous le savez, Madame Rachel rechignait à vous embaucher. Elle vous trouvait beaucoup trop jeune, beaucoup trop inexpérimentée, et elle n'a accepté de vous prendre à l'essai qu'après que je l'ai pratiquement obligée à téléphoner à votre notaire de patron pour s'assurer qu'il ne reniait pas les louanges qu'il vous décernait dans le certificat de travail qu'il vous avait délivré. - Il n'y a d'ailleurs qu'un provincial pour vous pondre un tel certificat de travail ! - Moi je sais que j'ai du flair (joignant le geste à la parole, elle a levé la main vers un gentil bout de nez qui pointait entre deux joues agréablement rebondies) et je me suis entêtée, lui certifiant que je décelais en vous une personne imaginative avec les pieds bien sur terre. - Votre notaire m'a été d'un grand secours pour la convaincre et l'éloge qu'il a fait de vos parents n'a pas été inutile. - Ce que je tenais à vous dire aujourd'hui, Lydie, c'est que je suis fière de vous. - Je suis fière parce que vous avez été une disciple brillante, fière parce que j'ai eu raison de vous faire confiance, fière parce que vous avez répondu à tous mes espoirs. " Émue, cramoisie, ne sachant quelle contenance adopter, je sentais mes yeux s'embuer. Elle s'est esclaffée : " Allons, allons, cessez de pleurnicher. Promis, je vous enverrai des cartes postales. " Que oui, ils avaient été richement vécus ces sept mois passés et c'est vrai qu'aujourd'hui je me sentais fière de moi. Depuis mon arrivée à Paris, je n'étais jamais retournée à La Roque-Gageac. Embauchée au mois de juin, je ne m'étais pas senti pas le droit de demander un congé en été même si, j'en étais pratiquement certaine, Madame Rachel n'aurait vu aucun inconvénient à ce que je m'octroie une semaine de vacances. Solidaire de sa courageuse chérie, Bruno avait renoncé à se reposer et accepté d'assurer la permanence sur les chantiers en cours pendant qu'Hugo allait parfaire son bronzage aux Caraïbes en compagnie de l'hôtesse de l'air du moment. Ce n'était donc qu'à l'occasion des fêtes de fin d'année que j'avais retrouvé, et avec quel bonheur, mes parents, mamé Ninette, Jean et Marinette, Jacquou, mon chenapan de filleul, et mon pays bien aimé. Quelle déception de ne pas compter Ghislaine et Charles parmi nous pour fêter Noël ! Le devoir retenait Charles à Avignon. Dans une longue lettre, Ghislaine avait expliqué à maman et papa qu'elle savait à quoi s'attendre en épousant un chirurgien et que sa place était auprès de son compagnon. Encore que prétendre être " auprès " était subjectif puisqu'elle l'attendrait à la maison pendant qu'il vaquerait à l'hôpital. Comme tous les ans, mes parents avaient fermé le restaurant. Dans notre région, la fête de Noël se déroule en famille ; mais toutes les tables étaient réservées pour le réveillon du Jour de l'An. Juste avant de nous préparer à partir à la messe, après avoir dressé le couvert, sur l'une des tables dans la grande salle où trônait un majestueux sapin tout enguirlandé et illuminé de lampes clignotantes, nous avions téléphoné à Ghislaine pour lui dire combien nous l'aimions et combien elle et Charles nous manquaient. Elle venait juste, nous avait-elle confié, de raccrocher le combiné du téléphone après une brève conversation avec son mari qui lui enjoignait de se coucher sans plus l'attendre car, à cause d'accidents de la route, les interventions chirurgicales se succédaient et il ne savait pas quand il pourrait la rejoindre. Triste mais résignée, elle s'apprêtait à ranger les éléments de puzzle qu'elle s'occupait à construire avec l'aide de Ficelle. Pendant que maman la consolait, mon regard avait erré se complaisant à refaire connaissance avec ces lieux qui avaient été les témoins de mon enfance heureuse. Au pied du sapin, nos chaussures soigneusement cirées mimaient une ronde immobile. Qu'ils étaient donc riquiqui les souliers de Jacquou perdus au milieu de ces escarpins ou ces mocassins qui, par comparaison, prenaient des allures de géants. Et pourtant, demain matin, ce serait eux qui seraient les plus remplis, les petits souliers riquiqui. Le temps était sec et froid. À la sortie de la messe, après avoir salué le notaire, Monsieur le curé, Monsieur le Maire et sa famille, sans oublier quelques voisins, nous avions regagné le restaurant en nous extasiant sur la magnificence de l'office religieux. Le ciel nous avait offert le spectacle de sa féerie avec toutes ses étoiles qui brillaient comme un ballet de lucioles scintillantes. À nos pieds, la Dordogne s'alanguissait dans sa splendeur féline. Confié à la garde vigilante de mamé Ninette, pendant que nous assistions à la messe de minuit, Jacquou s'était endormi sur les genoux de l'aïeule qui n'en continuait pas moins son récit : " ... alors tu peux imaginer la joie d'Evariste quand notre premier garçon nous est né ce mois de septembre 1881... Attend voir, je me trompe, c'est le deuxième qui est né en septembre. Le premier, c'est en mars que je l'ai eu. Même qu'il pleuvait des cordes ce jour-là. Je m'en souviens comme si c'était hier. " Quel merveilleux Noël cela avait été. Et aujourd'hui aussi, la soirée, va être merveilleuse. J'allais, comme à l'accoutumée, me précipiter dans les bras de mon mari. L'expression de Bruno a stoppé mon élan. " Ma pauvre chérie, c'était gentil de préparer un repas de fête mais je suis désolé, il n'y a pas de quoi pavoiser. " La mine sombre, le regard empli d'amertume, tout son être exprimait le désarroi et la colère. Mais qu'est ce qu'il se passait ? Même son épi, cet épi aux allures conquérantes qui le nargue tous les matins dans le miroir de la salle de bain, cet épi qui l'horripile et qu'il tente avec une remarquable pugnacité d'aplatir, sans succès, cet épi qui m'a tout de suite attendri le jour où j'ai fait la connaissance de Bruno, oscillait, lamentable, sur le haut de son crâne. Zut et flûte, j'avais complètement oublié ! Ce vendredi, Bruno avait rendez-vous en fin d'après midi avec Geoffroy pour tenter, une énième fois, d'obtenir la somme d'argent qu'Hugo exigeait pour en faire son associé. Ce prêt que Bruno suppliait Geoffroy de lui accorder, c'était l'ultime chance de mon mari. Le pire était qu'Hugo ne manquait pas vraiment d'argent. Il en faisait une question de principe. Encore que, prétendait-il, ce ne serait peut-être pas une mauvaise idée que d'abandonner ce quartier pourri du 11ème arrondissement pour s'installer, par exemple, avenue Henri Martin, avec une belle plaque dorée sur la façade de l'immeuble et une autre sous le porche d'entrée indiquant l'étage où se situait le " Cabinet d'Architecture Chevalier et Manzel associés ". Quand je lui avais objecté que ni lui ni Bruno n'étaient architectes, il m'avait rétorqué avec son cynisme coutumier que la plaque en question ne faisait pas non plus mention d'architectes mais d'architecture. Mon repas de fête s'est transformé en repas de funérailles. La mine lugubre, Bruno chipotait les plats en gémissant, en s'emportant, en se lamentant : " C'est vraiment dégueulasse, Lydie. Geoffroy savait très bien qu'il pouvait me faire confiance et que j'aurais remboursé cet argent. J'étais même prêt à accepter un taux d'intérêt élevé. Je suis sûr que c'est uniquement pour complaire à papa et maman qu'il a refusé de m'aider. Ils ne me pardonneront jamais, ces deux là, d'avoir préféré le bâtiment à la banque. - C'est foutu, raté, terminé, Lili. C'est ce con de Christophe qui va devenir l'associé d'Hugo. Ce sinistre imbécile qui lui tourne autour depuis deux mois. Ce foutu crétin qui ne sait pas faire la différence entre un mur en crépi et une peinture mate, qui confond un meuble en cerisier avec un meuble en Formica, qui conseillera un lustre prétentieux pour un salon au lieu d'éclairages d'ambiance. Ce pauvre connard qui a le fric, lui ! - Enfin, il faut reconnaître qu'Hugo a été correct et que ça fait un bout de temps qu'il accepte de patienter. Mais il m'avait bien averti que c'était le dernier délai et que si je n'avais pas l'argent dès lundi prochain, c'est Christophe qui deviendrait son associé. - Oh, je sais bien qu'il sait à quoi s'en tenir sur les qualités professionnelles de Christophe et je sais bien qu'il me gardera avec lui. - Mais comment il va me garder ? Comme employé ! Et je serai obligé d'obéir aux ordres de l'autre ignare. Ce petit con prétentieux ! " Il m'en a fallu du temps, des arguments, de la patience, pour le consoler, le réconforter, l'apaiser, tout en sachant que la blessure ne guérirait jamais. JUIN 1965 La voiture dévore le ruban d'asphalte qui luit doucement sous l'effet conjugué de la dernière pluie d'orage qui l'a trempé et de la lune qui brille de toute sa face joufflue dans le ciel encré. Bruno chantonne tout en conduisant sur l'air de la musique que déverse, en sourdine, le poste de radio incorporé dans le tableau de bord. Bien sûr, comme d'habitude, il fredonne à contretemps sans même se douter des pensées qui s'agitent dans ma tête. Peut-être me croit-il assoupie ? Dois-je me sentir flattée ? Vexée ? Furieuse ? Si j'arrivais à trier parmi les émotions disparates qui grouillent dans ma cervelle, si je parvenais à déterminer quel sentiment parmi les autres prédomine, je saurais quelle attitude adopter. Bernique ! Je me sens tout à la fois flattée, vexée et furieuse. Flattée parce que c'est assez agréable de constater que l'homme que je chéris s'est trahi en dévoilant sa crainte de me perdre. Vexée parce que cet homme-là pourrait, quand même, me faire confiance. Est-ce que je ne lui manifeste pas mon amour chaque jour ? Furieuse parce qu'il a gâché ma soirée. Il y a environ cinq mois, Hugo a fait l'acquisition d'un pavillon à La-Celle-Saint-Cloud mais a attendu les beaux jours pour pendre la crémaillère. Nous étions invités à participer aux festivités ainsi qu'une cinquantaine d'individus mâles et femelles (selon les termes d'Hugo à qui on ne saurait reprocher une excessive délicatesse). Bruno, sans se prévaloir de les connaître, avait eu l'occasion de côtoyer quelques une de ces personnes, à diverses reprises, alors que je n'en avais jamais rencontrée aucune. C'est pourtant lui qui avait regimbé à l'idée de se rendre à cette réception. - Hugo ne fréquentait que des connards imbus d'eux-mêmes. (Autrement dit, on allait s'ennuyer à mourir.) - La-Celle-Saint-Cloud, c'était au diable et les freins de la voiture lui procuraient quelques soucis. (Bien sûr qu'il allait l'emmener chez un garagiste. Mais, avec tous les gens qui partaient en vacances, il avait peu de chance de faire effectuer la réparation avant un bon bout de temps.) - Il n'avait rien à se mettre. (Eh, là, c'était à la femme de dire ce genre de fadaise ! ) - S'il y avait bien une chose qui l'emmerdait, c'était d'acheter un cadeau à Hugo. (Lequel nous avait royalement offert une chaîne stéréo pour notre mariage ! ) - Si Hugo nous avait conviés à participer à sa pendaison de crémaillère, c'était uniquement parce que Bruno était son employé et qu'il ne voulait pas le froisser en l'excluant du nombre des convives. (Traduction : nous ferions preuve de servilité en acceptant son invitation.) - Ce petit con prétentieux de Christophe serait bien évidemment au nombre des invités. (...) Mises à part Astrid que je ne voyais que très rarement, Madame Rachel et mes collègues de bureau, que d'ailleurs je ne fréquentais pas en dehors des heures de travail, je ne connaissais personne à Paris. Cette pendaison de crémaillère, c'était peut-être l'occasion de me faire des relations. J'étais bien décidée à y assister. Alors que depuis plusieurs jours les orages n'avaient cessé de se succéder, il faisait un temps splendide quand nous étions arrivés, vers les vingt heures, à La-Celle-Saint-Cloud. Tel un souverain, Hugo accueillait ses hôtes sur la plus haute des quatre marches donnant accès à son pavillon. À son bras, une ravissante jeune femme blonde, que l'on aurait pu croire arrivée tout droit des Alpes Scandinaves ou des polders hollandais si son accent méridional très accentué n'avait dénoncé ses origines italiennes. Mais pouvait-on, décemment, appeler pavillon cette magnifique résidence ? Sans vouloir entrer dans les détails, tout de cette demeure ravissait le sens de l'esthétisme et ses sols en grande partie recouverts de moquette épaisse et moelleuse, ses meubles sobres et gracieux conçus dans un style résolument moderne, les teintes pastel des revêtements muraux et des rideaux de chintz lui conféraient un aspect tout à la fois somptueux, douillet, et confortable. Et que dire du parc qu'Hugo nommait, avec l'indifférence d'un homme blasé, son jardin. Comment pouvait on appeler " jardin " ce lieu magique de quelques hectares de verdure parsemé de bosquets, agrémenté d'un court de tennis et d'une piscine hollywoodienne illuminée par des projecteurs intérieurs et dont l'eau miroitante clapotait doucement sous l'effet de la filtration. Contrairement aux prévisions pessimistes de Bruno, je prenais beaucoup de plaisir à cette soirée. Les convives n'étaient pas snobs du tout mais bien au contraire décontractés et charmants. Hugo avait organisé un barbecue ce qui permettait une grande liberté. Il était loisible de boire et de manger tout en dansant ou en discutant, et même, pour certains, en se baignant s'ils le souhaitaient. Et quand bien même Bruno m'accusait de le faire mourir d'humiliation, rien n'aurait pu m'empêcher de me régaler des merguez et côtes d'agneau servies par les cuisiniers travestis en flibustiers. Tout en dégustant une poignée de cerises et en savourant une sangria agréablement parfumée, j'allais et venais parmi les invités, admirant le parc illuminé par des lampadaires judicieusement disposés, échangeant des propos anodins avec quelques jeunes femmes qui s'amusaient de me voir courtiser par leurs compagnons. En hôtes parfaits, Hugo et sa Miss Al Italia échangeaient des civilités avec chacun, veillaient à ce que personne ne manque de rien, réunissaient ceux qui pouvaient avoir des affinités. Je n'aime pas beaucoup Hugo trop cynique, trop infatué de lui-même, trop arrogant, à mon goût, et physiquement, il ne m'attire pas du tout. Je devais pourtant reconnaître qu'une femme pouvait se laisser subjuguer par son charisme, sa silhouette svelte et gracieuse et cependant virile, son visage aristocratiquement émacié, sa chevelure abondante et noire comme le péché coiffée en catogan. Ce soir-là, vêtu d'un pantalon de cuir noir et d'une ample chemise blanche aux manches bouffantes, il était époustouflant. " Mais arrête donc de t'empiffrer ! " gémissait Bruno chaque fois qu'il parvenait à m'isoler des autres invités. " Franchement, tu me fais honte. On dirait que je n'ai pas les moyens de te nourrir et que tu n'es venue ici que pour bâfrer ! " Bon et bien puisqu'il voulait m'empêcher de manger, autant me montrer accommodante et renoncer aux plaisirs du palais pour accepter les invitations à danser. De toute façon, j'étais repue. Cette soirée était un enchantement. Les convives étaient très amusants et j'enchaînais valses, rock and roll, tangos, charlestons, javas, et slows, changeant de cavalier aussi souvent que de danse. À un quelconque moment de la soirée, Christophe, le briseur de rêve de mon mari, était venu demander à Bruno la permission de m'inviter à danser. Il était bien le seul à avoir sollicité cette autorisation. L'idée n'aurait même pas effleuré mes autres cavaliers. Pas du tout amadoué ni flatté par cette marque de respect, Bruno l'avait toisé avec dédain. " Mon cher, je n'ai pas pour habitude de cloîtrer ma femme dans un harem. Elle danse avec qui elle veut. " Je comprenais la rancœur de Bruno mais je ne pouvais partager son animosité envers Christophe qui, tout en dansant avec aisance, s'était révélé un garçon spirituel et charmant. C'était donc avec plaisir que, plus tard dans la nuit, j'avais accepté son invitation à danser un second slow. La danse terminée, et alors que je me dirigeais vers le buffet pour aller boire un verre parce que le rock and roll endiablé précédant le slow m'avait assoiffée, une main brutale s'était emparée de mon bras. Surprise, je m'étais laissé entraîner en direction d'un bosquet par un Bruno visiblement fou de rage. " Mais qu'est ce que tu cherches, Bon Dieu ! À me ridiculiser ? - Non mais, tu t'es vue dans les bras de ces bellâtres ? - Tu t'es vue avec ta robe trop courte que c'est tout juste si tu ne fais pas admirer tes fesses à tout le monde quand tu danses ? - Que moi je sois en train de m'emmerder comme un rat mort pendant que madame se pavane avec des gigolos, tu t'en fous, hein ? " Sa face était convulsée de colère, ses yeux lançaient des éclairs, et moi j'étais anéantie. C'était pourtant vrai que, tout à mon plaisir, je l'avais délaissé. À aucun moment je ne m'étais préoccupée de savoir si lui aussi se distrayait. Je savais pourtant bien qu'il n'avait accepté de venir que pour me complaire. Égoïste que j'étais de rire et m'amuser sans me soucier de mon mari chéri qui, pendant ce temps-là, s'ennuyait à périr. J'étais tellement désolée, tellement navrée. Promis, juré, pour me faire pardonner, j'allais désormais lui tenir compagnie. Je resterais assise près de lui et ne bougerais plus. J'avais tenu parole et étais restée figée sur mon siège tout le reste de la soirée, refusant toutes les invitations à danser en alléguant la fatigue. Dans le même temps, Bruno n'avait pas cessé de danser, rire et flirter avec toutes les jolies invitées. C'est ça qui me rongeait finalement pendant que la voiture abordait les avenues de Paris. Son accès de jalousie n'était pas feint mais qu'il m'ait obligée à me morfondre pour pouvoir, une fois tranquillisé, se divertir, voilà qui me restait en travers de la gorge. Et qu'est ce qu'il avait osé me dire, avec condescendance, pendant qu'après sa scène de jalousie, je sanglotais dans ses bras, tellement affligée de lui avoir causé quelque peine à cause de mon insouciance. Qu'il ne pouvait pas m'en vouloir parce qu'à mon âge on était encore une petite fille étourdie ! Pourquoi pas immature, pendant qu'il y était ! Ce qu'il ignorait c'était que la petite étourdie aurait pu lui rabattre son caquet en lui racontant les satisfactions que lui procurait une vie professionnelle qui requérait le sens de l'initiative et l'esprit de décision s'il n'avait pas, tous les soirs de la semaine, une grande partie du temps pendant les week-ends, déversé ses motifs de griefs dans mes oreilles compatissantes à cause des clients qui..., des artisans qui..., de Hugo qui..., de Christophe qui... Mais il aurait été malséant de me réjouir de mes succès professionnels alors que lui, Bruno, était soumis, en permanence, à de multiples contrariétés et avait besoin d'une tendre épouse pour s'épancher et non d'une donzelle orgueilleuse de sa réussite. Le lundi qui avait suivi le départ de Bérangère, je ne me sentais pas très fière, pendant le trajet qui menait vers le bureau. J'avais accompli mon travail avec brio mais sa présence m'avait toujours confortée. Elle me prodiguait ses conseils lorsqu'une situation complexe me posait problème. J'étais assurée de son soutien quand un cas épineux m'embarrassait. Je savais pouvoir faire appel à elle en cas de difficulté. Toujours vigilante, toujours bienveillante, elle volait à mon secours, me réconfortait si l'une de mes entreprises s'avérait décevante, s'enthousiasmait de mes succès. Elle me dynamisait. Désormais je ne pourrais plus me reposer sur ses épaules accueillantes. J'allais devoir affronter, seule, les tâches qui m'incombaient et pour tout dire, je me sentais " dans mes petits souliers ". Je savais que je saurais batailler avec les fournisseurs, argumenter avec les clients, enjôler nos représentants. Je ne m'inquiétais pas de Ludivine, notre comptable ; ni de Chantal, Maryse et Marie-Charlotte, les employées de bureau. Je ne redoutais pas non plus les coupeurs de l'atelier que - pour des raisons qui m'échappaient - j'avais séduits. Par contre, celles qui me tracassaient, c'était les ouvrières. Franchir les portes de l'atelier de couture, c'était entrer dans la cage aux tigresses. Est-ce que je parviendrais à les dompter ? Pas méchantes, au demeurant, les ouvrière, mais indisciplinées, bagarreuses, hargneuses, triviales, sournoises, envieuses, toujours prêtes à s'insurger pour une injustice supposée, à chercher à vous tromper sur les horaires de travail réellement effectués, à se rebeller si on se permettait de critiquer leur travail parfois bâclé, à vous écharper pour une remontrance mal acceptée, mais également rieuses, moqueuses sans méchanceté, capables de générosité, d'esprit d'entraide, de solidarité, de spontanéité, d'acharnement et de détermination lorsqu'une importante commande nous était confiée avec des délais de livraison défiant toute raison. Bérangère m'avait un peu rassurée en m'affirmant que j'aurais sidéré les ouvrières si je le leur avais avoué qu'elles me terrorisaient car, m'avait-elle certifié, cela ne se devinait absolument pas. Comment allaient-elles réagir, les tigresses, face à la jeunette qui s'apprêtait à les braver en entrant, seule, dans leur tanière ? Je pouvais me voter des félicitations car, en faisant preuve d'une incontestable autorité, sans jamais crier ou menacer mais en me déjouant de leurs pièges puérils, en alliant flatteries et diplomatie, j'avais réussi à les mater, mieux encore, à les apprivoiser. J'étais Mademoiselle Lydie (on est toujours une demoiselle dans le monde de la couture et tant pis pour le machisme de nos compagnons et maris), celle qui vous accordait le droit de partir plus tôt sans renâcler lorsqu'elle apprenait que le gamin était souffrant ; celle qui refusait d'écouter les jérémiades de la contremaîtresse, une femme hommasse aux tendances esclavagistes, qui protestait que ce n'était vraiment pas le moment avec l'atelier qui n'aurait pas souffert de quelques mains supplémentaires pour terminer un travail urgent. J'étais celle qui s'inquiétait d'une toux persistante, celle qui s'extasiait de la qualité de l'ouvrage rendu, celle qui fronçait des sourcils mécontents et susurrait qu'il ne faudrait pas s'étonner de la maigreur de la feuille de paye si on s'obstinait à arriver en retard tous les matins, celle qui ne pipait mot mais dont le regard vous glaçait quand elle surprenait des propos obscènes que l'on avait pourtant pris le plus grand soin de seulement chuchoter. Elles avaient appris à me respecter et je les aimais bien ces femmes si diverses et si semblables ; que ce soit la petite cousette de seize ans laide comme un pou qui chantait comme un pinson, la virago gueularde au cœur d'or déformée par de multiples grossesses, les trois ou quatre mères célibataires de un ou deux marmots qui n'étaient pas des filles de mauvaise vie mais de pauvres sottes toujours pleines d'illusions et qui ne savaient pas dire non, les anciennes, presque à l'âge de la retraite, qui s'essayaient en vain à ramener les fortes têtes à la raison. Je m'étais tout de suite bien entendu avec les employées de bureau qui n'avaient pas besoin de moi pour savoir ce qu'elles avaient à faire et qui, cependant, venaient spontanément me demander des directives, des avis, des suggestions. À la recherche d'une solution pour un problème qui me turlupinait, j'oubliais parfois la présence de Chantal, une blonde anémiée et complexée sans raison, qui n'osait même pas toussoter pour me rappeler qu'elle attendait une réponse à la question qu'elle venait de me poser. Jamais, par contre, je n'aurais pu négliger Maryse dont les harangues m'étourdissaient. Il fallait absolument que j'intervienne parce qu'elle en avait ras-le-bol de ce crétin de client UNTEL qui ne cessait de la harceler pour savoir quand il serait livré, plus que marre de cette canaille de client MACHIN qui insistait lourdement pour obtenir une remise astronomique alors qu'il avait passé une commande dérisoire, plein le dos de ce mécréant de représentant X qui, pour arrondir son chiffre d'affaires, n'hésitait pas à faire des promesses à ses cli