MARS 1964
C'est pourtant vrai qu'il
danse divinement bien.
Voilà bientôt vingt
ans que nous nous fréquentons, voilà des années
que maman se pâme en affirmant que toute femme s'imagine
être la réincarnation de Sissi, l'impératrice,
lorsqu'elle tourbillonne dans ses bras, et il m'a fallu
cette occasion pour découvrir à quel point c'est
un fabuleux valseur.
Il est vrai que pour se pâmer
et vivre pleinement l'état de grâce, il est
essentiel de garder les yeux rigoureusement clos.
Tant de grâce émanant
d'un cavalier par ailleurs affligé d'une paire de
jambes arquées et d'un petit ventre rond, cela tient du
miracle. Et avec mon mètre soixante-deux, je pourrais, si
j'ouvrais les yeux (ce que je me garde bien de faire pour ne
pas rompre la magie de l'instant), contempler sans avoir à
lever la tête, une trogne rubiconde qui offre une ressemblance
frappante avec celle des moines qui ornent le couvercle de certaines
boîtes de fromage.
Et n'allez pas croire
qu'il a les jambes arquées à cause d'une
longue pratique de l'art équestre. La raison en est
beaucoup moins romantique et n'est due qu'à un
usage intensif du vélo.
En effet, après une série
d'échecs successifs lorsqu'il a tenté
d'obtenir son permis de conduire une voiture (échecs dus
surtout à un tempérament excessivement émotif),
il s'est résigné à utiliser ce mode de
locomotion pour pouvoir se déplacer en toute liberté.
Mais la posture qu'il adopte sur une bicyclette tient du numéro
de cirque. Il pédale, les jambes presque à l'équerre
du corps. J'aime mieux vous dire qu'il n'a pas
intérêt à emprunter des ruelles étroites
entre deux pâtés de maisons lorsqu'il chevauche
son destrier. Ni les pantalons, ni les genoux ne résisteraient.
Peu à peu, les danseurs,
subjugués par le spectacle que nous offrons, ont déserté
la piste pour mieux admirer nos évolutions. À
l'exception du couple formé par Ghislaine et Charles qui
valsent les yeux dans les yeux, étrangers à tout ce qui
les entoure.
En toute objectivité,
nous devons présenter un tableau charmant. Ce n'est pas
tous les jours qu'on peut voir tourbillonner, dans un envol de
tulle et de satin neigeux, deux ravissantes mariées.
Bon, d'accord, pas de
leçon de modestie, s'il vous plaît. Il suffit bien
de la mamé Ninette pour nous rabattre le caquet de sa voix
chevrotante :
« Vous, les gamines, vous
êtes mignonnettes avec votre teint clair, vos yeux myosotis,
vos cheveux qui hésitent entre le brun et le cuivre - qu'à
mon avis ça n'a pas été votre meilleure
idée que de vous les faire couper comme ceux des garçons
- et juste ce qu'il faut de fesses et de poitrine pour être
agréables à regarder. Mais vous auriez connu votre mère
quand elle avait votre âge, alors là, oui, là,
vous auriez su ce que c'est que la vraie beauté.
- Une splendeur que c'était
votre mère quand elle avait votre âge. Tous les gars du
village bavaient de désir quand ils la regardaient passer. Ils
pouvaient toujours baver : votre maman, en plus qu'elle
était belle comme vous pouvez même pas l'imaginer,
il n'y avait pas plus sage.
- Personne n'a compris
quand elle s'est amourachée de votre père
qu'était pas très grand, ni très costaud,
et pour tout dire pas très beau non plus. Sans compter qu'il
était même pas de chez nous. »
Ce qu'oublie de dire mamé
Ninette, c'est que le pas très grand, pas très
costaud, pas très beau, qui me tient lieu de cavalier en ce
moment, valse divinement et que c'est peut-être tout
bêtement à cause de ça qu'il a conquis le
coeur de maman.
Autrement, je ne vois pas ce qui
a pu la séduire chez lui car ce n'est certainement pas
le dialogue qui les a rapprochés.
Vous pouvez en demander
confirmation à Ghislaine, ma soeur, ou à mon
frère, Jean, le grand blond aux cheveux coupés en
brosse qui se trémousse sur l'estrade en jouant de
l'accordéon, depuis notre tendre enfance, nous n'avons
jamais entendu nos parents échanger des propos autrement qu'en
se chamaillant. C'est bien simple, ils ne sont jamais d'accord
sur rien.
Il suffit que Miquette, notre
mère, (sitôt son baptême expédié,
tout le monde s'est empressé d'oublier que, le
jour de sa naissance, on l'avait prénommée
Micheline) dise « blanc » pour qu'Adrien, notre
père, affirme « noir ».
Adrien décide-t'il
de garder les fenêtres ouvertes pour profiter de la tiédeur
d'un soir d'été que Miquette s'empresse
de les fermer en ronchonnant que la lumière va attirer des
nuées de moustiques.
On pourrait en conclure que
notre enfance s'en est trouvée traumatisée. Ce
serait une erreur. Nous avons vécu les perpétuelles
chamailleries de nos parents en toute sérénité.
D'une part parce que ces chicanes ne s'accompagnaient
d'aucune acrimonie, ensuite parce qu'il était
difficile de les prendre au sérieux.
N'ont-ils pas encore
coutume, ces deux belligérants, de se planter un bécot
sur la bouche pour couper court à la discussion et tenter
ainsi d'obtenir le dernier mot en empêchant l'autre
de rétorquer.
Qui plus est, lorsque nous
cherchions à profiter de leurs continuels désaccords
pour extorquer une permission, une exemption, ou un pardon, c'est
avec cet illogisme implacable des parents qu'ils nous riaient
au nez :
« Demande à ta
mère, elle saura mieux que moi ce qu'il convient de
faire. Pour moi, je m'en remets à sa décision. »
« Adresse toi à ton
père, il est meilleur juge que moi. Tu feras comme il te dira.
»
La valse se termine sous les
applaudissements enthousiastes des convives.
Je récompense mon
cavalier d'un tendre bisou sur son crâne largement
dégarni tandis que Ghislaine et Charles échangent un
baiser passionné.
Mais où est donc passé
mon mari tout neuf à moi ?
Ouh là là !
En compagnie de ses parents. À tous les coups, si j'en
juge d'après son front buté et son regard noir,
il est encore en train de se faire admonester.
N'écoutant que ma
couardise, je me garde bien d'aller les retrouver et me dirige
vers le buffet. La danse m'a donné soif.
Mon pauvre Bruno ! C'est
le vilain petit canard de la famille et il n'en a même
pas honte, le bougre.
Quelle idée a-t'il
eu aussi de vouloir exercer la profession de décorateur !
Quand on a pour papa un directeur de banque, pour maman, la fille
d'un banquier, pour frère le sous-directeur de la banque
de papa, et pour belle-soeur, une fille de banquier, on se doit
d'embrasser la carrière de banquier, non ?
Ce n'est pas demain la
veille qu'il pourra espérer se mettre à son
compte, Bruno. Pas avec l'aide de l'argent de papa,
toujours, qui ne lui pardonne pas d'avoir interrompu ses études
de droit pour s'enticher de décoration. Et pourtant,
Hugo, le tout jeune et sémillant patron de Bruno, le lui a
promis, il suffit que Bruno apporte des capitaux pour devenir son
associé ; ce qui serait quand même plus valorisant
que de se contenter d'être son employé.
Las, s'il restait la
moindre chance à Bruno de fléchir la rancoeur de
papa, il a tout gâché en convolant avec la rustaude que
je suis. En épousant la très modeste fille d'un
très modeste restaurateur provincial, il a consommé la
mésalliance.
Qu'ils se rassurent les
géniteurs de mon époux. S'ils n'éprouvent
que dédain pour moi et ma famille, nous ne ressentons aucune
sympathie à leur égard.
Non mais, regardez la ma belle
famille.
Edmond, le père. Quelques
rares cheveux gris maussades soigneusement aplatis sur un crâne
en pain de sucre, la peau plaquée sur les os, un teint
d'hépatique. On dirait un cadavre que l'on vient
d'exhumer après trois mois passés dans un
tombeau.
Albane, la mère. La
silhouette et le charme d'un parapluie de campagne. La morgue
personnifiée.
Geoffroy, le frère. À
trente-deux ans, c'est le portrait de son père : un
cadavre à peine un peu plus frais mais dont on imagine
facilement qu'il va rapidement se décomposer.
La seule de cette famille qui
soit plaisante - mais uniquement quand elle échappe à
la surveillance du trio infernal - c'est Astrid, l'épouse
de Geoffroy. Autant, en leur compagnie, elle affiche une mine
revêche, des attitudes de pimbêche, autant elle se montre
vive, gaie, enjouée, lorsque nous nous retrouvons en
tête-à-tête.
Astrid et moi avons lié
connaissance le jour où, pour la première fois, je suis
allée à Paris. Je devais y retrouver Bruno qui voulait
me faire visiter cette ville que j'habiterais bientôt
avec lui. Hélas, à peine étais-je arrivée
qu'il avait été contraint d'annuler notre
rendez-vous. Un incident s'était produit sur un chantier
qui requérait sa présence de toute urgence.
Que faire de moi ? Il
n'allait pas me laisser me morfondre tout l'après-midi
à l'attendre dans ma petite chambre d'hôtel ?
Hors de question également d'envisager que je passe un
après-midi de calvaire en compagnie d'Albane.
Astrid avait bien volontiers
accepté de se substituer à lui et décidé
d'enrichir le niveau culturel de la provinciale un tantinet
pataude que j'étais en lui faisant visiter quelques
monuments typiquement parisiens.
Ce jour-là, j'avais
découvert, à mes dépens, que cette fille était
une marathonienne. Dans un même élan, elle m'avait
entraînée en haut de la Tour Eiffel, au sommet de l'Arc
de Triomphe, admirer de près les gargouilles de Notre Dame de
Paris.
Saturée, hors d'haleine,
j'avais fini par crier grâce et nous avions échoué
dans un salon de thé.
Je m'étais aussitôt
affalée sur une chaise et ce n'était qu'après
un petit quart d'heure, le temps de reprendre mon souffle et
des forces en dévorant avec appétit une montagne de
pâtisserie et en lapant avec délectation un chocolat
chaud et crémeux, que je n'avais pu m'empêcher
de manifester mon étonnement.
J'étais partie en
compagnie d'une belle blonde à l'aspect aussi
chaleureux qu'une banquise, je me retrouvais plaisantant et
riant de bon coeur avec une jeune femme toute ébouriffée,
les yeux pétillants de malice, les joues encore rougies par
notre course effrénée.
Qu'était donc
devenue cette belle blonde aussi faussement platinée que
réellement guindée qui m'avait conviée à
une promenade touristique ? À quel moment de la balade
s'était-elle volatilisée cette blonde au regard
polaire ?
La métamorphose
s'était-elle produite quand nous nous étions
extasiées en choeur devant le panorama que nous
découvrions du sommet de la Tour Effeil ? Lorsque nous
nous étions lancées tels des bolides pour escalader une
volée de marches branlantes en pariant à qui serait la
première à aboutir en haut de Notre Dame de Paris ?
Je n'avais pu m'empêcher de m'étonner :
« Écoute, Astrid,
je ne comprends pas. Pour tout dire, je suis même complètement
paumée.
- Depuis que je suis arrivée,
à l'instar des parents de Bruno, tu me regardes comme si
j'étais un morceau de barbaque avariée et là
tu te montres vachement cordiale avec moi.
- À quoi joues-tu ?
Qui es-tu réellement ? »
Elle avait ri gentiment mais son
visage était devenu grave tandis que son regard se voilait
d'une ombre de tristesse.
« Petite Lydie, je vais
tout t'avouer : je suis courageuse mais pas téméraire.
»
Et voyant mon expression
déconcertée, elle avait continué :
« Tu me demandes qui je
suis réellement. La question est simple. La réponse est
plus compliquée que tu ne pourrais le croire. Tout bien
considéré, je suis différente et pourtant
identique à moi-même. »
Elle n'avait pu retenir un
bref éclat de rire désenchanté devant ma mine
ahurie.
« Bon, nous avons encore
une petite demi-heure de récréation devant nous et ne
serait ce que pour te remercier d'apporter un bain de jouvence
dans ma morne existence, je vais essayer de te fournir quelques
explications. Toutefois, je ne sais trop par où commencer et
mon récit risque de te paraître quelque peu confus.
- En premier lieu, il faut que
je t'avertisse : ne t'attend jamais à me voir
faire preuve d'amabilité à ton égard quand
nous évoluons au sein du clan familial et ne t'étonne
jamais non plus de me voir constamment arborer un air constipé.
- Maintenant, lorsque je
t'aurai raconté ce qu'a été ma vie
jusqu'à présent, je pense que tu seras mieux à
même de me comprendre.
- Je n'ai jamais connu ma
mère qui est décédée avant même que
je fasse mes premiers pas. Quant à mon père, banquier
comme tu le sais, après avoir confié mon enfance à
moult nurses dont il s'est montré plus ou moins
satisfait, il s'est empressé de m'envoyer en
pension dès que j'ai atteint ma onzième année.
Non pas parce qu'il n'éprouvait pas d'affection
pour sa fille, le cher homme, mais tout simplement parce qu'il
ne savait pas trop quoi faire de moi.
- Donc, mon père était
banquier. Mais s'il était banquier, ce n'était
pas par choix ou par goût mais tout bêtement parce que
son géniteur lui avait laissé un établissement
bancaire en héritage. Je dis « était » car
papa est mort quelques mois après mon mariage. Pour son
malheur, s'il était un métier pour lequel mon
cher papa n'était pas prédestiné, c'était
bien celui-là. Il aurait pu, avec succès, être
poète, peintre, collectionneur de papillons, mais surtout pas
banquier.
- C'était un doux
rêveur, un être adorable qui se perdait dans les lois de
la finance, qui accordait des prêts à qui le lui
demandait et, bien évidemment, le résultat d'une
gestion aussi fantaisiste, c'est que la banque ne cessait de
péricliter.
- Un jour est venu où la
situation est devenue tellement critique que mon père s'est
trouvé confronté avec deux seuls choix possibles :
où se tirer une balle dans la tête pour échapper
à tous ceux qui lui cherchait des poux dedans, où se
faire, comme on dit couramment, racheter. C'était
peut-être un doux rêveur, l'auteur de mes jours,
mais il tenait à la vie et de plus, à cause d'un
passé irréprochable et de plein d'autres
considérations que seul un financier pourrait t'expliquer,
son établissement bancaire était monnayable.
- La suite, tu la devines. La
banque Manzel a absorbé la banque de papa.
- Mais Edmond et Albane Manzel
ne pouvaient se contenter du seul achat de l'établissement
bancaire. Pour que cette fusion devienne irrévocable, ils
jugeaient primordial que je sois incluse dans le lot et, pour ce
faire, rien de tel que de nous unir par les liens du mariage, moi et
Geoffroy, leur héritier.
- Je n'avais même
pas encore dix-sept ans lorsqu'on m'a brutalement
extirpée de la douillette pension dans laquelle je somnolais
béatement en attendant l'arrivée du prince
charmant qui me réveillerait d'un baiser langoureux. Tu
peux imaginer mon emballement quand on m'a présenté
l'espèce d'emplâtre qui allait devenir mon
mari.
- Et voilà, ma chère
Lydie, l'histoire de ma vie et la raison de ce que je suis. »
« Eh, tu charries et tu
raccourcis. Avais-je protesté.
- O.K., à peine sortie de
l'adolescence, tu te retrouves mariée à un mec
qui dégage autant de charme qu'un croque-mort en train
de vanter sa marchandise. Mais ça n'explique pas
pourquoi tu affiches en permanence la mine d'une douairière
bigote à qui l'on vient de pincer les fesses. »
« Bien sûr que si ça
explique mon attitude. Enfin, essaye de te mettre à ma place !
- Imagine un peu. À
dix-sept ans, quand on a toujours vécu en pension, toujours
obéi à des professeurs, toujours observé des
règles, à moins d'être nantie d'un
caractère exceptionnel, on n'est pas très hardie.
Ajoute à cela que j'ai quitté la pension pour
vivre sous la coupe d'Albane qui, tu as pu le constater, n'a
rien d'une petite rigolote. Parce que, même si Geoffroy
et moi disposons de notre propre appartement dans l'hôtel
particulier de mes beaux parents, je me dois d'être
continuellement en la compagnie, à la disposition, sous
l'égide, appelle ça comme tu voudras, de ma
belle-mère.
- Nous renouvelons, ensemble,
notre garde-robe chez les mêmes couturiers, les mêmes
bottiers. Nous recevons, de concert, les mêmes convives, que ce
soit pour les thés des mardi et vendredi après-midi,
pour les soupers des lundi et jeudi soir. Nous assistons aux mêmes
ballets ou opéras. Nous regardons, avec le même ennui,
les programmes de télévision sélectionnés
par Geoffroy ou son père. Et si je veux lire un roman de mon
choix, je ne peux le faire que le soir, une fois réfugiée
dans mon lit.
- Oh, j'ai bien tenté
de me rebeller dans les premiers temps mais sais-tu seulement combien
un silence réprobateur, des regards dédaigneux, des
froncements de sourcils méprisants, des mines résolument
revêches, peuvent te rendre la vie insoutenable quand tu les
affrontes pendant plusieurs jours d'affilés. Inutile de
chercher un appui du côté de Geoffroy, il idolâtre
ses parents et je me dis souvent qu'il éprouve plus
d'attrait pour une opération boursière que pour
son épouse. Alors, en apparence, pour jouir d'un peu de
tranquillité d'esprit, pour pouvoir, de temps à
autre, m'offrir une escapade loin de cette atmosphère
empoisonnante sous un prétexte quelconque mais toujours de bon
aloi, je me suis soumise. »
« Mais enfin, Astrid, ça
fait plus de dix ans que tu endures cette vie ! Pourquoi, nom
d'une pipe ? Tu ne vas pas continuer à non exister
ainsi jusqu'au jour où tu seras une petite vieille desséchée !
Le divorce, c'est pas fait pour les chiens ! »
« Et voilà la
niaiserie que j'attendais ! Tu ne pouvais pas me la rater
celle-là !
- Très bien, je demande
le divorce.
- Eh oui, Monsieur le Juge, je
viens me plaindre des mauvais traitements que m'inflige mon
époux. Qu'ai-je à lui reprocher ? Et bien
figurez-vous qu'il me contraint à m'habiller avec
des toilettes d'Yves Saint-Laurent alors que je rêve de
porter des vêtements que j'aurais confectionnés de
mes propres et blanches mains. Si je sais coudre ? Bien sûr
que non. En pension, on nous apprenait bien quelques points de
broderie mais j'avoue que mes oeuvres ne sont pas des
chefs-d'oeuvre. Bon passons sur l'art vestimentaire.
Imaginez-vous, Monsieur le Juge, que cet époux indigne
m'oblige à subir le supplice permanent d'être
servie par un maître d'hôtel, un sommelier, une
nuée de soubrettes. Si je sais faire cuire un oeuf ?
Passer l'aspirateur ? Évidemment que non, Monsieur
le Juge. Ce n'est déjà pas si mal de savoir que
les oeufs se mangent à la coque, mollets, durs ou en
omelette, et qu'un aspirateur est un engin qui se branche à
une prise de courant et qui produit un boucan infernal quand on le
promène dans une pièce. Et comment je subviendrai à
mes besoins si vous m'accordez ce divorce ? Euh ? Et
bien on me reconnaît un joli filet de voix et quelque talent
quand je pianote. Oui, Monsieur le Juge, je vous le concède,
comme bagage, c'est plutôt maigre.
- Et bien, Lydie, petite
maligne, quel serait ton verdict si tu étais à la place
du juge ? »
« Je... Euh... »
Peut-on prétendre que
l'on vous a coupé la parole quand on a bafouillé
deux onomatopées ? Abandonnant son ton railleur, elle
avait fulminé :
« Et tu as oublié
l'essentiel : mon fils.
- Ne prends pas cet air penaud
va, je peux comprendre que tu l'aies oublié. L'amour
maternel ne m'aveugle pas, tu sais, et je reconnais volontiers
que n'est pas le genre de gamin devant lequel on se pâme
ou pour qui on éprouve de la sympathie. Il n'a que neuf
ans et il est déjà aussi pédant que son père,
avec la même face de carême, aussi pontifiant que son
grand-père et, que Dieu me damne car je ne parviens pas à
m'en expliquer les foutues raisons, il est en extase devant sa
grand mère. Mais c'est mon fils et je l'aime.
- Que crois-tu qu'il
adviendrait si j'obtenais le divorce ? Crois-tu vraiment,
une seule seconde, que j'obtiendrais la garde de mon enfant
alors que lui-même me préférerait son père
et ses grands-parents ? »
Elle avait raison, Astrid. Ma
suggestion était très niaise. Toute contrite et bien
embarrassée, je ne savais comment me faire pardonner une
réflexion aussi stupide.
« Je suis réellement
désolée, Astrid. Crois-moi, je ne t'en voudrais
jamais quand tu me snoberas pendant les rencontres familiales. Je
suis tellement triste de te savoir malheureuse.
- Est-ce que tu veux bien être
mon amie ? »
Son éclat de rire avait
résonné, triomphant, incongru dans l'atmosphère
feutrée du salon de thé.
« Lydie, ma petite Lydie,
bien sûr que j'accepte ton amitié. Crois-tu que je
me serais épanchée ainsi si je ne te considérais
déjà pas comme une amie. Ce que je t'ai raconté
aujourd'hui, je ne l'ai jamais dit à qui que ce
soit, même pas à l'abbé Joubert, mon
confesseur.
- Et pour sceller notre amitié
toute nouvelle, je vais te confier un autre secret. »
Elle s'était
penchée vers moi avec des mines de conspiratrice.
« Tu te rappelles, je t'ai
dit, tout à l'heure, que je m'offrais des
escapades.
- Et bien, figure-toi que
pendant ces escapades, je m'occupe à cocufier mon mari.
Et tu peux me croire, plus que la jouissance du corps, c'est la
jouissance de la revanche qui me comble parce que ce n'est pas
seulement cet ectoplasme de Geoffroy que je cocufie mais c'est
également ce vieux bouc castré d'Edmond et
Albane, ce laxatif ambulant. »
L'appel rieur de Ghislaine
a brutalement interrompu ma songerie et ramenée à la
réalité du moment.
« Lydie, hé
frangine, tu viens te joindre à la farandole ? »
Un coup d'oeil en
direction de Bruno me confirme qu'il serait vain d'attendre
de mon mari qu'il m'invite à danser. J'ignore
quel est l'objet de la discussion qui l'oppose à
ses parents et son frère mais à voir son air renfrogné,
j'ai tout lieu de supposer que le sujet n'a rien
d'agréable pour ce qui le concerne.
Ces gens de la haute bourgeoisie
n'ont vraiment aucune éducation. Ils pourraient quand
même avoir la décence de choisir un autre lieu, un autre
moment que le jour de mon mariage, pour régler leurs
querelles. S'ils croient qu'en kidnappant leur fils ils
vont m'empêcher de m'amuser et de virevolter, ils
se gourent les résidus d'hypogée. Bruno, lui, ne
s'y est pas trompé qui, avec un air excédé,
a planté là « les surgelés »
pour me rejoindre dans la danse, accueilli par le sourire éblouissant
de Ghislaine qui le récompense ainsi de sa bravoure.
Les surgelés.
C'est ainsi que Ghislaine
a surnommé les parents et le frère de Bruno. Sobriquet
immédiatement adopté par maman, papa, Jean, Marinette,
son épouse, et moi-même, tous unanimement outrés
par l'attitude odieusement arrogante dont ils font preuve à
notre égard.
Parce qu'ils sont
peut-être banquiers les parents de Bruno, mais papa et maman ne
sont pas peu fiers d'être les propriétaires de
leur hôtel restaurant de La Roque-Gageac.
Enfin, pour ce qui est de la
partie hôtel, restons humbles. Nous ne disposons que de trois
chambres à deux lits - mais toutes avec leur propre salle de
bain - que les touristes ne se disputent pas en été car
(faute de place) nous ne pouvons leur offrir l'agrément
d'une piscine, mais qu'ils sont bien contents de trouver
quand ils ont oublié de réserver dans d'autres
établissements hôteliers qui affichent « complet ».
Pendant la morte-saison, quelques voyageurs de commerce nous sont
fidèles et contribuent à amortir les frais d'entretien
de nos trois chambres.
À l'occasion du
mariage, les chambres ont été réquisitionnées
pour loger papa et maman Manzel, Geoffroy et Astrid, et le couple
délictueux formé par Hugo et sa dernière fiancée
en date, Vanessa. Bruno m'a rapporté, afin que je ne
m'en étonne pas, qu'Hugo change de voiture tous
les ans et de fiancée tous les six mois. Mais, en quelque
sorte, il manifeste une certaine fidélité puisque
toutes ses voitures sont de marque italienne et ses fiancées
successives, invariablement, hôtesses de l'air.
Vous auriez vu les Manzel, père,
mère et fils, froncer leurs nez pointus en examinant chaque
centimètre carré de leur logis provisoire pour en
vérifier la propreté avant de daigner s'y
installer.
Ils pouvaient toujours
inspecter, « les surgelés », maman, c'est
l'Attila de la saleté. Partout où elle passe, la
poussière trépasse et, dès qu'elle la voit
surgir, armée de son plumeau, toutes les araignées
s'enfuient à toutes pattes en hurlant de terreur.
Mais si notre activité
hôtelière est des plus modeste, la réputation de
notre restaurant n'est plus à faire. On y vient de
kilomètres à la ronde pour se régaler des petits
plats élaborés par papa. Tenez, promenez-vous à
Vitrac, à Beynac, à Sarlat, et même à
Gourdon, et demandez aux dix premiers badauds que vous rencontrerez
s'ils connaissent le restaurant « Lo Pascada ». Sur
un qui ne saura pas vous renseigner parce que vous serez tombé
sur un pisse-froid (c'est votre faute aussi. D'accord, je
vous avais dit de questionner les dix premiers badauds que vous
rencontreriez mais n'aviez vous pas remarqué que
celui-là, précisément, avec ses joues creuses
d'ascète et son air d'épagneul larmoyant
n'était certainement pas un épicurien), neuf vous
indiqueront, en salivant, la route qui mène à
La Roque-Gageac.
Et ce n'est pas d'omelette
qu'ils vous parleront mais du consommé aux truffes du
Périgord, du coq au vin de Cahors mijoté aux cèpes,
de la fricassée de poule aux girolles, du roulé de
pintade au foie de canard, du clafoutis aux pruneaux confits au vieil
Armagnac, dont Adrien, le patron de « Lo Pascada » régale
ses clients.
Le bedon d'Adrien, mon
papa, peut donc s'expliquer. Mais que maman et nous les
enfants, soumis à un tel régime diététique,
restions aussi minces, plonge nos laroquois dans des abîmes de
perplexité.
JUIN 1964
Et voilà le travail !
Plus que les deux bougeoirs à poser sur la table avec chacun
leur belle chandelle écarlate et ce sera parfait.
Nous n'avons pas de
chandeliers, mais ces bougeoirs dénichés dans une
brocante se sont révélés être des joyaux
une fois bien astiqués et peu me chaut qu'ils soient en
vulgaire laiton alors que le vendeur m'avait certifié
qu'ils étaient en cuivre.
À propos de « chaud
», on étouffe littéralement dans le studio en
dépit de l'unique fenêtre grande ouverte.
Juste après nos mariages
jumelés, Charles et Ghislaine se sont offert un petit détour
par Capri avant de regagner Avignon. Bruno et moi, faute d'un
budget nous autorisant le superflu, avons immédiatement
emménagé dans le studio de mon bien aimé.
Il me plaît bien ce studio
situé dans un immeuble du tout début de la rue Léon
Jouhaux. Encore que je parviens difficilement à m'accoutumer
au bruit incessant des voitures qui tournicotent autour de la Place
de la République et freinent aussi brutalement que bruyamment
à chacun de ses nombreux feux de circulation.
Certes, l'immeuble est
vétuste. Certes, l'entrée sombre et exiguë
est peu engageante. Certes, il faut grimper cinq étages d'un
escalier aux marches fendillées, craquelées, en
s'agrippant à une rambarde chancelante, il faut retenir
sa respiration pendant l'escalade pour ne pas périr
asphyxié par des odeurs entêtantes de mouton ou de
merguez, mais le studio, lui-même, est avenant.
Pas très grand, mais avec
suffisamment de place pour un couple de jeunes mariés, et
intelligemment conçu. Pour ajouter à son mérite,
la porte étanche ne laisse filtrer aucune des odeurs qui
règnent en despotes dans l'escalier.
La première porte, à
droite de l'entrée assez vaste, donne sur une salle de
bain avec baignoire, douche et w.c. Un inconvénient, pas
question de se vautrer dans un bain même parfumé lorsque
le partenaire souffre de coliques. Ben oui, la colique c'est
une chose qui peut arriver même à des jeunes mariés
romantiques.
L'entrée franchie,
on accède à la salle de séjour qui, elle, n'est
séparée du coin cuisine que par un muret de briques à
mi hauteur d'homme. La mezzanine par laquelle on accède
grâce à un escalier raide comme une rosière
outragée abrite notre lit bas et nos étreintes
ardentes.
Si j'aime bien notre
logis, je déteste Paris et, au risque de me faire huer par les
parisiens, je clame haut et fort que c'est une ville sale,
bruyante, malodorante. Tenez, pour preuve, cette crotte de chien qui
maculait la semelle de l'un de mes escarpins quand j'ai
réintégré le studio tout à l'heure.
Paris, quand il y pleut, c'est
à périr d'ennui. Quand le soleil se pointe, c'est
toujours entre deux giboulées et quand il daigne briller de
tous ses feux, on étouffe.
Selon les critères de mon
parisien de mari, il a fait beau temps les trois premières
semaines qui ont suivi mon arrivée dans la capitale. Cela n'a
pas empêché qu'au bout de huit jours j'ai
contracté un mal de gorge tenace et que pendant les quinze
jours suivants je suis restée désespérément
aphone. Ce n'est pas que j'ai beaucoup de relations avec
qui caqueter. Je ne connais même personne. Mais il est
toutefois préférable d'avoir l'usage de la
parole pour obtenir le secours des badauds quand on ne cesse de se
perdre dans les rues, sur les boulevards, ou dans le métro.
Comme je ne connaissais
personne, je m'ennuyais à mourir.
Bruno passait ses journées
sur des chantiers et ne rentrait que tard le soir. Ce n'était
pas les quelques courses alimentaires et la préparation de
petits plats mitonnés qui occupaient beaucoup de mon temps.
Plutôt périr que d'aller rendre visite aux Manzel
que ne démangeait certainement pas, non plus, l'envie de
me voir. Astrid ne pouvait que rarement échapper à
Albane, sa geôlière attitrée et je ne désirais
pas plus que cela la gêner dans sa mission sacrée qui
consistait à cocufier son mari. Quant à courir les
magasins, ce n'est guère une occupation très
attrayante quand on n'a pas beaucoup de sous à dépenser
(j'ai bien quelques économies mais mon ascendance
paysanne répugne à entamer mon « bas de
laine » pour le seul plaisir d'acquérir quelques
bagatelles). Si on ajoute à cela que la visite des musées
ne m'a jamais paru une distraction particulièrement
folichonne, c'est dire que j'avais tout loisir de me
languir d'ennui.
Très vite lassée
de tant de disponibilité, j'avais décidé
de me mettre à la recherche d'un emploi.
Bruno n'en voyait pas trop
l'utilité car après tout son salaire, sans être
mirobolant, suffisait bien à nous assurer un relatif confort
et nous ne nous privions pas de soirées passées à
assister tantôt à un concert, tantôt à une
séance de cinéma, après avoir dégusté
quelques spécialités dans un restaurant vietnamien, ou
nord africain, ou indien, selon l'humeur du moment. Mais,
compréhensif à défaut d'être emballé
par mon programme, il admettait mon besoin de m'occuper.
Pas folle, je devinais fort bien
ce qui le turlupinait et l'empêchait d'adhérer
avec enthousiasme à mes projets.
Est-ce qu'après une
journée consacrée au labeur, je serais encore aussi
empressée à lui mijoter de savoureux repas ? Est
ce que j'écouterais toujours avec autant d'intérêt
le récit de ses démêlées avec ses clients
ou ses fournisseurs ? Et surtout, surtout, est ce que je ferais
toujours preuve d'autant d'ardeur amoureuse, la nuit ou
au petit matin, entre ses bras virils ?
J'aurais pu, me prévalant
de quelques presque trois années d'expérience,
postuler un emploi de secrétaire chez un notaire ou dans un
cabinet juridique. Le temps passé dans une Étude ne m'y
incitait pas. J'avais accompli mon travail avec une conscience
professionnelle que mon employeur avait récompensé par
un certificat de travail des plus élogieux mais les activités
notariales ne me passionnaient pas outre mesure.
À La Roque-Gageac où
le travail du notaire consistait surtout en l'établissement
de testaments (ce qui l'occupait plus que nécessaire car
grand nombre de nos laroquois, qui ne sont riches que de quelques
terrains pierreux et parfois d'une masure, ont la fâcheuse
manie de changer tous les six mois leurs dispositions
testamentaires), et en la rédaction d'actes de ventes de
champs ou de bastides. S'il y avait bien une chose d'ailleurs
qui me faisait vitupérer c'était ces ventes de
bastides à des envahisseurs anglo-saxons. Ces britanniques
descendants des anglais que nos aïeux avaient eu tant de peine à
bouter hors de nos paysages et qui, armés de livres et de
sterlings, revenaient nous coloniser.
Ce qui m'aurait bien plu
aurait été de trouver un emploi dans une agence de
spectacles ou dans une agence immobilière mais je ne
dédaignais aucune petite annonce pour autant.
Pour me prouver son amour (comme
s'il en était besoin ! ) et son esprit de
solidarité, chaque matin de la semaine, Bruno descendait
chercher des croissants pour le petit déjeuner et en profitait
pour me rapporter les journaux.
À peine avait-il franchi
la porte du studio pour se rendre sur son lieu de travail, après
maintes embrassades et câlineries, je me précipitais
dans la salle de bain pour me pomponner, puis sur les quotidiens que
je parcourais avec avidité, et enfin sur le téléphone
avec lequel je jonglais avec une maestria digne d'une
technicienne de la communication.
J'avais découvert
que c'était une véritable chance que d'habiter
à proximité de la Place de la République. Sa
station de métro vous permet d'accéder à
divers endroits de Paris avec pas moins de cinq lignes directes.
J'avais très vite fait la fine bouche et négligé
de m'intéresser aux annonces dont les adresses auraient
nécessité d'emprunter une, ou pire encore, deux
correspondances.
En ai-je parcouru des rues et
des avenues, grimpé et descendu des escaliers, emprunté
et rendu des ascenseurs, vu et entendu des personnages divers aux
visages parfois débonnaires, le plus souvent sévères.
Bruno, rassuré parce que
j'étais toujours aussi tendre épouse,
attentionnée cuisinière, et comblé parce que
j'accueillais toujours ses étreintes avec la même
fougue amoureuse, m'encourageait, me conseillait, et surtout,
m'écoutait raconter, moi aussi, mes journées.
De temps à autre, je
recevais une lettre de Ghislaine.
Capri avait été
féerique. Charles était parfait ; la seule chose
qu'elle pouvait peut-être lui reprocher, c'était son
travail qui l'absorbait totalement. Mais quand il parvenait à
se libérer c'était pour se consacrer uniquement à
sa femme bien aimée et les instants étaient si courts
qu'ils en faisaient une fête grandiose.
Ghislaine était enchantée
de jouer les châtelaines dans le petit manoir qu'ils
habitaient et s'épanouissait totalement en prenant
plaisir à sarcler, planter, bouturer en observant les conseils
de son jardinier ; en dégustant le thé et les
petits fours, préparés par sa cuisinière, en
compagnie d'épouses charmantes et pas snobs du tout de
divers autres chirurgiens, médecins ou pédiatres ;
en prenant des cours d'équitation, des cours de tennis,
de conserve avec ces mêmes épouses...
Ma grande soeur s'épanchait
librement et sans forfanterie en me décrivant son existence
idyllique. Elle savait que ma vie avec Bruno me comblait, que je
n'avais heureusement pas un caractère envieux, et que
son bonheur ne pouvait que me réjouir.
Dans l'une de ses missives
(de plusieurs pages parce que sa grande écriture débridée
dévorait les feuilles), elle m'avait raconté
que, cédant aux supplications de papa qui n'en pouvait
plus d'entendre geindre et pleurnicher Ficelle, elle avait
fait, avec sa petite voiture anglaise, récent cadeau de
Charles, le trajet Avignon - La Roque-Gageac - Avignon dans le seul
but d'aller chercher notre chien. À en croire papa, le
malheureux animal refusait toute pâtée depuis notre
départ et se laissait mourir de chagrin d'amour.
Selon Ghislaine, papa n'avait
pas exagéré et c'est avec tout juste la force de
remuer un bout de queue indolent pour manifester sa joie de la revoir
que Ficelle l'avait accueillie. C'était un chien
amorphe parce qu'affaibli par le manque de nourriture que ma
soeur avait ramené à Avignon.
Huit jours avaient suffi pour
qu'il retrouve tout son dynamisme et Ghislaine était
ravie de l'avoir avec elle quoique l'amour extrême
de Ficelle pour sa maîtresse prêtait parfois à
quelques désagréments. Ainsi, il n'était
pas facile de lui expliquer que s'il pouvait l'accompagner
au manège où elle prenait des cours d'équitation,
il ne devait jamais aboyer, même pour manifester son admiration
pour les prouesses équestres de sa maîtresse. Il était
tout aussi ardu, quand elle prenait des cours de tennis, de lui faire
comprendre qu'il était interdit de courir après
les balles pour les lui ramener enduites de bave. Et lui inculquer
que Charles refusait absolument de partager son lit avec toute autre
personne que sa femme et qu'un gentil toutou doit se contenter
de monter la garde devant la porte de la chambre avait nécessité
beaucoup de fermeté et de patience.
Maman aussi m'écrivait
des lettres beaucoup moins dithyrambiques mais toujours très
chaleureuses.
Avec un talent littéraire
que ne lui aurait pas contesté un académicien, elle
contait les menus faits de leur vie quotidienne.
Papa lui avait offert, comme ça,
sans le prétexte d'une occasion spéciale,
uniquement pour lui faire plaisir, un livre de toute beauté,
déniché chez un libraire de Sarlat et représentant
les oeuvres de Gustave Doré. Elle ne se lassait pas de le
parcourir, d'admirer chaque lithographie, chaque illustration.
Jean en avait terminé des
travaux de bricolage qu'il effectuait pendant la morte-saison
pour subvenir aux besoins de sa famille et, avec Marinette, ils
avaient rouvert le terrain de camping quelques jours avant Pâques.
Maman avait donc de nouveau la garde de Jacquou, leur chérubin,
qu'il fallait surveiller de près car c'est que ça
trottine vite les jambes d'un bout de chou de deux ans qui pète
de santé et de malice.
Incidemment, l'une de ces
lettres m'avait appris que si papa ne parlait qu'en
termes affectueux de Bruno pour lequel il avait beaucoup d'estime,
surtout quand on songeait que le brave garçon était
parvenu à « tenir la dragée haute aux surgelés
», il n'avait éprouvé que méfiance
mêlée d'antipathie envers Hugo, le patron de mon
mari.
Une longue diatribe commentant à
maman que lorsqu'on n'est pas marié on ne partage
pas le lit d'une personne, même s'il s'agit
d'une soi-disant fiancée, que c'est inconvenant,
indécent, et encore plus malhonnête quand on exhibe son
inconduite chez des étrangers, s'était vu
interrompre par une mamé Ninette qui, bien entendu, se serait
bien gardée de sommeiller à ce moment-là. Sa
petite voix aigrelette avait trompeté, pour une fois à
peine chevrotante :
« C'est pas vrai
d'être aussi coincé du cervelet, mon pauvre
Adrien ! C'est pas possible d'être aussi vieux
jeu (sic) ! Mais qu'est ce que tu crois ? Si mon
Evariste et moi, on s'était pas un peu goûté
dans les champs pour être sûrs qu'on s'accordait
bien, peut être bien qu'on ne se serait jamais épousés.
Et alors, où elle serait ta Miquette en ce moment, hein ?
»
Mon pauvre cher papa puritain,
s'il apprenait un jour que Ghislaine et Charles, Bruno et moi,
avons aussi un peu goûté aux délices de l'amour
avant de prêter serment devant Monsieur le Maire et Monsieur le
curé, il serait absolument catastrophé. Pour notre
défense, nous n'avons jamais commis le péché
de chair dans un lit. Pour notre blâme, uniquement faute
d'occasion car l'abri d'une tente de camping ou les
sièges arrières d'une voiture, ce n'est pas
l'idéal pour des transports amoureux.
À ma grande stupéfaction,
Marinette s'était révélée être
une remarquable épistolière.
Un lettre d'elle me
parvenait, ponctuellement, toutes les trois semaines, rédigée
souvent avec drôlerie, et les fautes d'orthographe qui
parsemaient ces missives ne rencontraient qu'indulgence de la
part de la lectrice que je suis car elles étaient la preuve de
la confiance de ma narratrice.
Si papa n'avait envisagé
notre mariage à Ghislaine et moi qu'avec la répugnance,
somme toute compréhensible, que peut éprouver tout père
aimant à l'idée que des inconnus vont lui chiper
ses filles adorées, que dire de son désarroi, de sa
déception, de son amertume, lorsque Jean, à peine
rentré du service militaire, lui avait annoncé qu'il
avait l'intention d'épouser Marinette.
Marinette, la petite fille de la
sorcière !
Oh, ne ricanez pas, ce ne sont
pas des sorcières de comédie, les sorcières de
chez nous. Ce sont d'authentiques magiciennes. Des qui
fréquentent les loups garous, des qui connaissent la magie des
plantes et qui savent jeter un sort.
« Allons donc, qu'est
ce que c'est que ces billevesées ? Nous sommes au
XXe siècle ! Il y a beau temps que plus personne ne
cautionne ces sornettes ! » Allez-vous vous esclaffer.
Oui-da ! Et bien, si vous
ne me croyez pas, allez donc demander à ces jouvencelles grâce
à qui, et par quels moyens, elles ont été
débarrassées du cadeau un peu trop encombrant, un peu
trop gênant, qu'un soupirant leur avait offert, bien
contre leur gré. Et demandez aussi à certaines matrones
comment elles ont reconquéri les faveurs de leurs maris qui
éprouvaient bien du goût pour la serveuse du relais
routier sur la route qui mène à Vézac mais qui
s'endormaient, épuisés, à peine couchés
dans le lit conjugal.
Pour en revenir à
Marinette, c'est sûr qu'elle était gracieuse
cette brunette, et courageuse à l'ouvrage, il fallait le
reconnaître. Et ce n'était pas sa faute si elle
était la petite fille de la sorcière, elle qui n'avait
jamais connu sa mère et dont on ne savait même pas si
elle avait un père. Mais de là à vouloir
l'épouser !
Plus doux et placide que mon
frère, c'est difficile à dénicher. Plus
têtu, c'est une tâche impossible.
Tenez, par exemple, en ce qui
nous concerne Ghislaine et moi, autant papa que maman ou mamé
Ninette ne nous appellent jamais autrement que Gigi et Lili. Encore
une fois, cela démontre l'illogisme des parents qui,
pendant des mois, cogitent à la recherche du prénom
qu'ils attribueront à l'enfant à naître
et se hâtent ensuite de vous affubler de petits noms ridicules.
Jean n'a jamais été
prénommé Jeannot pour la bonne et simple raison qu'il
n'a jamais voulu répondre à ce surnom. Mamé
Ninette et mes parents se sont vite lassés de vouloir
l'appeler Jeannot quand il s'est avéré évident
que ce petit nom le frappait de surdité.
Autre exemple.
Si vous avez suivi des cours de
catéchisme, il est improbable que vous n'ayez pas eu
droit, vous aussi, à l'anecdote concernant cet enfant
roi à qui l'on vient annoncer sa mort imminente alors
qu'il est fort occupé à jouer au billard.
Interrogé pour savoir s'il désire se confesser,
l'enfant roi déclare qu'il n'en voit pas
l'utilité.
Le catéchiste vous
enseigne alors que si cet enfant ne souhaitait pas recourir à
la confession c'est parce qu'il était pur et sans
tâche et que la notion même de péché lui
était inconnue.
Au grand dam du curé - ce
n'était pas encore l'ardéchois à
l'époque mais un rigoriste pur et dur - mon frère,
du haut de ses dix années de maturité, a toujours
prétendu que si l'enfant roi n'avait pas voulu
perdre son temps à confesse c'était pas amour du
billard et parce qu'il ne voulait pas perdre une miette de la
partie. Et, malgré les foudres du curé, il n'a
jamais voulu en démordre.
C'est, bien évidemment,
mamé Ninette qui nous avait raconté cette histoire qui
l'avait toujours beaucoup amusée.
Donc était arrivé
ce soir où Jean avait présenté Marinette à
papa et maman. Ce qui était parfaitement stupide car ils la
connaissaient depuis ses premiers langes.
Ghislaine et moi étions
totalement inconscientes de la tragédie du moment. Elle, parce
qu'elle vivait cet âge pénible où les
membres vous poussent démesurément si bien qu'on
est déjà bien assez occupé à ne pas
commettre une maladresse avec des bras qui vous échappent dans
des gestes incontrôlés, cet âge ingrat où
le moindre microscopique bouton sur le nez vous plonge dans des
abîmes de désespoir, où l'on fond en larmes
sans savoir pourquoi. Moi, parce que j'étais toute
jeunette encore.
Nous nous étions tous
assis devant la table dressée, toujours à la même
place, au fond de la salle de restaurant, pour le dernier repas de la
journée.
Fallait-il que nous soyons
innocentes, Ghislaine et moi, pour ne pas remarquer le silence
inhabituel, les gestes empruntés de papa pour porter à
sa bouche le verre contenant l'apéritif servi, par
politesse, pour cette occasion funeste, le regard désemparé
de maman, celui buté de Jean, et les yeux apeurés de
Marinette.
Silence tellement profond que ma
voix fluette avait fait sursauter tout ce monde figé.
« Alors, c'est bien
vrai que tu vas être notre grande soeur ? Et bien
j'en suis drôlement contente parce que tu es vraiment la
plus gentille et la plus jolie. »
Il avait suffit de ce rien pour
dégeler l'atmosphère et pour que je conquière,
définitivement, le coeur de Marinette.
Bien sûr, ses lettres
relataient surtout les événements de sa vie avec Jean
et Jacquou, mon filleul (comme s'il avait pu en être
autrement) mais son dernier courrier avait réussi à me
faire sourire alors même qu'il me narrait la mort
tragique de Météo, notre chat.
Je vous vois déjà,
vous les amis des bêtes, vous offusquer de ce que l'on
puisse sourire quand on apprend qu'un vieux chat s'est
fait écraser.
Quelle mauvaise ! Quel
esprit peu charitable ! Faut il être méchante et
sans coeur quand même !
Je vous objecterais que vous ne
connaissiez pas Météo.
Plus hargneux, plus teigneux que
ce matou, je vous le promets, ça n'a jamais existé.
Météo, je ne
prétendrais pas que nous l'ayons recueilli. C'est
plutôt lui qui s'est imposé.
Nous ignorions tout autant ses
origines que celles de Ficelle mais nous étions tous bien
d'accord que l'on ne pouvait qu'absoudre le maître
qui s'en était débarrassé.
C'est maman, la première,
qui avait fait les frais de son mauvais caractère lorsqu'elle
l'avait découvert tapi sous une brassée de fagots
de bois, dans l'appentis.
Le matou, de la taille d'un
lionceau, était pitoyable, une oreille à demi arrachée
et le poil hirsute maculé de sang coagulé.
Que nos amis des bêtes se
rassurent, la main de l'homme n'était pas coupable
de ces méfaits. C'était manifestement le résultat
d'une bagarre mémorable avec l'un ou, plus
vraisemblablement encore, plusieurs de ces congénères.
Ce n'était sûrement pas un seul adversaire qui
avait pu le mettre dans cet état : Météo
était tellement agressif que même une meute de dobermans
ne s'y seraient pas frotté. Par la suite, des années
de vie commune nous avaient enseigné que Météo
passait ses nuits à courir la gueuse et à se bagarrer,
et les journées à roupiller. Les souris pouvaient
folâtrer en toute tranquillité, ce n'est pas lui
qui les aurait dérangées dans leurs ébats.
Émue par l'état
pitoyable du chat, maman avait voulu le panser. D'un féroce
coup griffe, il l'avait dissuadée de jouer les Florence
Nightingale à ses dépens.
Le second à se retrouver,
plus éberlué que choqué, la main zébrée
de trois profondes griffures ensanglantées puis soigneusement
badigeonnée d'un baume aseptisant, avait été
papa. N'avait-il pas eu l'audace d'imaginer que
parce qu'il déposait des reliefs de repas, comme une
offrande, à notre charmant félin, ce dernier, éperdu
de reconnaissance, l'autoriserait à une caresse !
Nous avions tous très
vite appris, Jacquou et Ficelle compris, et même Marinette qui
est pourtant une petite fille de sorcière, qu'il était
préférable de se tenir à prudente distance de ce
monstre. Seul Jean, allez donc savoir pourquoi, trouvait grâce
aux yeux bridés du félin et pouvait l'approcher
sans se faire agresser.
Au moins, si on ne l'approchait
pas, n'avait-on rien à craindre des humeurs belliqueuses
de Météo.
À l'exception,
toutefois, de Gilou, le volailler qui nous livrait les divers
volatiles destinés à régaler les hôtes de
notre restaurant.
Compte tenu de son métier,
Gilou aurait pourtant dû jouir des faveurs de notre fauve. Las,
pour lui avoir plus d'une fois caressé les côtes
d'un vigoureux coup de pied pour l'avoir surpris à
renifler d'un peu trop près sa fourgonnette, Gilou était
devenu l'ennemi n° 1 du chat.
D'après Marinette,
il ne faisait aucun doute que Météo n'avait pas
digéré le dernier coup de croquenot que le volailler
lui avait flanqué.
Était-ce l'occasion
qui s'était présentée ? S'agissait-il
d'un acte prémédité ?
Par un beau matin ensoleillé,
alors que la fourgonnette du volailler surgissait d'un virage,
à l'entrée du village, bondissant d'un
muret, le chat s'était jeté au visage de son
ennemi pour l'attaquer.
Comment aurait-il pu deviner le
malheureux animal que ce visage abhorré était protégé
par une vitre ?
Il était venu rebondir
contre le pare-brise et la violence du coup l'avait catapulté
sous les roues de la voiture. Exit, Météo !
Aussi, cessez de me honnir car
ce n'est pas la nouvelle de sa mort qui m'avait fait
sourire. C'est que je n'étais pas plus étonnée
que cela des circonstances qui avaient fait passer Météo
de la vie à trépas. C'était bien son
genre, à ce valeureux samouraï félin, de périr
en cherchant à venger son honneur.
Heureusement que mes
correspondantes me distrayaient. Heureusement, aussi, que j'étais
toujours assurée de trouver du réconfort dans les bras
de mon mari bien aimé car, après presque deux mois de
prospection, mes recherches pour trouver un emploi n'étaient
toujours pas couronnées de succès.
Pourquoi ? Oui, pourquoi,
puisque lors des tests d'embauche, c'était avec
une remarquable vélocité que je transcrivais, en
sténographie, un texte dicté que je relisais ensuite
sans la moindre difficulté ? Pourquoi puisque mon
orthographe et la qualité de présentation de mon
courrier étaient irréprochables ?
MAIS... Ma brève
expérience professionnelle ne m'avait pas préparée
au secrétariat commercial. MAIS... Mon anglais laissait à
désirer. (Satanés anglais qui se dressaient encore en
travers de mon chemin ! Encore que je ne pouvais pas trop les
maudire car c'était eux qui procuraient des travaux de
bricolage à mon frère pendant la morte-saison.)
MAIS... J'étais
une jeune mariée. Et n'importe quel employeur vous
certifiera qu'une jeune mariée n'a rien de plus
empressé que de concevoir un bébé trois mois
après son embauche.
Bruno était parfait qui
me consolait quand je désespérais, me rassurait quand
les doutes m'assaillaient, m'encourageait quand je
perdais confiance, me réconfortait quand je déprimais.
Il le disait, il me le répétait, il me le ressassait
infatigablement : il avait foi, il croyait en moi. Et toujours,
toujours, inlassablement, il me stimulait.
Moi, j'étais la
meilleure, la perle rare, et ce n'était pas ma faute si
aucun de ces directeurs, ou chefs du personnel, ou chefs
d'entreprise, n'avaient pas su déceler qu'ils
laissaient s'échapper la secrétaire idéale.
Enfin, ça y est,
aujourd'hui mes efforts ont été récompensés,
j'ai trouvé un emploi.
Pas très loin de notre
domicile, en plus : rue de Paradis. Quel joli nom !
Pourtant, en entrant dans la
salle de réception de l'établissement, ce
matin-là, j'avais été saisie d'un
accès de découragement en contemplant la douzaine de
postulantes qui attendaient, sagement assises, leur tour d'être
convoquées dans le bureau directorial en s'assassinant
du regard.
Un éventail représentatif
du secrétariat se trouvait stocké dans cette étroite
salle de réception où je m'était résignée
à attendre, stoïquement debout car plus aucun siège
n'était disponible.
Une blonde aussi avenante qu'un
glaçon, au chignon savamment élaboré, côtoyait
un souriceau femelle qui se dissimulait derrière une énorme
paire de lunettes à la monture d'écaille. Une
autre blonde, oxygénée celle-là, à peine
vêtue d'une mini-jupe, contemplait d'un air rêveur
ses ongles démesurés, peints d'un vernis couleur
grenat, tout en mâchouillant du chewing-gum. Assise à
ses côtés, c'était tout son visage qu'une
autre authentique fausse blonde avait peinturluré. Il
disparaissait sous une couche de fard à joue, de rouge à
lèvres violet, et de mascara qui lui donnait un regard de vamp
de cinéma muet des années 30. Une pâlichonne aux
cheveux châtains frisottés ne cessait de remuer les
lèvres en une incantation muette tandis qu'une
maigrichonne, assise toute raide sur sa chaise, les mains bien à
plat sur ses genoux serrés, paraissait en proie à une
transe terrorisée.
L'air de la pièce,
saturé de parfums aussi divers qu'incompatibles, était
à la limite du respirable et je sentais, peu à peu, mon
estomac se contracter sous l'effet de la nausée. L'état
idéal pour affronter quelqu'un qui va tenir votre avenir
entre ses mains.
La porte d'entrée
s'ouvrait sur une nouvelle candidate quand la première
postulante avait été appelée à franchir
les portes du bureau directorial. Il était très
exactement neuf heures pile.
Apparemment, nous avions toutes
été convoquées - peut-être pour juger de
notre ponctualité - à la première heure
d'ouverture matinale.
Les entretiens se succédaient
au pas cadencé. Un quart d'heure, vingt minutes à
peine, la postulante avait-elle franchi les portes de ce que déjà
mon imagination fertile avait baptisé la chambre de tortures
qu'elle les refranchissait, la mine impassible, ce qui ne nous
laissait rien augurer de la décision qui avait été
prise à son sujet.
Ce rythme n'avait rien de
bien encourageant et j'aurais apprécié de cesser
de trembloter. Tremblement qui ne cessait de s'accentuer au fur
et à mesure que je voyais venir le moment où j'allais
être confrontée à mon destin. J'allais
avoir l'air malin si je me présentais avec l'allure
d'une secrétaire atteinte de la maladie de Parkinson !
La nabote rondelette à
l'aspect maternel qui m'avait introduite dans le bureau
devait osciller entre les soixante et soixante-dix ans. Celle qui,
assise derrière la table de travail, m'avait regardée
m'approcher avec un regard bienveillant fluctuait aux alentours
de la cinquantaine. Toutes deux dégageaient élégance
et distinction.
J'avais été
invitée à m'asseoir dans un fauteuil confortable
qui incitait à la relaxation. Un véritable piège
pour les infortunées tentées de s'y engloutir
dans une posture décontractée. J'avais
soigneusement veillé à garder le dos bien droit et les
genoux alignés côte à côte et
rigoureusement serrés.
La dame à la cinquantaine
aimable s'était présentée.
Elle se nommait Rachel Curzonski
et, avec son mari Tadeck, dirigeait depuis environ une vingtaine
d'années cette entreprise commerciale spécialisée
dans la fabrication de vêtements en cuir et daim pour femmes.
Il me suffisait de savoir que la
société employait une comptable, trois employées
de bureau et une trentaine de personnes affectées à
l'atelier de couture.
Ensuite, elle m'avait
présenté sa compagne, Bérangère, son
alter ego, sa fidèle et inestimable collaboratrice qui
aspirait à prendre une retraite bien méritée
après bien des années de bons et loyaux services.
À ma grande surprise, il
ne m'avait pas été demandé de prouver mes
aptitudes pour le secrétariat. À aucun moment je
n'avais été priée de démontrer mon
savoir faire et je n'avais pas été auditionnée
plus longtemps que les candidates qui m'avaient précédée.
Mais c'est fou ce que l'on peut vous faire raconter sur
vous-même en un quart d'heure de temps.
En quittant les lieux avec la
sempiternelle promesse qu'on me tiendrait au courant,
j'espérais n'avoir pas trop dit de bêtises.
J'avais fini par oublier
cet entretien qui s'était déroulé depuis
plus de trois semaines. Quand la réponse promise (et rarement
tenue) ne vous parvient pas dans les trois ou quatre jours qui
suivent le rendez-vous, vous pouvez d'ores et déjà
abandonner tout espoir.
Et puis, ce matin, le téléphone
avait sonné alors que je m'apprêtais à
partir pour de nouvelles démarches décevantes.
La secrétaire qui avait
été sélectionnée par Madame Rachel
Curzonski s'était révélée
incompétente. J'étais la deuxième sur la
liste. Est-ce que j'étais toujours disponible ?
Est-ce que j'étais prête à effectuer un
mois d'essai ? Est-ce que je pouvais me présenter
de nouveau cet après-midi à treize heures trente
précises afin de signer le contrat de pré
embauche ?
Il ne m'avait fallu pas
moins de cent cinquante minutes pour m'estimer satisfaite de
mon apparence après avoir parsemé le studio de robes,
jupes, chemisiers, escarpins, essayés et rejetés parce
qu'ils ne me paraissaient pas les vêtements adéquats
pour cet ultime rendez-vous.
Le midi, je n'étais
pas parvenue à grignoter la moindre nourriture tant
l'appréhension étranglait mon gosier. J'aurais
pourtant bien voulu me sustenter. Manquer un repas n'avait
qu'une importance relative mais je craignais que mon ventre,
pour se venger d'une diète imposée, ne se livre à
des borborygmes aussi intempestifs que taquins pendant l'entretien
qui allait se dérouler.
Au retour, enveloppée
d'un nuage d'euphorie qui m'isolait du reste du
monde, j'avais parcouru, à pieds, le trajet qui conduit
de la rue de Paradis à la rue Léon Jouhaux. J'étais
bien trop exaltée pour emprunter le métro. J'avais
besoin de mouvement, j'avais besoin de marcher pour défouler
toute cette excitation qui me titillait les nerfs.
J'étais trempée
de sueur quand j'avais franchi les portes du studio. Autant
surchauffée par ma course folle que par la chaleur
exceptionnellement torride de cette fin de printemps.
En chantonnant, je m'étais
précipitée sous la douche. En dansant sur un air de
boogie-woogie qui n'existait que dans ma tête enfiévrée,
j'avais rangé mes vêtements dispersés sur
la moquette du studio. En frétillant, j'étais
allée faire quelques emplettes pour préparer un repas
de fête.
Outre le foie gras, don de tante
Mathurine et de son époux tonton Séverin, je nous
servirai une salade de batavia (il semblerait que les parisiens
ignorent l'existence de la chicorée frisée)
agrémentée de foies de volaille et de gésiers,
le tout avec des petits croûtons de pain frits dans l'huile.
Pour terminer en apothéose, j'ai préparé
une charlotte au chocolat, le dessert préféré de
Bruno.
J'ai même songé
à acheter une bouteille de vrai vin de Champagne qui attend,
au frais dans le réfrigérateur, le moment d'être
débouchée.
Enfin, en valsant, parce que
c'est une danse plus appropriée que le boogie-woogie,
j'ai déplié une belle nappe de lin finement
brodée sur la table (cadeau de mariage, avec les six
serviettes assorties, de Jean et Marinette), j'ai disposé
les assiettes en porcelaine et les verres en cristal (cadeau de
mariage d'Astrid... Quelques semaines après la
cérémonie car générosité
dissimulée aux surgelés), les couverts en argent
(cadeau de mariage de papa et maman), un bouquet de roses qui,
exposées à l'étal d'une boutique de
fleuriste, m'avaient tendu leurs pétales avec une telle
fringale d'admiration que je n'avais pas pu résister,
et enfin les deux bougeoirs de véritable étain ornés
de leurs chandelles écarlates.
Le plus pénible
maintenant va être de m'occuper en attendant l'arrivée
de Bruno. Je suis bien trop énervée pour lire, coudre,
ou regarder la télévision. Peut-être que si je
m'attelais à résoudre quelques grilles de mots
croisés... ? Me pétrir le cerveau est sans
doute le seul moyen susceptible de tempérer mon exaltation.
J'imagine la tête
que va faire Bruno quand il va franchir la porte du studio. À
tous les coups, il va être affolé. Il va s'imaginer,
parce qu'il sait que je suis née en juin mais sans
jamais se rappeler à quelle date, qu'il a oublié
mon anniversaire. C'est pourtant facile à se rappeler :
le vingt, dans dix jours. Le vingt juin, jour où l'on
fait ses adieux au printemps pour se préparer à fêter
l'arrivée de l'été.
Il va être consterné
à l'idée qu'il ne m'a pas acheté
le moindre cadeau et que je vais être malheureuse et déçue.
J'en ris d'avance.
N'empêche que ce ne
serait peut-être pas une si mauvaise idée que de lui
rappeler que dans dix jours je vais fêter mon vingtième
anniversaire.
JANVIER 1965
Bruno s'est endormi alors
que Morphée, qui jusqu'alors ne m'avait jamais été
infidèle, refuse de me bercer dans ses bras.
En rentrant du bureau, j'avais
préparé un festin pour célébrer
l'Événement et je m'amusais de recommencer,
ce vendredi soir mi-pluvieux, mi-neigeux, les mêmes gestes
accomplis sept mois auparavant.
Sept mois déjà !
Comment le temps avait-il pu passer aussi vite ?
Une nouvelle fois, j'avais
sorti la nappe de lin brodée et deux serviettes assorties, les
assiettes de porcelaine et les verres en cristal, les couverts
d'argent et les bougeoirs en étain, et je n'avais
oublié ni le bouquet de roses aux pétales frileux, ni
le vin de Champagne.
Ce soir était un jour de
fête.
À l'issue de ces
sept mois vécus sous la tutelle toujours bienveillante de
Bérangère, je venais d'accéder au poste
envié d'unique collaboratrice de Madame Rachel.
Cet après-midi avait été
consacré au pot d'adieu offert, avec de multiples
cadeaux, dans une ambiance mêlée de larmes et de rires,
à la très estimée, très vaillante, très
appréciée de tous, Bérangère.
De toutes les candidates qui
s'étaient présentées pour la remplacer,
j'avais toujours été sa préférée
et, m'avait-elle avoué avec un rire complice, elle
n'avait rien fait pour venir en aide à la secrétaire
que Madame Rachel avait sélectionnée contre son avis,
et qui, de toute façon, était une empotée.
Madame Rachel n'avait rien
à me reprocher si ce n'est mon jeune âge. Et je
peux, à présent, comprendre ses appréhensions et
les raisons pour lesquelles il n'était nul besoin de
vérifier si j'étais un crack de la sténographie.
Le quart d'heure d'entretien avait prouvé que je
m'exprimais bien, avec un vocabulaire irréprochable et
une voix agréable. Quant à mon anglais rudimentaire, on
s'en fichait bien. Des années d'expérience
commerciale avaient démontré que les fournisseurs et
clients, qu'ils soient britanniques, italiens, allemands,
japonais ou espagnols, avaient appris à parler la langue de
Voltaire parce qu'ils n'étaient que trop
conscients que les français étaient pratiquement
incapables d'assimiler une langue étrangère.
La mention « secrétaire
» qui figurait dans le texte de l'annonce proposant un
emploi était inadéquate. Madame Rachel n'avait
aucunement besoin d'une secrétaire mais réellement
besoin d'une collaboratrice.
Je le sais maintenant, être
la collaboratrice de Madame Rachel, cela veut dire savoir faire
preuve d'autorité pour faire régner la discipline
parmi les ouvrières qui sont toujours prêtes à se
crêper le chignon, imposer ses directives aux coupeurs qui sont
les rois de l'atelier de couture et se croient toujours plus
malins que vous (quelle chance j'avais eu d'avoir une
soeur qui était la championne des couturières), ne
pas hésiter à s'empoigner avec les fournisseurs
pour leur faire rabattre les prix de vente exagérément
prohibitifs de leurs articles, se battre avec nos propres
représentants pour leur faire admettre que, quoiqu'ils
en pensent, vu leur qualité, nos productions sont vendues à
des prix sacrifiés, argumenter avec les responsables des
achats des grands magasins qui se plaignent que les derniers manteaux
réceptionnés ne sont pas de couleur bleue lavande comme
le veut la mode du moment mais d'un bleu turquoise qui serait
absolument invendable, ou que...
Et cela n'était que
le train quotidien de la maison.
Que dire de l'ambiance
démente qui règne quand arrive le moment de la
présentation de la collection lors d'un Salon ; et
que dire de l'époque des soldes.
J'avais survécu à
la présentation de la collection lors du Salon du
Prêt-à-porter d'automne, je me sentais prête
à affronter le Salon de printemps.
Et croyez-moi, cela démontrait
de ma part un caractère intrépide.
Seul un psychiatre qui s'est
trouvé confronté à un asile d'aliénés
en pleine crise de folie furieuse peut comprendre ce que représente
la présentation d'une collection.
Dix jours avant l'ouverture
du Salon, on découvre que la coupe des vêtements est
merdique, que les couleurs sont à vomir, que tout est à
modifier. La décoration du stand est inepte, l'éclairage
a été conçu par un imbécile qui,
manifestement, ne sait pas faire la différence entre un spot
et une lampe à pétrole, et la société de
location du mobilier choisi avec tant de minutie vous téléphone,
catastrophée, que les meubles ont été expédiés,
par erreur, sur une exposition qui se déroule à
Marseille et qu'elle doute de pouvoir les récupérer
dans les délais.
Et tout cela n'est que
broutille. Le summum étant, incontestablement, les répétitions
avec les trois mannequins retenues pour présenter la
collection.
Wanda (Liliane Porteboeuf) brame
qu'elle refuse absolument de s'exhiber dans cette robe
qui lui écrase la poitrine. Cindy (Eulalie Larivière)
piaille que c'est injuste parce que les jupes les plus « sexys
» sont toujours attribuées à Wanda qui ressemble
à une barrique. Natacha (Marie-Madeleine Legoff) beugle
qu'elle en a marre de Cindy qu'elle a encore surpris en
train de fouiller dans sa trousse à maquillage. Wanda
pleurniche qu'elle couve une grippe, que ce n'est pas
étonnant avec tous ses gens qui vont et viennent en laissant
les portes ouvertes pendant qu'elle se change, et que, c'est
sûr, elle ne pourra pas être présente sur le Salon
pour cause de maladie mais qu'on peut être certains
qu'elle exigera des indemnités de dédommagement
parce que ce ne sera pas sa faute si elle ne peut pas travailler.
Cindy glapit qu'il est totalement débile de lui imposer
les modèles existant dans tous les tons de beige sous le
prétexte fallacieux (ce n'est pas le mot qu'elle
emploie et il est peu probable qu'elle connaisse son existence)
qu'ils sont mis en valeur par son teint de réunionnaise.
Natacha hulule parce qu'une fois encore les escarpins qu'on
lui a choisi sont trop étroits et qu'il est hors de
question qu'elle les chausse car elle ne tient pas à se
retrouver avec des pieds déformés.
Et je vous épargne le
vocabulaire qu'utilise nos divines divas. En comparaison, celui
de poissardes vous paraîtrait des plus châtié.
Chaque fin de journée, je
regagnais mon logis les jambes flageolantes, le corps moulu, la tête
douloureuse et bourdonnante et c'est seulement après
m'être précipité dans un bain bouillant et
après avoir avalé la moitié d'un flacon de
comprimés analgésiques que je me sentais la force de
mitonner un succulent dîner pour accueillir, fraîche et
dispose, mon compagnon chéri.
C'est qu'il avait
besoin d'une épouse attentive, tendre, et compréhensive,
mon mari adoré qui engloutissait distraitement le repas
préparé avec tant d'amour tout en fulminant
contre des clients jamais satisfaits, des artisans incapables de
respecter leurs délais, Hugo qui ne savait que critiquer.
Ah, je ne connaissais pas ma
chance de me prélasser dans un bureau toute la journée !
Il ne se calmait (enfin, disons
plutôt que ses récriminations trouvaient un autre
exutoire) qu'une fois installé confortablement devant la
télévision pour assister au match de football, ou de
catch, ou de rugby, pendant que je lavais les assiettes et récurais
les casseroles et que la machine à laver le linge ronronnait.
Mon mari fait partie de l'élite
des sportifs sur canapé.
L'époque des
soldes, si elle n'est pas aussi éprouvante, exige
néanmoins beaucoup de patience et de diplomatie.
Elle se déroule, chaque
année, la troisième semaine de janvier et a lieu dans
la salle de réception spécialement réaménagée,
à peu de frais, à cette intention. Quelques panneaux,
quelques miroirs, et quelques tubes métalliques suffisent à
la fabrication d'une dizaine de cabines d'essayage qui
ressemblent fort aux isoloirs destinés à protéger
le secret de vote des électeurs.
Les participantes sont des dames
de la bonne société qui ont eu le privilège de
se voir attribuer une carte d'invitation (procurée par
nos représentant aux directeurs de magasins les plus
transcendants) pour les récompenser de leur fidélité.
Et, croyez-moi, pour obtenir cette faveur, elles ont dû
déverser des fortunes dans les caisses voraces des
commerçants.
Ce qui ne les empêche pas
de se battre comme des chiffonnières pour une jupe en cuir ou
une veste en daim.
Je les trouvais pathétiques
lorsqu'elles tentaient, en vain, de faire glisser une jupe «
taille 38 » sur leurs hanches enrobées de cellulite,
lorsqu'elle s'extrayaient, congestionnées, des
cabines d'essayage, comprimées dans des robes qui, pour
protester contre cette intrusion, laissaient éclater, de
fureur, leur fermeture éclair.
Je dissimulais un sourire
narquois tant elles étaient comiques lorsqu'assises,
devant la grande table ovale de la salle de réception, elles
s'empiffraient, pour se consoler, des petits fours
gracieusement offerts avec du thé ou du chocolat, après
m'avoir confié le plus sérieusement du monde
qu'il était peut-être temps qu'elles se
mettent au régime.
Hier soir, les dernières
clientes parties aux environs de dix-sept heures, Bérangère
et moi avons été prendre un pot à la brasserie
où nous déjeunons habituellement le midi. Madame Rachel
avait estimé que nous avions bien mérité de
quitter le bureau plus tôt que de coutume pour prendre quelque
repos et nous avait accordé sa bénédiction.
Au cours de ces sept mois passés
sous sa bienveillante férule, Bérangère m'a
tout appris. Non seulement elle m'a enseigné à
devenir une parfaite collaboratrice pour Madame Rachel mais, la
confiance s'instaurant et l'amitié aidant, au fil
des jours elle m'a raconté l'histoire de la
société dans laquelle j'étais appelée
à exercer ce qu'elle n'hésitait pas à
comparer à un sacerdoce.
Il y avait grosso modo un quart
de siècle de cela, Rachel et Tadeck Curzonski avaient fui le
ghetto de Varsovie pour débarquer à Paris avec pour
tous bagages deux valises piteuses, un porte-monnaie aux abois, une
garde-robe miteuse, une ambition dévorante, une volonté
opiniâtre, et un courage prêt à faire face à
toute épreuve.
Chez le cousin qui avait accepté
de les héberger pour quelques temps sous condition qu'ils
oeuvrent pour son compte, ils avaient coupé et cousu des
vêtements de sept heures le matin jusque vingt et une,
vingt-deux heures le soir, en s'accordant tout juste une pause
d'une demi heure le midi pour se restaurer. Puis, dans leur
mansarde mal éclairée par une lampe de faible
intensité, de vingt-trois heures jusque deux, parfois trois
heures du matin, utilisant quelques pièces de tissu achetées
grâce au fruit de leur travail, ils avaient coupé et
cousu des vêtements pour les vendre et se constituer un pécule.
Ils pouvaient toujours ironiser
les coupeurs et les ouvrières de notre atelier de couture
parce que Tadeck se faisaient désormais appeler Teddy. Ils
pouvaient, tant qu'ils le voulaient, railler sa passion pour la
conduite des voitures de sport qu'il préférait
maintenant à la conduite d'une entreprise commerciale.
D'après Bérangère, des années de
labeur acharné lui donnait bien le droit de jouer les
play-boys, même vieillissant. Femme d'affaires innée,
Madame Rachel n'était que trop contente d'assumer,
seule, la gestion de la société et pardonnait
facilement ses enfantillages à un homme qui l'admirait,
qui la vénérait et qui, pour rien au monde, ne l'aurait
trompée avec une autre créature que ses voitures de
sport adorées.
Non seulement Rachel et Tadeck
étaient vaillants à l'ouvrage mais ils avaient
également du goût et étaient créatifs.
Très vite des commerçants s'étaient
intéressés à leur production. Comme de plus, ils
étaient économes et se contentaient de repas frugaux
pour se sustenter, leur pécule avait peu à peu pris de
l'embonpoint.
La chance avait voulu qu'un
grossiste, de confession judaïque, propriétaire de quatre
magasins de vêtements sis dans le quartier du Marais, soit
séduit par l'originalité et la qualité
esthétique des habits que Rachel et Tadeck confectionnaient.
Homme avisé, persuadé que ce serait commettre un crime
aux yeux de Yahweh que de laisser s'échapper la chance
que pouvait représenter pour son commerce ce couple aux doigts
d'or, il leur avait proposé un marché. Pendant
une durée de trois ans, il prêterait gracieusement un
petit logement à Rachel et Tadeck qui, en contrepartie,
s'engageraient à lui vendre en exclusivité, pour
la même période et à un prix honnête, le
résultat de leur travail.
Non seulement le marché
avait été scrupuleusement respecté mais grâce
à de judicieux placements conseillés par un des fils du
commerçant, les économies réalisées par
Rachel et Tadeck avaient presque décuplé.
À l'expiration de
ces trois années de fructueuse collaboration, le couple
Curzonski avait pu louer un appartement de deux pièces à
proximité de la Gare de l'Est, ainsi qu'un local
dans un immeuble attenant pouvant faire office d'atelier de
couture, et embaucher deux cousettes.
Lorsque Bérangère
avait été engagée par Madame Rachel, l'atelier
employait deux coupeurs, une quinzaine de couturières et une
secrétaire-comptable. Mais pour Madame Rachel, Bérangère
était et resterait toujours sa première employée
car elle venait, enfin, de trouver un collaboratrice. En effet,
Tadeck qui devenait progressivement Teddy se désintéressait
chaque jour un peu plus de l'entreprise depuis qu'elle
était désormais lancée et Madame Rachel avait
besoin d'une personne efficace, une femme mûre et
équilibrée, pour l'assister dans sa tâche.
« Et encore, a plaisanté
Bérangère, on ne savait pas encore, en ce temps-là,
ce qu'était la présentation d'une
collection au Salon du Prêt à porter. Et quand on
embauchait une ouvrière, on était assuré de la
garder pendant quelques années. Maintenant, ces filles-là
daignent travailler quelques semaines, juste le temps, à un
jour prêt, de voir renouveler leur droit aux allocations
chômage. Passé ce délai, elles n'hésitent
pas à saboter leur ouvrage pour se faire licencier. »
Abandonnant le ton de la
plaisanterie, c'est d'un ton ému qu'elle m'a
déclaré :
« Vous devez bien vous
douter, ma petite Lydie, que ce n'est pas de gaîté
de coeur que je quitte Madame Rachel, mais je vais avoir
soixante-six ans le mois prochain et je voudrais bien réaliser
mon rêve... »
« Non, a-t'elle
rigolé, se moquant de mon air avisé, loin de moi l'idée
de me retirer pour couler des jours paisibles dans un cabanon au bord
de la Méditerranée.
- Ce que je veux, c'est
voyager. J'aspire à découvrir la Grèce
antique même s'il n'en reste que des ruines, je
souhaite voir se lever le soleil dans les fjords de Norvège,
je veux parcourir les couloirs sombres des pyramides et marcher dans
les traces des pharaons égyptiens.
- Et c'est grâce à
vous, ma petite Lydie, que je vais pouvoir profiter de ces
excursions, en toute sérénité, en toute
tranquillité. »
Son regard s'est voilé,
perdu dans une songerie, mais très vite il s'est de
nouveau fixé sur moi et c'est d'une voix sérieuse
qu'elle a repris :
« Comme vous le savez,
Madame Rachel rechignait à vous embaucher. Elle vous trouvait
beaucoup trop jeune, beaucoup trop inexpérimentée, et
elle n'a accepté de vous prendre à l'essai
qu'après que je l'ai pratiquement obligée à
téléphoner à votre notaire de patron pour
s'assurer qu'il ne reniait pas les louanges qu'il
vous décernait dans le certificat de travail qu'il vous
avait délivré.
- Il n'y a d'ailleurs
qu'un provincial pour vous pondre un tel certificat de
travail !
- Moi je sais que j'ai du
flair (joignant le geste à la parole, elle a levé la
main vers un gentil bout de nez qui pointait entre deux joues
agréablement rebondies) et je me suis entêtée,
lui certifiant que je décelais en vous une personne
imaginative avec les pieds bien sur terre.
- Votre notaire m'a été
d'un grand secours pour la convaincre et l'éloge
qu'il a fait de vos parents n'a pas été
inutile.
- Ce que je tenais à vous
dire aujourd'hui, Lydie, c'est que je suis fière
de vous.
- Je suis fière parce que
vous avez été une disciple brillante, fière
parce que j'ai eu raison de vous faire confiance, fière
parce que vous avez répondu à tous mes espoirs. »
Émue, cramoisie, ne
sachant quelle contenance adopter, je sentais mes yeux s'embuer.
Elle s'est esclaffée :
« Allons, allons, cessez
de pleurnicher. Promis, je vous enverrai des cartes postales. »
Que oui, ils avaient été
richement vécus ces sept mois passés et c'est
vrai qu'aujourd'hui je me sentais fière de moi.
Depuis mon arrivée à
Paris, je n'étais jamais retournée à La
Roque-Gageac. Embauchée au mois de juin, je ne m'étais
pas senti pas le droit de demander un congé en été
même si, j'en étais pratiquement certaine, Madame
Rachel n'aurait vu aucun inconvénient à ce que je
m'octroie une semaine de vacances.
Solidaire de sa courageuse
chérie, Bruno avait renoncé à se reposer et
accepté d'assurer la permanence sur les chantiers en
cours pendant qu'Hugo allait parfaire son bronzage aux Caraïbes
en compagnie de l'hôtesse de l'air du moment.
Ce n'était donc
qu'à l'occasion des fêtes de fin d'année
que j'avais retrouvé, et avec quel bonheur, mes parents,
mamé Ninette, Jean et Marinette, Jacquou, mon chenapan de
filleul, et mon pays bien aimé.
Quelle déception de ne
pas compter Ghislaine et Charles parmi nous pour fêter Noël !
Le devoir retenait Charles à Avignon. Dans une longue lettre,
Ghislaine avait expliqué à maman et papa qu'elle
savait à quoi s'attendre en épousant un
chirurgien et que sa place était auprès de son
compagnon. Encore que prétendre être « auprès
» était subjectif puisqu'elle l'attendrait à
la maison pendant qu'il vaquerait à l'hôpital.
Comme tous les ans, mes parents
avaient fermé le restaurant. Dans notre région, la fête
de Noël se déroule en famille ; mais toutes les
tables étaient réservées pour le réveillon
du Jour de l'An.
Juste avant de nous préparer
à partir à la messe, après avoir dressé
le couvert, sur l'une des tables dans la grande salle où
trônait un majestueux sapin tout enguirlandé et illuminé
de lampes clignotantes, nous avions téléphoné à
Ghislaine pour lui dire combien nous l'aimions et combien elle
et Charles nous manquaient.
Elle venait juste, nous
avait-elle confié, de raccrocher le combiné du
téléphone après une brève conversation
avec son mari qui lui enjoignait de se coucher sans plus l'attendre
car, à cause d'accidents de la route, les interventions
chirurgicales se succédaient et il ne savait pas quand il
pourrait la rejoindre. Triste mais résignée, elle
s'apprêtait à ranger les éléments de
puzzle qu'elle s'occupait à construire avec l'aide
de Ficelle.
Pendant que maman la consolait,
mon regard avait erré se complaisant à refaire
connaissance avec ces lieux qui avaient été les témoins
de mon enfance heureuse. Au pied du sapin, nos chaussures
soigneusement cirées mimaient une ronde immobile. Qu'ils
étaient donc riquiqui les souliers de Jacquou perdus au milieu
de ces escarpins ou ces mocassins qui, par comparaison, prenaient des
allures de géants. Et pourtant, demain matin, ce serait eux
qui seraient les plus remplis, les petits souliers riquiqui.
Le temps était sec et
froid. À la sortie de la messe, après avoir salué
le notaire, Monsieur le curé, Monsieur le Maire et sa famille,
sans oublier quelques voisins, nous avions regagné le
restaurant en nous extasiant sur la magnificence de l'office
religieux. Le ciel nous avait offert le spectacle de sa féerie
avec toutes ses étoiles qui brillaient comme un ballet de
lucioles scintillantes. À nos pieds, la Dordogne
s'alanguissait dans sa splendeur féline.
Confié à la garde
vigilante de mamé Ninette, pendant que nous assistions à
la messe de minuit, Jacquou s'était endormi sur les
genoux de l'aïeule qui n'en continuait pas moins son
récit :
« ... alors tu peux
imaginer la joie d'Evariste quand notre premier garçon
nous est né ce mois de septembre 1881... Attend voir, je
me trompe, c'est le deuxième qui est né en
septembre. Le premier, c'est en mars que je l'ai eu. Même
qu'il pleuvait des cordes ce jour-là. Je m'en
souviens comme si c'était hier. »
Quel merveilleux Noël cela
avait été.
Et aujourd'hui aussi, la
soirée, va être merveilleuse.
J'allais, comme à
l'accoutumée, me précipiter dans les bras de mon
mari. L'expression de Bruno a stoppé mon élan.
« Ma pauvre chérie,
c'était gentil de préparer un repas de fête
mais je suis désolé, il n'y a pas de quoi
pavoiser. »
La mine sombre, le regard empli
d'amertume, tout son être exprimait le désarroi et
la colère.
Mais qu'est ce qu'il
se passait ?
Même son épi, cet
épi aux allures conquérantes qui le nargue tous les
matins dans le miroir de la salle de bain, cet épi qui
l'horripile et qu'il tente avec une remarquable pugnacité
d'aplatir, sans succès, cet épi qui m'a
tout de suite attendri le jour où j'ai fait la
connaissance de Bruno, oscillait, lamentable, sur le haut de son
crâne.
Zut et flûte, j'avais
complètement oublié !
Ce vendredi, Bruno avait
rendez-vous en fin d'après midi avec Geoffroy pour
tenter, une énième fois, d'obtenir la somme
d'argent qu'Hugo exigeait pour en faire son associé.
Ce prêt que Bruno
suppliait Geoffroy de lui accorder, c'était l'ultime
chance de mon mari.
Le pire était qu'Hugo
ne manquait pas vraiment d'argent. Il en faisait une question
de principe.
Encore que, prétendait-il,
ce ne serait peut-être pas une mauvaise idée que
d'abandonner ce quartier pourri du 11ème
arrondissement pour s'installer, par exemple, avenue Henri
Martin, avec une belle plaque dorée sur la façade de
l'immeuble et une autre sous le porche d'entrée
indiquant l'étage où se situait le «
Cabinet d'Architecture Chevalier et Manzel associés ».
Quand je lui avais objecté
que ni lui ni Bruno n'étaient architectes, il m'avait
rétorqué avec son cynisme coutumier que la plaque en
question ne faisait pas non plus mention d'architectes mais
d'architecture.
Mon repas de fête s'est
transformé en repas de funérailles. La mine lugubre,
Bruno chipotait les plats en gémissant, en s'emportant,
en se lamentant :
« C'est vraiment
dégueulasse, Lydie. Geoffroy savait très bien qu'il
pouvait me faire confiance et que j'aurais remboursé cet
argent. J'étais même prêt à accepter
un taux d'intérêt élevé. Je suis sûr
que c'est uniquement pour complaire à papa et maman
qu'il a refusé de m'aider. Ils ne me pardonneront
jamais, ces deux là, d'avoir préféré
le bâtiment à la banque.
- C'est foutu, raté,
terminé, Lili. C'est ce con de Christophe qui va devenir
l'associé d'Hugo. Ce sinistre imbécile qui
lui tourne autour depuis deux mois. Ce foutu crétin qui ne
sait pas faire la différence entre un mur en crépi et
une peinture mate, qui confond un meuble en cerisier avec un meuble
en Formica, qui conseillera un lustre prétentieux pour un
salon au lieu d'éclairages d'ambiance. Ce pauvre
connard qui a le fric, lui !
- Enfin, il faut reconnaître
qu'Hugo a été correct et que ça fait un
bout de temps qu'il accepte de patienter. Mais il m'avait
bien averti que c'était le dernier délai et que
si je n'avais pas l'argent dès lundi prochain,
c'est Christophe qui deviendrait son associé.
- Oh, je sais bien qu'il
sait à quoi s'en tenir sur les qualités
professionnelles de Christophe et je sais bien qu'il me gardera
avec lui.
- Mais comment il va me garder ?
Comme employé ! Et je serai obligé d'obéir
aux ordres de l'autre ignare. Ce petit con prétentieux !
»
Il m'en a fallu du temps,
des arguments, de la patience, pour le consoler, le réconforter,
l'apaiser, tout en sachant que la blessure ne guérirait
jamais.
JUIN 1965
La voiture dévore le
ruban d'asphalte qui luit doucement sous l'effet conjugué
de la dernière pluie d'orage qui l'a trempé
et de la lune qui brille de toute sa face joufflue dans le ciel
encré.
Bruno chantonne tout en
conduisant sur l'air de la musique que déverse, en
sourdine, le poste de radio incorporé dans le tableau de bord.
Bien sûr, comme d'habitude, il fredonne à
contretemps sans même se douter des pensées qui
s'agitent dans ma tête. Peut-être me croit-il
assoupie ?
Dois-je me sentir flattée ?
Vexée ? Furieuse ?
Si j'arrivais à
trier parmi les émotions disparates qui grouillent dans ma
cervelle, si je parvenais à déterminer quel sentiment
parmi les autres prédomine, je saurais quelle attitude
adopter. Bernique ! Je me sens tout à la fois flattée,
vexée et furieuse.
Flattée parce que c'est
assez agréable de constater que l'homme que je chéris
s'est trahi en dévoilant sa crainte de me perdre.
Vexée parce que cet
homme-là pourrait, quand même, me faire confiance.
Est-ce que je ne lui manifeste pas mon amour chaque jour ?
Furieuse parce qu'il a
gâché ma soirée.
Il y a environ cinq mois, Hugo a
fait l'acquisition d'un pavillon à
La-Celle-Saint-Cloud mais a attendu les beaux jours pour pendre la
crémaillère. Nous étions invités à
participer aux festivités ainsi qu'une cinquantaine
d'individus mâles et femelles (selon les termes d'Hugo
à qui on ne saurait reprocher une excessive délicatesse).
Bruno, sans se prévaloir
de les connaître, avait eu l'occasion de côtoyer
quelques une de ces personnes, à diverses reprises, alors que
je n'en avais jamais rencontrée aucune. C'est
pourtant lui qui avait regimbé à l'idée de
se rendre à cette réception.
- Hugo ne fréquentait que
des connards imbus d'eux-mêmes. (Autrement dit, on allait
s'ennuyer à mourir.)
- La-Celle-Saint-Cloud, c'était
au diable et les freins de la voiture lui procuraient quelques
soucis. (Bien sûr qu'il allait l'emmener chez un
garagiste. Mais, avec tous les gens qui partaient en vacances, il
avait peu de chance de faire effectuer la réparation avant un
bon bout de temps.)
- Il n'avait rien à
se mettre. (Eh, là, c'était à la femme de
dire ce genre de fadaise ! )
- S'il y avait bien une
chose qui l'emmerdait, c'était d'acheter un
cadeau à Hugo. (Lequel nous avait royalement offert une chaîne
stéréo pour notre mariage ! )
- Si Hugo nous avait conviés
à participer à sa pendaison de crémaillère,
c'était uniquement parce que Bruno était son
employé et qu'il ne voulait pas le froisser en
l'excluant du nombre des convives. (Traduction : nous
ferions preuve de servilité en acceptant son invitation.)
- Ce petit con prétentieux
de Christophe serait bien évidemment au nombre des invités.
(...)
Mises à part Astrid que
je ne voyais que très rarement, Madame Rachel et mes collègues
de bureau, que d'ailleurs je ne fréquentais pas en
dehors des heures de travail, je ne connaissais personne à
Paris. Cette pendaison de crémaillère, c'était
peut-être l'occasion de me faire des relations. J'étais
bien décidée à y assister.
Alors que depuis plusieurs jours
les orages n'avaient cessé de se succéder, il
faisait un temps splendide quand nous étions arrivés,
vers les vingt heures, à La-Celle-Saint-Cloud.
Tel un souverain, Hugo
accueillait ses hôtes sur la plus haute des quatre marches
donnant accès à son pavillon. À son bras, une
ravissante jeune femme blonde, que l'on aurait pu croire
arrivée tout droit des Alpes Scandinaves ou des polders
hollandais si son accent méridional très accentué
n'avait dénoncé ses origines italiennes.
Mais pouvait-on, décemment,
appeler pavillon cette magnifique résidence ?
Sans vouloir entrer dans les
détails, tout de cette demeure ravissait le sens de
l'esthétisme et ses sols en grande partie recouverts de
moquette épaisse et moelleuse, ses meubles sobres et gracieux
conçus dans un style résolument moderne, les teintes
pastel des revêtements muraux et des rideaux de chintz lui
conféraient un aspect tout à la fois somptueux,
douillet, et confortable.
Et que dire du parc qu'Hugo
nommait, avec l'indifférence d'un homme blasé,
son jardin.
Comment pouvait on appeler «
jardin » ce lieu magique de quelques hectares de verdure
parsemé de bosquets, agrémenté d'un court
de tennis et d'une piscine hollywoodienne illuminée par
des projecteurs intérieurs et dont l'eau miroitante
clapotait doucement sous l'effet de la filtration.
Contrairement aux prévisions
pessimistes de Bruno, je prenais beaucoup de plaisir à cette
soirée.
Les convives n'étaient
pas snobs du tout mais bien au contraire décontractés
et charmants.
Hugo avait organisé un
barbecue ce qui permettait une grande liberté. Il était
loisible de boire et de manger tout en dansant ou en discutant, et
même, pour certains, en se baignant s'ils le
souhaitaient. Et quand bien même Bruno m'accusait de le
faire mourir d'humiliation, rien n'aurait pu m'empêcher
de me régaler des merguez et côtes d'agneau
servies par les cuisiniers travestis en flibustiers.
Tout en dégustant une
poignée de cerises et en savourant une sangria agréablement
parfumée, j'allais et venais parmi les invités,
admirant le parc illuminé par des lampadaires judicieusement
disposés, échangeant des propos anodins avec quelques
jeunes femmes qui s'amusaient de me voir courtiser par leurs
compagnons.
En hôtes parfaits, Hugo et
sa Miss Al Italia échangeaient des civilités avec
chacun, veillaient à ce que personne ne manque de rien,
réunissaient ceux qui pouvaient avoir des affinités.
Je n'aime pas beaucoup
Hugo trop cynique, trop infatué de lui-même, trop
arrogant, à mon goût, et physiquement, il ne m'attire
pas du tout. Je devais pourtant reconnaître qu'une femme
pouvait se laisser subjuguer par son charisme, sa silhouette svelte
et gracieuse et cependant virile, son visage aristocratiquement
émacié, sa chevelure abondante et noire comme le péché
coiffée en catogan.
Ce soir-là, vêtu
d'un pantalon de cuir noir et d'une ample chemise blanche
aux manches bouffantes, il était époustouflant.
« Mais arrête donc
de t'empiffrer ! » gémissait Bruno chaque
fois qu'il parvenait à m'isoler des autres
invités. « Franchement, tu me fais honte. On dirait que
je n'ai pas les moyens de te nourrir et que tu n'es venue
ici que pour bâfrer ! »
Bon et bien puisqu'il
voulait m'empêcher de manger, autant me montrer
accommodante et renoncer aux plaisirs du palais pour accepter les
invitations à danser. De toute façon, j'étais
repue.
Cette soirée était
un enchantement. Les convives étaient très amusants et
j'enchaînais valses, rock and roll, tangos, charlestons,
javas, et slows, changeant de cavalier aussi souvent que de danse.
À un quelconque moment de
la soirée, Christophe, le briseur de rêve de mon mari,
était venu demander à Bruno la permission de m'inviter
à danser. Il était bien le seul à avoir
sollicité cette autorisation. L'idée n'aurait
même pas effleuré mes autres cavaliers.
Pas du tout amadoué ni
flatté par cette marque de respect, Bruno l'avait toisé
avec dédain.
« Mon cher, je n'ai
pas pour habitude de cloîtrer ma femme dans un harem. Elle
danse avec qui elle veut. »
Je comprenais la rancoeur
de Bruno mais je ne pouvais partager son animosité envers
Christophe qui, tout en dansant avec aisance, s'était
révélé un garçon spirituel et charmant.
C'était donc avec plaisir que, plus tard dans la nuit,
j'avais accepté son invitation à danser un second
slow.
La danse terminée, et
alors que je me dirigeais vers le buffet pour aller boire un verre
parce que le rock and roll endiablé précédant le
slow m'avait assoiffée, une main brutale s'était
emparée de mon bras.
Surprise, je m'étais
laissé entraîner en direction d'un bosquet par un
Bruno visiblement fou de rage.
« Mais qu'est ce que
tu cherches, Bon Dieu ! À me ridiculiser ?
- Non mais, tu t'es vue
dans les bras de ces bellâtres ?
- Tu t'es vue avec ta robe
trop courte que c'est tout juste si tu ne fais pas admirer tes
fesses à tout le monde quand tu danses ?
- Que moi je sois en train de
m'emmerder comme un rat mort pendant que madame se pavane avec
des gigolos, tu t'en fous, hein ? »
Sa face était convulsée
de colère, ses yeux lançaient des éclairs, et
moi j'étais anéantie.
C'était pourtant
vrai que, tout à mon plaisir, je l'avais délaissé.
À aucun moment je ne m'étais préoccupée
de savoir si lui aussi se distrayait. Je savais pourtant bien qu'il
n'avait accepté de venir que pour me complaire. Égoïste
que j'étais de rire et m'amuser sans me soucier de
mon mari chéri qui, pendant ce temps-là, s'ennuyait
à périr. J'étais tellement désolée,
tellement navrée. Promis, juré, pour me faire
pardonner, j'allais désormais lui tenir compagnie. Je
resterais assise près de lui et ne bougerais plus.
J'avais tenu parole et
étais restée figée sur mon siège tout le
reste de la soirée, refusant toutes les invitations à
danser en alléguant la fatigue.
Dans le même temps, Bruno
n'avait pas cessé de danser, rire et flirter avec toutes
les jolies invitées.
C'est ça qui me
rongeait finalement pendant que la voiture abordait les avenues de
Paris.
Son accès de jalousie
n'était pas feint mais qu'il m'ait obligée
à me morfondre pour pouvoir, une fois tranquillisé, se
divertir, voilà qui me restait en travers de la gorge.
Et qu'est ce qu'il
avait osé me dire, avec condescendance, pendant qu'après
sa scène de jalousie, je sanglotais dans ses bras, tellement
affligée de lui avoir causé quelque peine à
cause de mon insouciance. Qu'il ne pouvait pas m'en
vouloir parce qu'à mon âge on était encore
une petite fille étourdie ! Pourquoi pas immature,
pendant qu'il y était !
Ce qu'il ignorait c'était
que la petite étourdie aurait pu lui rabattre son caquet en
lui racontant les satisfactions que lui procurait une vie
professionnelle qui requérait le sens de l'initiative et
l'esprit de décision s'il n'avait pas, tous
les soirs de la semaine, une grande partie du temps pendant les
week-ends, déversé ses motifs de griefs dans mes
oreilles compatissantes à cause des clients qui..., des
artisans qui..., de Hugo qui..., de Christophe qui... Mais il aurait
été malséant de me réjouir de mes succès
professionnels alors que lui, Bruno, était soumis, en
permanence, à de multiples contrariétés et avait
besoin d'une tendre épouse pour s'épancher
et non d'une donzelle orgueilleuse de sa réussite.
Le lundi qui avait suivi le
départ de Bérangère, je ne me sentais pas très
fière, pendant le trajet qui menait vers le bureau.
J'avais accompli mon
travail avec brio mais sa présence m'avait toujours
confortée. Elle me prodiguait ses conseils lorsqu'une
situation complexe me posait problème. J'étais
assurée de son soutien quand un cas épineux
m'embarrassait. Je savais pouvoir faire appel à elle en
cas de difficulté. Toujours vigilante, toujours bienveillante,
elle volait à mon secours, me réconfortait si l'une
de mes entreprises s'avérait décevante,
s'enthousiasmait de mes succès. Elle me dynamisait.
Désormais je ne pourrais
plus me reposer sur ses épaules accueillantes. J'allais
devoir affronter, seule, les tâches qui m'incombaient et
pour tout dire, je me sentais « dans mes petits souliers ».
Je savais que je saurais
batailler avec les fournisseurs, argumenter avec les clients, enjôler
nos représentants. Je ne m'inquiétais pas de
Ludivine, notre comptable ; ni de Chantal, Maryse et
Marie-Charlotte, les employées de bureau. Je ne redoutais pas
non plus les coupeurs de l'atelier que - pour des raisons qui
m'échappaient - j'avais séduits. Par
contre, celles qui me tracassaient, c'était les
ouvrières. Franchir les portes de l'atelier de couture,
c'était entrer dans la cage aux tigresses. Est-ce que je
parviendrais à les dompter ?
Pas méchantes, au
demeurant, les ouvrière, mais indisciplinées,
bagarreuses, hargneuses, triviales, sournoises, envieuses, toujours
prêtes à s'insurger pour une injustice supposée,
à chercher à vous tromper sur les horaires de travail
réellement effectués, à se rebeller si on se
permettait de critiquer leur travail parfois bâclé, à
vous écharper pour une remontrance mal acceptée, mais
également rieuses, moqueuses sans méchanceté,
capables de générosité, d'esprit
d'entraide, de solidarité, de spontanéité,
d'acharnement et de détermination lorsqu'une
importante commande nous était confiée avec des délais
de livraison défiant toute raison.
Bérangère m'avait
un peu rassurée en m'affirmant que j'aurais sidéré
les ouvrières si je le leur avais avoué qu'elles
me terrorisaient car, m'avait-elle certifié, cela ne se
devinait absolument pas.
Comment allaient-elles réagir,
les tigresses, face à la jeunette qui s'apprêtait
à les braver en entrant, seule, dans leur tanière ?
Je pouvais me voter des
félicitations car, en faisant preuve d'une incontestable
autorité, sans jamais crier ou menacer mais en me déjouant
de leurs pièges puérils, en alliant flatteries et
diplomatie, j'avais réussi à les mater, mieux
encore, à les apprivoiser.
J'étais
Mademoiselle Lydie (on est toujours une demoiselle dans le monde de
la couture et tant pis pour le machisme de nos compagnons et maris),
celle qui vous accordait le droit de partir plus tôt sans
renâcler lorsqu'elle apprenait que le gamin était
souffrant ; celle qui refusait d'écouter les
jérémiades de la contremaîtresse, une femme
hommasse aux tendances esclavagistes, qui protestait que ce n'était
vraiment pas le moment avec l'atelier qui n'aurait pas
souffert de quelques mains supplémentaires pour terminer un
travail urgent. J'étais celle qui s'inquiétait
d'une toux persistante, celle qui s'extasiait de la
qualité de l'ouvrage rendu, celle qui fronçait
des sourcils mécontents et susurrait qu'il ne faudrait
pas s'étonner de la maigreur de la feuille de paye si on
s'obstinait à arriver en retard tous les matins, celle
qui ne pipait mot mais dont le regard vous glaçait quand elle
surprenait des propos obscènes que l'on avait pourtant
pris le plus grand soin de seulement chuchoter.
Elles avaient appris à me
respecter et je les aimais bien ces femmes si diverses et si
semblables ; que ce soit la petite cousette de seize ans laide
comme un pou qui chantait comme un pinson, la virago gueularde au
coeur d'or déformée par de multiples
grossesses, les trois ou quatre mères célibataires de
un ou deux marmots qui n'étaient pas des filles de
mauvaise vie mais de pauvres sottes toujours pleines d'illusions
et qui ne savaient pas dire non, les anciennes, presque à
l'âge de la retraite, qui s'essayaient en vain à
ramener les fortes têtes à la raison.
Je m'étais tout de
suite bien entendu avec les employées de bureau qui n'avaient
pas besoin de moi pour savoir ce qu'elles avaient à
faire et qui, cependant, venaient spontanément me demander des
directives, des avis, des suggestions.
À la recherche d'une
solution pour un problème qui me turlupinait, j'oubliais
parfois la présence de Chantal, une blonde anémiée
et complexée sans raison, qui n'osait même pas
toussoter pour me rappeler qu'elle attendait une réponse
à la question qu'elle venait de me poser.
Jamais, par contre, je n'aurais
pu négliger Maryse dont les harangues m'étourdissaient.
Il fallait absolument que j'intervienne parce qu'elle en
avait ras-le-bol de ce crétin de client UNTEL qui ne cessait
de la harceler pour savoir quand il serait livré, plus que
marre de cette canaille de client MACHIN qui insistait lourdement
pour obtenir une remise astronomique alors qu'il avait passé
une commande dérisoire, plein le dos de ce mécréant
de représentant X qui, pour arrondir son chiffre d'affaires,
n'hésitait pas à faire des promesses à ses
clients alors qu'il savait pertinemment qu'on ne pourrait
pas les tenir. Heureusement, je parvenais, sans trop de peine, à
apaiser les humeurs belliqueuses de cette brune ravissante au regard
fulgurant et au chignon toujours en bataille.
Marie-Charlotte, blondinette aux
apparences de pâtre de la Grèce antique, rieuse et
toujours de bonne humeur, me reposait et c'est sans impatience
que je tentais de la réconcilier avec des règles de
grammaire qu'elle se hâtait aussi vite d'oublier.
Marie-Charlotte était notre Pénélope du courrier
qui ne cessait d'écrire et réécrire des
lettres dont l'orthographe fantaisiste ne cessait de me
surprendre.
Comme tout un chacun j'évitais
le plus possible de rendre visite à Ludivine, la comptable,
réfugiée dans son bureau comme dans une tour d'ivoire
et qui s'enorgueillissait de disposer d'une pièce
pour elle seule.
Ce que ne savait pas cette ronde
petite personne d'une trentaine d'années c'est
que si elle profitait de cette prérogative ce n'était
ni par marque de respect pour ses responsabilités, ni pour lui
assurer la tranquillité nécessaire à son labeur.
C'était parce que la pauvre souffrait d'une
infirmité dont elle ignorait être atteinte. Ludivine
dégageait une odeur sui generis absolument nauséabonde.
Sans nier les compétences
évidentes de notre comptable, je m'étais étonnée
auprès de Bérangère du choix d'une
employée aussi pestilentielle. Certes, elle n'était
pas en contact direct avec les fournisseurs ou la clientèle,
mais quand même ! ? !
« J'avoue avoir eu
du mal à convaincre Madame Rachel de l'embaucher et
pourtant il suffisait d'un peu de jugeote pour se rendre compte
qu'il n'y avait que des avantages à employer une
fille comme Ludivine. »
Elle avait pouffé de rire
devant mon air interloqué :
« Nous sommes bien
d'accord, Lydie, que vous vous êtes tout de suite adaptée
aux divers travaux qu'on vous a confiés et qu'en
acquérant de l'assurance vous vous améliorez de
jour en jour.
- Mais je ne vais pas m'amuser
à chanter vos louanges, ça finirait par vous rendre
prétentieuse. »
Je lapais ces compliments comme
du petit lait mais je ne voyais vraiment pas le rapport avec ma
question. Le petit laïus que venait de me débiter
Bérangère ne m'expliquait pas la raison pour
laquelle il n'y avait que des avantages à employer une
fille aux relents fétides.
« Dites-moi, Lydie, qu'est
ce qui vous... Je ne dirais pas, plaît le moins, mais qui
vous ennuie, j'irai même jusqu'à dire vous rebute
le plus dans le travail qui vous est demandé ? »
« Vous le savez bien.
C'est d'avoir affaire aux ouvrières. »
« Très bien. Et
qu'est ce qui pose problème, chaque fin de mois,
immanquablement avec les ouvrières ? »
« Elles contestent
régulièrement le montant de leur salaire et prétendent
toujours qu'elles ont effectuées plus d'heures de
travail que le nombre qui est indiqué sur leur fiche de paye.
»
« Et bien voilà, a
rigolé Bérangère.
- Quand elles viennent me voir
pour rouspéter, je leur dis que la comptabilité ce
n'est pas mon boulot et qu'elles n'ont qu'à
s'adresser à Ludivine puisque c'est elle qui
établit les fiches de paye.
- Comme aucune n'est assez
hardie pour affronter les émanations malodorantes de Ludivine,
l'affaire est tout de suite réglée et moi j'ai
la paix. »
Son machiavélisme m'avait
fait rire.
« Et Madame Rachel,
comment fait-elle, elle, pour supporter la puanteur de sa comptable ?
Elle y est bien obligée parfois, ne serait ce que pour signer
les chèques ou pour savoir à quoi s'en tenir sur
les comptes de la maison ? »
« Ah, ça c'est
assez rigolo.
- Elle s'applique sur le
nez un mouchoir imbibé de patchouli en prétextant un
rhume pour ne pas éveiller les soupçons de Ludivine et
risquer de la vexer.
- Entre nous, c'est
d'autant plus comique que l'odeur du patchouli donne des
nausées à Madame Rachel mais que c'est le seul
parfum qui masque à peu près efficacement celui de
Ludivine.
- Ensuite, que l'on soit
en hiver ou en été, et malgré les protestations
de Ludivine, elle ouvre grand les deux fenêtres du bureau, en
prétendant qu'il y règne une chaleur
incommodante.
- Enfin, elle étudie son
coup pour que son séjour dans ce lieu maudit dure le minimum
de temps. »
Ce que ne m'avait pas dit
Bérangère c'est qu'en dépit de
toutes ses compétences Ludivine avait peu de chance de trouver
un emploi. Quel directeur de société aurait accepté
d'embaucher une personne atteinte d'une infirmité
aussi peu ragoûtante ? Or, Ludivine était obligée
de travailler. Elle avait perdu son mari dans un accident de la route
et avait la charge d'un enfant handicapé. Connaissant
l'esprit charitable de Bérangère, je me doutais
bien que c'était surtout pour cette raison qu'elle
l'avait vivement recommandée à Madame Rachel.
Madame Rachel ne me
complimentait jamais sur la qualité de mon travail mais je
souriais, en douce, car elle ne cessait de louer Bérangère
qui avait su, avec tant de clairvoyance, lui adjoindre une
collaboratrice qui..., ma foi, ne se défendait pas trop
mal pour une jeunette.
Sans l'aide de qui que ce
soit la jeunette avait affronté et survécu à la
présentation de la collection du Prêt à Porter de
Printemps et n'en était pas peu fière même
si elle avait perdu deux ou trois kilos dans la bataille.
D'ailleurs, quelle femme,
aussi satisfaite puisse-t'elle être d'une
silhouette sans défaut, se plaindra d'avoir perdu
quelques kilos à la veille des beaux jours ?
Mon heure de gloire, je l'avais
vécue courant du mois de mai. Et je m'en serais bien
passée.
Cette fin d‘après-midi
là, il régnait une chaleur accablante en dépit
de toutes les fenêtres ouvertes. L'air était
moite, lourd, orageux, chargé d'électricité.
Teddy avait choisi d'aller
s'aérer sur les routes de campagne en roulant à
vive allure dans sa dernière voiture sportive. Madame Rachel
était en voyage d'affaires en Angleterre pour rencontrer
le directeur chargé des achats d'un important magasin
londonien. Pour une fois tranquille, je me détendais dans mon
fauteuil en parcourant distraitement divers magazines de mode tout en
sirotant un jus de fruit et en rêvant d'une douche bien
fraîche.
L'irruption fracassante,
dans mon bureau, d'une ouvrière affolée, avait
bouleversé mon petit univers paisible.
« Mam'selle Lydie !
Mam'selle Lydie ! Venez vite. La contremaîtresse est
pas là et ils sont en train de s'égorger ! »
Sans chercher à
comprendre, je m'étais précipitée à
sa suite en direction de l'atelier de couture.
À l'exception des
deux protagonistes, deux des coupeurs qui se dressaient face à
face au milieu de la pièce encombrée de machines, tous
les autres employés s'étaient réfugiés
contre les murs.
Quelques femmes sanglotaient.
Une ou deux autres geignaient. La petite cousette était
décomposée. Le reste de l'assemblée
restait pétrifié dans un état de stupeur muette
et apeurée.
Théodore, notre coupeur
guadeloupéen, un mètre quatre-vingt dix de haut et
quatre-vingt quinze kilos de muscles, la face convulsée de
fureur, brandissait ses ciseaux d'un geste menaçant en
direction de Laurent, un rondouillard joufflu connu pour son
caractère jovial et placide.
« Je vais te découper
en lanières, espèce de sale menteur !
- Te mettre ta seule gueule en
charpie !
- Je vais te couper les
roubignolles, espèce de rat puant ! » Hurlait
Théodore en menaçant Laurent de son arme redoutable.
Sans réfléchir, je
m'étais jetée entre les deux antagonistes et
j'avais attrapé des deux mains le bras armé de
Théodore.
« Arrête Théo !
Arrête immédiatement ! Calme-toi, je t'en
prie ! »
Je pouvais toujours m'égosiller.
La scène aurait pu
présenter un spectacle comique si elle n'avait été
aussi dramatique.
Chaque fois que Théodore
faisait un pas en direction de Laurent qui dans le même temps
faisait un pas en arrière, cramponnée, suspendue au
bras armé de l'Hercule guadeloupéen, je
ballottais de droite et de gauche sans qu'il en ait conscience
tant il était aveuglé par sa fureur démente.
« Aïe ! »
Provoqué par une douleur
fulgurante, le cri m'avait échappé.
Mes gesticulations, aussi
involontaires que ridicules pour tenter de maîtriser le
colosse, m'avaient projetée contre une machine que ma
cheville avait violemment heurtée.
Au moins ce cri avait-il stoppé
Théodore.
Comme sortant d'une
transe, il m'avait dévisagée, toujours suspendue
à son bras, d'un air stupéfait :
« Qu'est ce que vous
faites là, mam'selle Lydie ? »
Folle de rage, j'avais
vociféré :
« Ce que je fais là,
espèce de sinistre andouille ! Ce que je fais là,
c'est que je t'empêche de devenir un assassin !
»
Ce qui avait déclenché
un rire homérique de mon coupeur guadeloupéen qui en
pleurait de joie tant il trouvait farce la situation.
Le calme s'était
très vite rétabli dans l'atelier après que
Laurent ait présenté ses excuses à Théodore.
L'objet de la dispute ?
Une broutille ! Laurent, le spécialiste des balourdises,
avait niaisement blagué que « l'engin des négros
» n'était pas aussi extraordinaire que la légende
le prétendait. Et il n'avait pas arrangé son cas
en ricanant bêtement qu'il avait eu l'occasion de
voir celui de Théodore dans les toilettes pour hommes et que,
sur ce sujet, Théodore n'avait pas lieu de se vanter
comme il le faisait.
Pendant que chacun et chacune
regagnait sa place en commentant l'événement
après m'avoir copieusement applaudie, je m'étais
éclipsée
C'était que je me
trouvais confrontée à un nouveau souci.
Sans aller jusqu'à dire
que j'avais fait pipi dans ma culotte, quelques gouttes avaient
cependant échappé à mon contrôle et je ne
savais comment résoudre le problème. C'est que
c'est très désagréable à porter un
slip mouillé.
Une embardée me projetant
contre la portière m'a réveillée. Comme je
suis dotée d'un esprit logique j'en ai déduit
que j'avais fini par m'endormir, bercée par le
roulement soporifique de la voiture.
« Quel con ce chien !
Il a failli nous faire embrasser un lampadaire ! Je me demande
ce qu'il fout là, à cette heure de la nuit ?
» A rouspété Bruno sans animosité.
Et tournant la tête vers
moi :
« Te rendors pas, chérie.
Dans deux minutes, on est arrivés. »
En gravissant les marches
branlantes qui mènent au studio, il a baillé :
« Ouah, je suis crevé !
mais je suis plutôt content d'avoir accepté
l'invitation d'Hugo.
- Finalement, on s'est
bien amusés, hein ? »
JANVIER 1966
« Voulez-vous bien vous
retirer de là et me laisser faire !
- Et quand vous vous serez cassé
la margoulette vous serez contente, hein ?
- Ah, les bonnes femmes, je vous
jure, quand c'est que ça a quelque chose dans le crâne !
»
Le ton est bougon, les propos
rien moins que galants, mais je serais bien sotte de m'offusquer
quand ce brave bonhomme à la face rougeaude sillonnée
de délicates veinules violettes ne cherche qu'à
me rendre service.
Le plus gros du mobilier était
installé, chaque meuble rangé à la place que je
lui avais assigné, et depuis dix minutes, perchée dans
une position instable en haut d'un escabeau, je m'escrimais
à essayer d'accrocher les rideaux aux anneaux qui
encerclent la tringle pendant que les déménageurs se
délassaient en buvant qui la bière, qui le verre de
vin, que je leur avais offert.
J'aurais pu attendre
l'arrivée de Bruno pour procéder à
l'installation des rideaux devant la fenêtre de la salle
de séjour mais j'étais impatiente de voir l'effet
rendu.
Mon numéro d'équilibriste
avait fini par attirer l'attention du corpulent bonhomme plus
serviable que ses deux collègues ou moins passionné par
la discussion sur le dernier match du football qui les opposait.
« Si vous alliez donc vous
reposer un peu et poser vos fesses, sauf votre respect, sur le
canapé ? Ce n'est pas bon pour vous de vous démener
comme ça, dans votre état. » A grogné mon
assistant décorateur sur un ton rogue que démentait son
sourire benoît.
Maintenant qu'il le
disait... Je sentais bien, en effet, une petite douleur sourde
au creux des reins.
Il avait raison, le brave homme,
mon enthousiasme ne devait pas me faire oublier mes devoirs envers le
bébé à naître dans deux mois.
Histoire de faire valoir ses
prérogatives de soeur aînée, Ghislaine
m'avait devancée et était maman depuis les
premiers jours de décembre. On pouvait dire qu'elle et
son chirurgien de mari, plus souvent affairé à son
hôpital qu'à son domicile, n'avaient pas
fait les choses à moitié. C'était des
jumeaux, rien que ça, qu'elle avait mis au monde !
Deux adorables garçons de trois kilos et cent grammes chacun !
Des jumeaux, on n'avait jamais vu ça dans notre
famille ! Et Ghislaine qui, si elle me domine de deux
malheureux petits centimètres n'est pas plus épaisse
que moi, avait accompli la performance avec une rare maestria.
C'était à
peu près huit jours avant la pendaison de la crémaillère
d'Hugo qu'elle m'avait téléphoné
pour m'annoncer la nouvelle.
Chez nous, le téléphone
est un instrument presque sacro-saint et c'est toujours à
titre exceptionnel que nous l'utilisons pour un appel d'ordre
privé car nos parents nous ont inculqué ce principe
sacré que les entretiens téléphoniques faisaient
l'objet de factures comptabilisées dans les frais de
gestion de l'hôtel restaurant et qu'ils ne devaient
donc pas donner lieu à des bavardages futiles. C'est
peut-être pour cette raison que nous sommes tous, avant tout,
des épistoliers.
Ce soir là, il était
un peu plus de vingt heures quand la sonnerie du téléphone
avait résonné. Le repas ne mijotait pas car, avec la
chaleur qui régnait, je m'étais contentée
de préparer des plats froids, et j'attendais Bruno en
lisant le deuxième ou le troisième tome de l'oeuvre
d'Henri Troyat, « Les semailles et les moissons »,
confortablement assise dans notre unique fauteuil au siège et
accoudoirs en velours un peu râpé.
Si je me souviens si bien de ce
que je lisais c'est que, par la suite, j'ai trouvé
que le titre de l'ouvrage était opportun pour la
circonstance.
Je m'étais levée
en ronchonnant pour aller décrocher le combiné. À
tous les coups, Bruno allait encore une fois se désoler qu'il
était retenu sur un chantier et arriverait plus tard que
prévu. Au moins avait-il toujours la prévenance de
m'informer de ses retards pour que je ne m'inquiète
pas.
L'intonation joyeuse de
Ghislaine claironnant à mon oreille m'avait tout de
suite rassurée. Elle ne m'appelait pas pour m'annoncer
une mauvaise nouvelle.
« Lydie, tu es la deuxième
que j'appelle. La quatrième à qui je l'apprends.
Je vais être maman. Je viens de le dire à papa et maman.
Ils sont tellement fous de joie que j'ai cru que je
n'arriverais jamais à raccrocher.
- Pas à cause de maman.
Tu la connais, c'est pas le genre expansif. Mais papa n'en
finissait pas de me donner des conseils, de me faire des
recommandations. Je te jure, celui-là ! »
« Ghislaine ! Comme
je suis heureuse pour toi et pour Charles. Tu es sûre, au
moins ? »
« Oh, frangine, c'est
l'émotion qui te rend idiote ! Bien sûr que
j'en suis certaine. Tu me crois assez stupide pour annoncer ça
vingt-quatre heures seulement après avoir fait les tests de
grossesse ?
- Non. J'ai attendu que
les trois premiers mois soient passés pour avouer mon forfait.
Même Charles ne le sait que depuis hier. Tu sais, les premiers
mois sont toujours les plus délicats et encore plus quand on
attend des jumeaux. »
« Des jumeaux ! »
M'étais-je étranglée.
- Tu veux dire que tu vas avoir
des jumeaux ! Deux bébés d'un coup !
Mais c'est magnifique ! C'est fantastique !
C'est merveilleux !
- Mais c'est horrible !
Comment va tu faire pour t'en occuper ! J'espère
que vous allez engager une nounou pour t'aider. Et c'est
pour... ? »
« Ouillouillouille !
Attends... »
Son cri déchirant m'avait
transpercé le tympan. Choc du combiné brutalement lâché
qui heurtait un meuble. Silence.
J'avais senti mon estomac
me remonter dans la gorge tandis que mon ventre se crispait dans un
spasme de douleur intense. J'étais pétrifiée.
Ce silence. Oh, cet atroce
silence !
Que se passait-il ? Je
n'avais pas entendu la chute de son corps. Je ne percevais
aucun gémissement. Rien que ce silence angoissant.
Le seul bruit que j'avais
perçu c'était comme un claquement de porte juste
après le choc du combiné de téléphone
heurtant le meuble. Mais comment l'interpréter ?
Que faire ? Elle était
à des centaines de kilomètres. Le claquement de porte
était peut-être imputable à l'intrusion
d'un maraudeur qui s'enfuyait après l'avoir
agressée. Ou bien Ghislaine était peut-être en
train de faire une fausse couche et la porte ne s'était-elle
refermée que sous l'effet d'un courant d'air.
Ma grande soeur était peut-être en train d'expirer
dans une mare de sang. Et moi j'étais là, comme
une idiote, avec le combiné du téléphone collé
contre mon oreille comme une sangsue sur un morceau de peau.
Appeler les pompiers, le SAMU,
police secours, Charles ?
Avec quoi ? Même
inoccupé, mon téléphone était occupé.
Me précipiter chez des
voisins pour téléphoner à partir de chez eux ?
Qui appeler ? À quels numéros ? Je ne
connaissais même pas celui de l'hôpital où
exerçait Charles. Et si entre temps Ghislaine reprenait
conscience et qu'il n'y ait plus personne au bout du fil
pour entendre ses appels désespérés ?
Je me sentais tellement
désemparée, tellement stupide, tellement furieuse
tandis que les larmes ruisselaient sur mes joues.
C'était si inhumain
d'éprouver un tel sentiment d'impuissance.
« Excuse-moi (voix
essoufflée) mais y'avait urgence. »
Dans un état de stupeur
qui m'avait semblé durer une éternité et
qui se calculait certainement en micros millièmes de secondes,
je m'étais entendu croasser :
« Ghislaine ? »
« Désolée de
t'avoir interrompue en pleine discussion mais pendant que je te
parlais j'ai aperçu ce sagouin de Ficelle qui balayait à
grands coups de queue mon puzzle posé par terre dans le salon
à côté.
- Juste comme je venais presque
de terminer un grand glacier.
- Avec tout le mal que je me
suis donné pour assembler tous ces petits morceaux blancs
bleutés ! Quel salopard ce foutu cabot ! Je te jure
qu'il s'est salement fait enguirlander.
- Qu'est ce que tu me
demandais, au fait ? »
Elle riait, la folle !
Totalement inconsciente de la terreur qu'elle m'avait
infligée.
J'avais hurlé, au
paroxysme de la fureur :
« Mais tu es dingue !
Tu ne te rends pas compte de la peur que tu m'as faite !
Laisser tomber le téléphone comme ça ! Sans
un mot d'explication ! Je croyais que tu avais un malaise.
Je te voyais morte. J'en tremble encore ! Ce n'est
pas possible de... »
Narquoise, elle avait susurré,
me coupant la parole :
« Ben tu m'aimes
vraiment bien, alors ? »
Si elle n'avait pas été
à des kilomètres et des kilomètres de distance,
je l'aurais giflée avec plaisir.
Au mois de juillet, cela avait
été mon tour d'annoncer une aussi merveilleuse
nouvelle à Bruno. J'allais être maman.
J'avais été
tellement sidérée lorsque le praticien que j'avais
consulté m'avait annoncé que mes nausées
matinales n'étaient pas dues à des troubles de la
digestion - comme je l'avais pronostiqué avec beaucoup
d'assurance avant qu'il ne m'examine - mais ne
représentaient qu'un léger inconvénient
que subissaient beaucoup de personnes dans mon état, qu'il
avait pouffé :
« Vous savez, même
l'Immaculée Conception s'est retrouvée
enceinte. Alors vous, une jeune mariée, vous pensez bien que
ça vous pendait au nez ! Enfin quand je dis que ça
vous pendait au nez...
- Vous ne saviez pas que ce sont
des choses qui arrivent quand une dame dort avec un monsieur ? »
La surprise passée, ma
première réaction avait été un sentiment
de bonheur extrême suivi presqu'immédiatement par
une petite pointe d'inquiétude. Comment Madame Rachel
allait-elle réagir quand j'allais lui annoncer que son
indispensable collaboratrice était enceinte ? Jusqu'à
quel point allait-elle être furieuse contre moi ? C'était
que j'allais la mettre dans un beau pétrin en ne pouvant
assumer ma tâche lorsqu'aurait lieu la présentation
de la collection lors du salon du Prêt à Porter du
printemps. Il n'allait pas être facile d'argumenter
pour la convaincre que trois mois seraient vite passés, que
dès à présent j'allais trouver une crèche
pour me garder mon bébé, qu'après la
naissance je me remettrais à l'ouvrage avec encore plus
d'ardeur.
J'avais tenté
d'oublier Madame Rachel en me disant qu'un bébé
offrirait l'avantage de compenser mon manque de relations
amicales car, après tous ces mois passés à
Paris, je n'avais toujours aucune amie avec qui sortir pour le
plaisir d'aller courir les grands magasins, échanger
l'adresse de son coiffeur ou une recette de cuisine, aucune
confidente à qui confier des petits secrets sans importance,
avec qui papoter de choses et d'autres, de tous ces petits
riens de la vie quotidienne.
« Il faut absolument qu'on
se revoit.
- Laissez-moi votre numéro
de téléphone. Je vous appellerai. On ira boire un pot
ensemble. Nous prévoyons une petite fête et nous
tenons à vous avoir parmi nous. » M'avaient
sollicité une grande partie des couples que nous avions
rencontrés chez Hugo lors de la pendaison de sa crémaillère.
Je n'avais plus eu aucune
nouvelle d'aucun d'entre eux. Ils étaient aussi
superficiels que charmants les amis d'Hugo.
Ghislaine, en fille raisonnable
et parce que, disait-elle, les premiers mois de grossesse étaient
toujours les plus délicats, avait attendu pour informer
Charles de son état.
Je n'avais pas cette
patience. Pas question d'attendre pour partager mon bonheur
avec Bruno. Et d'ailleurs, moi c'est un seul bébé
que j'allais avoir, pas des jumeaux. La patience, je la
réservais à l'usage de Madame Rachel dont
j'appréhendais la réaction.
Je voulais que ce soit un moment
très spécial cet instant où je dirais à
Bruno qu'il allait être papa mais je ne voulais pas le
lui annoncer à l'occasion d'un festin que j'aurais
préparé tout spécialement dans cette intention.
Le dernier repas de fête m'était resté sur
l'estomac et pour l'heur mon estomac était assez
fragile comme cela !
Toute la soirée, j'avais
tournicoté en accomplissant diverses tâches ménagères
pendant que, vautré dans le fauteuil de velours râpé,
Bruno regardait une émission télévisée.
Puis, au lieu de me doucher après lui, comme à
l'accoutumée, je m'étais prélassée
dans un bain mousseux et, faisant fi de ses grommellements parce que
je tardais à le rejoindre au lit et qu'il
s'impatientait, j'avais pris le temps de me parfumer et
de revêtir un affriolant déshabillé en voile
noire, transparent, acheté l'après-midi même,
et qui me couvrait à peine les fesses.
Si ma tenue avait émoustillé
mon compagnon chéri, et il m'en avait donné la
preuve, le plus effarant c'était qu'il ne s'était
même pas étonné des raisons d'un
accoutrement vestimentaire aussi érotique que totalement
inattendu de ma part. Sans être prude, je ne suis pas non plus
exhibitionniste. Qui plus est, il savait pertinemment qu'il
n'était nullement besoin de gadget pour animer ses
ardeurs.
« Oh, merde, on avait bien
besoin de ça ! Mais je croyais que tu prenais la pilule !
Tu ne la prenais pas ? »
J'en étais restée
pantoise.
Toute un maelström
d'émotions aussi diverses qu'intenses avaient
déferlé dans ma petite tête : déception,
colère, incompréhension, chagrin.
J'avais fondu en larmes ce
qui, évidemment, n'avait en rien modifié son
expression consternée, même si son motif d'affliction
avait maintenant d'autres raisons.
« Lili, mon bout de chou,
ma toute tendre, ne pleure pas, je t'en prie.
- Je ne voulais pas...
- Ce n'est pas ce que...
- Bien sûr que je suis
heureux...
- J'ai été
surpris, c'est tout. Je ne m'attendais pas... C'est
si imprévu...
- Lydie, ma Lili ?... »
Il pouvait toujours bafouiller
d'un ton navré. Rencognée à l'extrême
bord du lit, je m'étouffais en sanglots convulsifs.
Sa voix s'était
faite suppliante tandis qu'il cherchait à m'enlacer
et que je me débattais pour échapper à son
étreinte.
« Lydie, ma Lydie, je suis
un sombre idiot, un crétin, un pauvre type.
- Je n'ai aucune excuse
mais ne me condamne pas, je t'en supplie.
- Je t'en prie, il ne faut
pas m'en vouloir, mon petit chat. Je te promets que c'est
la surprise qui m'a fait réagir aussi connement.
- Je t'assure que je suis
heureux de savoir qu'on va avoir un bébé, mon
amour. Il me fallait seulement le temps de réaliser.
- Lili, oh Lydie, parle-moi,
dis-moi que tu me pardonnes. Lydie, je t'en supplie. »
Peu à peu, mes sanglots
s'étaient atténués. J'avais encore
hoqueté une ou deux fois avant qu'il entreprenne de me
consoler et de me rassurer de la manière qui lui semblait être
la plus expressive selon ses critères de macho. Et ma foi, il
était parvenu à me faire oublier, un peu, ma...
déception ?
Il n'avait pas reparlé
du bébé les jours qui avaient suivi cette lamentable
soirée et j'étais bien décidée à
ne pas souffler le moindre mot à ce sujet. Sans trop savoir
pourquoi, je voulais qu'il soit le premier à évoquer
l'enfant à naître. Peut-être parce que, en
mon for intérieur, je doutais qu'il ait assimilé
la réalité de sa prochaine paternité. Peut-être
parce que je voulais, ainsi, obtenir la certitude que non seulement
il l'avait acceptée mais que, sans aller jusqu'à
être comblé de joie (il ne fallait pas trop en
demander), il se sentait prêt à aimer le bébé.
Et c'était bel et
bien lui qui, le premier, avait mentionné l'enfant.
Jamais il ne saurait à quel point ses paroles m'avaient
déchiré le coeur.
Cela s'était
produit au retour d'une promenade tardive sur les bords de la
Seine où nous étions allés en quête d'un
peu de fraîcheur car nous étouffions dans notre studio.
La chaleur était tellement accablante que nous ne parvenions
que difficilement à nous endormir et lorsqu'enfin nous
nous assoupissions c'était pour plonger dans un sommeil
lourd et peu reposant.
Un calme inconcevable en temps
ordinaire régnait sur Paris déserté par ses
habitants. Nous avions plaisanté, nous nous étions
taquinés, chamaillés pour rire. Puis subrepticement, le
silence s'était instauré entre nous qui ne
m'avait pas alarmée car je croyais Bruno grisé,
tout comme moi, par la magique beauté de cette nuit d'été.
Rien ne laissait présager les mots qui allaient suivre.
« Ce ne sera jamais plus
pareil... Après.
- Tu seras sans arrêt en
train de t'occuper de lui et tu ne feras plus tellement
attention à moi. Remarque, c'est normal, je comprends...
Il sera tellement petit.
- Mais forcément, tu ne
m'aimeras plus autant. C'est lui qui passera en premier.
»
Pendant quelques instants,
j'étais restée muette, la gorge, l'estomac,
les tripes, le coeur, broyés dans un étau qui les
serrait impitoyablement.
Mais ce n'était pas
vrai ! Il faisait tout pour me gâcher mon bonheur !
Ce n'était pas possible d'être aussi
égoïste !
Inconscient de mes états
d'âme, de la fureur qui me submergeait, il me contemplait
avec des yeux de chiot abandonné. Même son épi
arborait une attitude pitoyable et ne faisait plus du tout preuve
d'arrogance sur le haut de son crâne.
C'était à
cause de cet épi pathétique que la colère
m'avait désertée aussi soudainement que les
remords m'avaient envahie pour faire place à
l'attendrissement.
Mon Bruno chéri. Nous
n'étions mariés que depuis un peu plus d'un
an. Il se faisait du souci pour son avenir professionnel. Il n'avait
jamais que vingt-sept ans ce qui est terriblement jeune pour un homme
et il allait être papa alors que lui-même n'était
encore qu'un grand enfant qui venait tout juste de s'affranchir
de la tutelle de ses parents.
Il avait dû subir les
commentaires téléphoniques enthousiastes de papa,
affectueux de maman (tant pis pour la facture et les frais de
gestion) à l'heure précise où la
télévision retransmettait en direct un passionnant
match de football. Toujours par le biais du téléphone,
une demi-heure après, et juste au moment où son équipe
favorite s'apprêtait à marquer un but prestigieux,
il avait non moins stoïquement enduré les interminables
félicitations de Charles et Ghislaine. Il avait ensuite
copieusement maudit ma famille qui n'avait aucun égard
pour le sport.
Et il sentait bien, mon pauvre
chéri, que si je ne disais mot, tout mon corps jubilait.
Il était bien normal
qu'il soit désemparé et c'était mon
rôle d'épouse de me montrer compréhensive,
de le rassurer, de lui prouver que la présence de l'enfant
n'affecterait en rien mon amour pour lui.
J'avais été
bien sotte de m'abstenir de lui parler du bébé.
Ce qu'il fallait, au contraire, c'était dialoguer,
partager, le faire participer à cet heureux événement,
le rendre fier de sa paternité.
En ce qui concernait Madame
Rachel, je n'avais pas attendu plus que nécessaire pour
l'informer que je donnerais naissance à un bébé
fin mars prochain. Je savais trop combien il serait difficile de me
trouver une remplaçante pendant mon congé de maternité
et je ne voulais pas la perturber plus que nécessaire en la
prévenant tardivement. Et puis, pour tout dire, je préférais
l'affronter tout de suite plutôt que de continuer à
me taire en sachant que je ne faisais que retarder le moment
fatidique où je devrais subir sa colère et ses
reproches.
« Lydie, ma chérie,
mais c'est merveilleux ! Je suis tellement contente pour
vous ! »
Son visage rayonnait tandis
qu'une larme glissait furtivement sur l'une de ses joues.
« Voyez-vous, Tadeck et
moi n'avons jamais pu avoir d'enfant et c'est un de
nos plus grands regrets. Et nous avions trop d'affection l'un
pour l'autre pour chercher à savoir qui, de nous deux,
en était responsable.
- Je suis ravie, vraiment ravie
pour vous, ma chérie. Comme vous devez être heureuse !
- Il va falloir vous ménager,
mon petit, veiller à votre santé, ne pas faire trop
d'efforts.
- Heureusement, le mois d'août
est proche et bientôt vous partirez en vacances. Vous m'avez
bien dit que vous alliez chez vos parents ? Tant mieux, vous
allez respirer du bon air pur pendant quelques semaines.
- Oh, si vous saviez comme je
suis contente pour vous, ma petite Lydie ! »
« Madame Rachel, moi qui
craignais tant de vous apprendre la nouvelle ! J'étais
persuadée que vous seriez furieuse contre moi ! »
« Furieuse ! Mais
pourquoi je serais en colère ? Je vous considère
presque comme ma fille, ma petite Lydie. C'est comme si vous
m'annonciez que je vais être grand-mère ! En
colère, moi ? Quelle drôle d'idée !
»
« Et bien, je pensais...
Comme Bérangère n'est plus là et qu'il
va falloir trouver une remplaçante pendant mon congé de
maternité... Et puis je pourrais sans doute m'occuper du
Salon du Prêt à Porter d'automne mais certainement
pas de celui du printemps... Et puis... »
D'un grand geste
insouciant du bras, elle m'avait interrompue.
« Pfutt ! Je ne dis
pas que cela ne nous causera pas quelques tracas, mais quelle
importance après une aussi fantastique nouvelle. Est-ce qu'on
savourerait autant son plaisir de vivre si on n'avait pas de
temps à autres quelques petites difficultés à
résoudre.
- Et n'en déduisez
pas que je mésestime la qualité de votre travail, ma
petite Lydie. Depuis que vous êtes avec moi, vous accomplissez
un boulot formidable et je sais très bien qu'il ne va
pas être évident de vous trouver une remplaçante.
Mais j'ai le sens des priorités et, pour l'instant,
ma priorité c'est de partager votre bonheur
- Quand je vais écrire ça
à Bérangère ! Je ne sais plus si sa
dernière carte postale provenait de Patagonie ou de Panama et
si sa prochaine escale est à Ceylan ou à Cuba, toutes
ses émotions me tourneboulent la tête. Ah, c'est
sûr, elle va être folle de joie.
- Allez venez, ça
s'arrose ! Je suis bien sûre qu'on va trouver
une bouteille de vin de Champagne au frais dans le réfrigérateur
de Tadeck. »
Comme l'avait dit Madame
Rachel, la période des vacances était toute proche et
c'était un sujet qui opposait Hugo et Bruno. Tous deux
voulaient prendre leur congé annuel au mois d'août.
Hugo argumentait qu'il
avait toujours pris ses vacances à cette période les
années précédentes et qu'il ne voyait pas
la raison pour laquelle cela devrait changer. D'ailleurs, il
avait déjà des projets avec sa dernière
conquête, une mignonne Miss Japan Airlines qui devait lui faire
visiter son pays. Déjà que, selon lui, une nippone
mignonne c'était pas facile à dégoter !
Bruno n'en démordait
pas. Mes vacances étaient prévues en août et il
était hors de question que je les passe sans lui. Surtout dans
mon état ! (Tiens donc ! La paternité offrait
quand même certains avantages. )
Christophe s'était
bien proposé pour contrôler la bonne marche des
chantiers en leur absence. Offre généreuse qui n'avait
apparemment sécurisé ni Bruno ni Hugo.
Ce n'était que le
vingt-neuf juillet, en fin de journée, qu'ils avaient
transigé, fort mécontents l'un de l'autre.
Bruno prendrait des vacances les quinze premiers jours du mois d'août
et Hugo les deux dernières semaines. Pour le solde, on verrait
plus tard. De toute façon, ils étaient saturés
de palabres.
Lorsque notre voiture avait
abordé les premières maisons de La Roque-Gageac en fin
d'après-midi il faisait un temps splendide, ce qui
n'avait rien de surprenant.
Je n'avais cessé de
me trémousser d'impatience sur mon siège pendant
les cent derniers kilomètres tant j'avais hâte de
voir surgir mon village adoré, de retrouver mes parents bien
aimés. Et Bruno, soulagé quand même parce que,
quoiqu'en maugréant, je l'avais autorisé à
un pipi urgent sur le bord de la nationale, se moquait de moi parce
que je ne cessais d'appuyer sur un accélérateur
imaginaire.
Je ne m'attendais certes
pas à l'accueil qui allait nous être réservé.
Papa, le visage sillonné
de larmes, s'était précipité vers nous
avant même que nous nous soyons extirpés de notre
voiture. Maman le suivait, le regard éteint, la mine grave, et
Jean et Marinette fermaient la procession en s'étreignant
avec des airs affligés.
Instantanément, j'avais
compris. C'était la mamé Ninette.
Elle était morte
paisiblement pendant la nuit et c'était maman qui
l'avait trouvée, encore tiède dans son lit, en
lui portant son bol de lait matinal.
Bien sûr qu'elle
était plus que centenaire et que c'était normal
qu'elle finisse par partir. Mais justement elle avait toujours
été là, alors on s'était habitué.
On avait fini par la croire immortelle. Sa mort soudaine déconcertait
comme une incongruité.
Enfin, elle n'avait pas
souffert et, jusqu'à la dernière minute, elle avait
gardé toute sa lucidité et continué à
tricoter. Ces dernières oeuvres, c'était de
la layette pour les petits à venir. Le résultat de ses
deux derniers mois de labeur consistait en seulement deux brassières
et une paire de chaussettes inachevée mais il faut dire que
les mailles profitaient lâchement des accès de
somnolence de mamé Ninette pour se défiler et il
incombait alors à maman de récupérer les
fugueuses pour leur faire retrouver leur place sur les aiguilles à
tricoter.
Jean était parvenu à
prévenir Charles et Ghislaine - qui participaient à
une croisière d'une quinzaine de jours sur le Rhin
pendant leurs vacances - du décès de mamé
Ninette mais les avait dissuadés de venir à La
Roque-Gageac. Compte tenu de la grossesse déjà avancée
de Ghislaine, il était plus prudent de ne pas envisager trop
de déplacements simultanés. De toute manière
leur présence ne changerait pas grand-chose et on savait très
bien qu'ils seraient avec nous en pensée. Il suffirait
bien qu'ils aillent se recueillir sur la tombe quand il
passerait nous voir, comme prévu vers le quinze août,
avant de rejoindre Avignon.
Les vacances que j'ai
passées cet été-là, je ne les souhaite
pas à mon pire ennemi.
Incapable, comme d'habitude,
d'épancher son chagrin, maman, le visage sec et figé,
errait comme un zombi dans notre jardin ridiculement petit,
soi-disant pour s'occuper des fleurs anéanties par la
chaleur, ou se réfugiait dans le bureau sous le prétexte
de papiers à remplir, à trier, à classer, et y
demeurait, prostrée dans un fauteuil, sans accomplir le
moindre geste.
Il existe un point commun entre
la profession de restaurateur, accessoirement hôtelier, et le
métier d'artiste : quelles que soient les
circonstances, le spectacle ne s'arrête jamais.
Jean et Marinette étaient
fort occupés par leur camping, encombrés en plus par la
présence de Jacquou qui d'habitude était laissé
à la garde de maman en cette période ; Miquette,
ma mère, était dans l'incapacité totale
d'exercer ses tâches habituelles ; papa avait besoin
d'aide pour recevoir les clients au restaurant, pour écouter
les doléances des locataires occasionnels de nos chambres,
pour diriger le personnel qui n'avait que trop tendance à
profiter de la situation pour négliger le service, sans malice
délibérée d'ailleurs. Je m'étais
mise au travail.
Cela aurait pu être
distrayant si Bruno avait fait preuve d'un peu de
compréhension.
Hélas, tel n'était
pas le cas. Il ne décolérait pas.
Je lui fichais ses vacances en
l'air en m'obstinant à jouer les apprenties
hôtesses alors qu'il aurait suffit que papa embauche,
temporairement, une élève quelconque d'une école
hôtelière qui n'aurait été que trop
contente de faire un stage dans le Périgord. C'était
bien la peine de s'être engueulé avec Hugo pour
obtenir ces quinze jours de vacances au mois d'août et il
aurait aussi bien fait de rester à Paris pour surveiller les
chantiers. Plutôt que lui tenir compagnie, je préférais
faire des risettes à ces imbéciles de clients et je
l'abandonnais toute la journée sans me soucier de son
sort. Je l'obligeais à passer seul ses journées
sans qu'il sache quoi faire ni où aller.
En désespoir de cause, je
lui préparais un programme journalier de sites à
visiter pendant que nous prenions le petit déjeuner
« Tout seul comme un con.
Tu parles si c'est folichon ! » rouspétait-il
tout en veillant à ce que papa ne surprenne pas ses
ronchonnements.
Papa qui ne cessait de louer son
gendre pour sa gentillesse, sa prévenance vis-à-vis de
maman.
Toujours est-il que si Bruno ne
savait quoi faire de ses journées ni, soi-disant, où
aller, il fuyait le restaurant sitôt le petit déjeuner
avalé et je ne le revoyais que le soir pour partager un repas
à l'atmosphère bien triste en compagnie de mes
parents, puis dans notre chambre où il ne cessait de râler
et finissait par s'endormir sans même m'accorder un
câlin. Histoire de me punir pour mon inconduite, sans doute.
Même son épi me
narguait, désagréable et boudeur.
Seule me réconfortait la
conviction que Bruno ne me trompait pas avec une ou des estivantes
pendant ses longues journées d'absence. J'étais
certaine qu'il aurait fait preuve d'une bien meilleure
humeur et de beaucoup plus de gentillesse à mon égard
s'il avait eu une ou des aventures extra conjugales. Toute
femme sait qu'il n'est pas plus attentionné
vis-à-vis d'elle qu'un homme qui a quelque chose à
se reprocher.
Le câlin, j'y avais
quand même eu droit la nuit qui avait précédé
le départ de Bruno pour Paris. Cela avait été
bien plus qu'un câlin d'ailleurs. Après
quinze jours de diète volontaire, il était atteint de
boulimie amoureuse mon cher époux et j'avais bénéficié
d'un festin de baisers passionnés, d'une frénésie
de caresses, d'un délire de serments et de promesses.
Il se souciait de me laisser
seule (sic). Et qui prendrait soin de moi en son absence ? (re
sic)
La veille, Charles et Ghislaine
nous avaient rejoints à La Roque-Gajeac et nous avions décidé
de consacrer le dernier après-midi de vacances de Bruno à
une escapade commune dans la région.
Évidemment, personne
n'était d'accord sur le lieu de promenade envisagé
et, en chahutant comme des gosses, nous avions tiré à
la courte-paille pour savoir qui de nous choisirait la destination de
la balade projetée.
La chance m'avait souri me
vengeant de toutes ces années où je n'étais
jamais parvenue à me voir octroyer la part de galette qui
contenait la fève quand on fêtait les Rois. La fève
c'était toujours la dent gourmande de Jean, de papa ou
de Ghislaine, celles (fausses) de mamé Ninette, qu'elle
avait menacée, jamais la mienne. Et que maman subisse le même
injuste sort ne m'avait jamais consolée.
Comme lieu de promenade, j'avais
choisi de faire visiter la grotte de Lacave à Charles et
Bruno. Ghislaine qui la connaissait n'était pas
défavorable à ce projet ; quant à moi, qui
m'y rendais une fois au moins par an, j'aurais pu la
parcourir les yeux fermés.
Notre région de manque
pas de grottes mais j'ai toujours eu une prédilection
pour celle de Lacave. Je lui trouve plus de charme, plus d'intimité,
plus de convivialité que toutes les autres.
Papa avait ronchonné et
tenté de nous dissuader d'accomplir cette excursion. Il
trouvait notre idée totalement inepte. Des femmes enceintes
dans une grotte ! Surtout Ghislaine qui accusait quelques
rondeurs révélatrices de son état ! Avec
toute cette humidité malsaine, ces marches glissantes !
Maman avait protesté un
machinal :
« Oh, arrête de
jouer les papas poule, Adrien. Tes filles sont majeures et elles ont
des maris maintenant pour les protéger. »
Même prononcés d'un
ton atone, ces quelques mots nous avaient laissé espérer
les prémices d'un retour à la vie de notre
Miquette.
Bizarrement, depuis la mort de
mamé Ninette, nous, les enfants, ne l'avions plus jamais
appelé maman mais Miquette. Peut-être, inconsciemment,
pour compenser la perte d'un être qui lui avait été
infiniment cher et qui l'avait toujours appelée ainsi.
Ghislaine avait un peu râlé
parce qu'elle ne comprenait pas pourquoi je m'obstinais à
refuser que nous utilisions leur seule voiture pour entreprendre
cette virée. Je m'étais entêtée.
Elle et Charles voyageraient dans leur voiture mais moi je tenais à
partager la mienne avec Bruno.
« Qu'est ce que tu
peux te montrer obtuse quand tu t'y mets, avait pesté
Ghislaine.
- D'abord tu refuses
d'emprunter notre voiture qui est on ne peut plus confortable.
Ensuite, tu ne veux pas non plus de celle de Bruno qui a au moins le
mérite de ne pas ressembler à une antiquité.
Enfin tu t'obstines à prendre ta vieille guimbarde
poussive qu'on va traîner derrière nous comme une
casserole attachée à la queue d'un chien. »
Ce qu'ignorait ma soeur,
c'était que j'avais besoin de me réconcilier
avec mon boudeur de mari après ces affreuses dernières
semaines. Et, même si c'était un peu moins
important, j'avais aussi besoin de refaire connaissance avec ma
vieille deux chevaux abandonnée depuis si longtemps que je
doutais qu'elle se souvienne encore de moi.
Nonobstant cette petite prise de
bec avec mon irascible soeur, la promenade s'était
annoncée sous les meilleurs auspices et de fait nous avions
passé un après-midi des plus agréable.
Tout ragaillardi d'avoir
retrouvé son épouse, Bruno s'était gaussé
de nous voir revêtir de chauds cardigans, Charles, Ghislaine,
et moi, avant notre entrée dans la grotte. Il avait gouaillé,
se moquant de notre pusillanimité : allons donc, avec la
chaleur qui nous assommait, s'enfouir sous des tonnes de
lainage pour accomplir quelques pas dans l'ombre, à la
fraîche, fallait-il que nous soyons timorés !
Il était ressorti de la
grotte en claquant des dents, le visage verdâtre en parfaite
adéquation avec son tee-shirt couleur kaki. Et, si le veinard
avait échappé aux microbes du rhume, il n'était
pas parvenu à se soustraire aux lazzis impitoyables de
Ghislaine.
Calès, charmant petit
village où demeuraient tante Mathurine et tonton Séverin,
est tout proche de Lacave. Il aurait été inconvenant de
ne pas leur rendre visite. Les tartines de foie gras qu'ils
nous avaient généreusement servies accompagnées
d'un verre du vin provenant de leur vigne avaient achevé
de réchauffer mon téméraire époux.
Le départ de Bruno ne
m'avait pas trop affectée.
Nous nous étions
rabibochés - c'était le principal - et pendant
quelques jours j'allais profiter de la présence de ma
soeur que je n'avais pas vue depuis une éternité
et de celle de Jacquou que j'avais kidnappé à ses
parents, à leur grand soulagement. C'est qu'il
leur en faisait voir de toutes les couleurs ce petit lutin espiègle.
Miquette, après avoir
fait ses adieux à Bruno en l'embrassant affectueusement
sur les deux joues, avait repris son poste comme si de rien n'avait
été, comme si cette période de léthargie
qui l'avait affectée n'avait jamais existé,
et nous avions tous feint de trouver naturel de la voir évoluer
de nouveau, accueillant les clients, houspillant le personnel,
rabrouant gentiment papa.
En septembre, j'avais
retrouvé Madame Rachel, toute bronzée après un
mois de vacances passé dans leur villa de Saint-Tropez, qui
s'était extasiée devant ma bonne mine. Et,
surtout, j'avais rejoint le plus adorable des maris.
Depuis les premiers mois de
notre mariage, jamais Bruno ne m'avait entourée d'autant
de soins, fait preuve d'autant de prévenance, comblé
d'autant d'attentions.
Je n'avais pas hésité
à en profiter, sans aucun état d'âme, car
je restais toujours aussi persuadée que toute cette
sollicitude n'était pas dictée par des remords
dus à une quelconque inconduite pendant mon absence. Je
demeurais certaine qu'il n'avait pas profité de
son célibat forcé pour me tromper ignominieusement, que
seul l'ennui dû à la solitude me valait tous ces
égards et que les choses reprendraient leur cours normal au
fil des jours. Le temps qui avait passé m'avait démontré
la justesse de mon pronostic.
Début octobre, en sortant
de son enveloppe une lettre envoyée par Miquette, nous avions
été intrigués en constatant que cette lettre
avait visiblement beaucoup voyagé avant de nous parvenir. Elle
avait manifestement été pliée, dépliée,
repliée à deux ou trois reprises et finalement
définitivement pliée de façon à ne
laisser apparaître que la signature de l'expéditeur
dès le premier regard. Il ne s'agissait d'ailleurs
pas de la seule et unique signature de Miquette mais de celles
successives de papa, Charles, Ghislaine, Jean, et Marinette,
précédées chacune de la mention « lu et
approuvé. Bon pour accord. »
Ils s'étaient tous
concertés et Miquette nous faisait part du résultat de
leurs débats dans sa missive.
Ils étaient unanimement
tombés d'accord que Bruno et moi ne pouvions décemment
pas envisager d'élever un bébé dans notre
minuscule studio (futurs parents indignes que nous étions,
nous n'y avions même pas pensé) et qu'il
était grand temps que nous songions à emménager
dans un appartement. Un appartement bien à nous ; la
location c'était de l'argent gâché,
jeté par les fenêtres.
Comme la famille au complet ne
se faisait aucune illusion sur l'état de nos finances
(nous non plus, hélas ! ) et, sans vouloir vexer Bruno,
comme personne n'ignorait qu'il ne fallait attendre
aucune aide des Surgelés (zut, j'avais complètement
oublié d'informer la tribu Manzel, Astrid comprise, que
j'étais enceinte ! ) il avait été
décidé que Papa et Miquette qui, s'ils ne
nageaient pas dans l'opulence, disposaient de quelques
économies, nous prêteraient suffisamment d'argent
pour verser l'acompte nécessaire à l'achat
d'un appartement
Au vu de nos salaires, les
banques nous accorderaient certainement les prêts
complémentaires indispensables pour concrétiser cet
achat et nous ne rembourserions papa et Miquette que lorsque notre
budget nous y autoriserait ; dans quinze ans, dans vingt ans,
s'il le fallait.
Jean et Marinette avaient
profité des mêmes avantages lorsqu'ils avaient
fait l'acquisition de la vieille fermette qu'ils avaient
retapée petit à petit, puis de leur terrain de camping
maintenant florissant. Ils jugeaient tout à fait normal que
nous soyons aidés à notre tour.
Quant à Charles, non
seulement il percevait des émoluments princiers mais il était
propriétaire de son manoir avignonnais qu'il avait
hérité de ses parents. Avec Ghislaine, ils étaient
tombés d'accord que ses revenus leur permettaient
d'élever une douzaine de rejetons avec le soutien d'une
vingtaine de serviteurs sans que cela leur procure le moindre souci
financier. L'argent n'était vraiment pas un
problème pour eux et ils applaudissaient à quatre mains
la contribution financière de papa et Miquette.
La proposition n'avait pas
du tout vexé Bruno qui s'était même avoué
soulagé.
Bien sûr qu'il
s'était fait à l'idée d'être
bientôt papa, bien sûr qu'il l'aimait déjà
ce bébé à venir, mais de là à
envisager de l'entendre brailler toute la nuit (tout le monde
sauf moi savait que les bébés n'avaient d'autre
loisir que de braire toute la nuit après avoir roupillé
toute la journée), il en frissonnait d'avance. Au moins
dans un appartement, le bébé braillerait à
distance raisonnable.
Moi j'avais fondu en
larmes, submergée d'amour et de tendresse pour ma
famille tant aimée dont l'affection ne se démentait
jamais.
Quand on travaille toute la
semaine, et bien souvent également le samedi pour ce qui
concernait Bruno, il n'est pas évident de chercher un
logement ; d'autant que le prix de vente des appartements
parisiens nous avait fait hurler d'indignation et que seule
l'acquisition d'un appartement en banlieue nous
paraissait abordable.
Nous souhaitions dénicher
notre futur logement dans un site verdoyant, pas trop éloigné
de Paris, à proximité d'une gare à défaut
d'une bouche de métro, proche d'un centre
commercial, des écoles, d'un centre de médecine.
Autant demander la lune !
À raison de deux visites
par semaine et de nombreux kilomètres parcourus, nous n'étions
pas au bout de nos peines. Qui plus est, nos conceptions personnelles
quant à nos critères de sélection ne
facilitaient pas notre tâche. Ainsi, lorsque je me pâmais
à la vue d'une cuisine aménagée, Bruno
m'entraînait sur le balcon, perché au huitième
étage, contempler les tours de béton qui nous
cernaient. Si, de son côté, il s'extasiait parce
que la penderie adjacente à une chambre était assez
grande pour faire office de bureau, je lui faisais aigrement
remarquer que le centre commercial le plus proche se situait, pour sa
part, à une dizaine de kilomètres au moins de
l'appartement.
Ici, c'était le
montant des charges à payer qui s'avérait dément.
Là, c'était les voisins qui étaient
bruyants. Ailleurs les graffitis ornant le hall d'entrée
de l'immeuble nous rebutaient d'office.
Malgré que nos visites
soient annoncées à certains propriétaires
habitant encore les appartements mis en vente, nous avons connu des
moments cocasses comme, par exemple, ce milieu de matinée où
nous avions bien involontairement dérangés un couple au
beau milieu de ses ébats conjugaux. L'homme ne s'était
pas départi d'un sourire fat pendant tout le temps de la
visite tandis que la dame aussi ébouriffée qu'écarlate
ne savait manifestement quelle attitude adopter.
Moins drôle avait été
ce début d'après-midi où nous avions
d'ailleurs abrégé l'examen des lieux.
Pendant tout le temps de notre visite, cet autre couple, que nous
avions surpris en pleine scène de ménage, n'avait
pas cessé de s'agonir d'injures sans égard
pour notre présence.
Aux dires des propriétaires,
leurs appartements étaient tous des endroits de rêve
dont ils ne se séparaient qu'avec le plus vif regret et
toujours par obligation : par exemple, parce que l'entreprise
qui les employait s'installait en province. Il nous incombait
de dépister ce qu'ils tentaient de nous dissimuler :
le montant aberrant des impôts fonciers, la plomberie
totalement à refaire, la voisine du dessus qui talonnait sur
son parquet toute la journée en beuglant des objurgations à
ses mioches,...
Au moins nos randonnées
dominicales donnaient-elles l'occasion à Bruno de
déverser toutes ses doléances dans mes oreilles
complaisantes. La clientèle imposait des exigences insensées.
Hugo traitait les affaires en dépit du bon sens ; pour
faire du chiffre, il acceptait n'importe quelles conditions
tout en sachant pertinemment qu'il ne les respecterait pas, et
c'était Bruno qui devait subir la hargne des clients.
Depuis qu'il était l'associé d'Hugo,
Christophe adoptait des attitudes de petit chef, prenait des
initiatives qui n'avaient ni queue ni tête et se
permettait de donner des directives absurdes aux sous-traitants qui
en profitaient pour saboter le travail. Ah, tout aurait été
différent si ce connard de Geoffroy lui avait consenti le prêt
qui lui aurait permis de s'associer avec Hugo !
Nous avions fini par découvrir
un appartement qui nous convenait vers la mi-décembre,
quelques jours à peine après la naissance de Sylvain et
Sébastien, les fils jumeaux de Charles et Ghislaine. Un
bonheur n'arrive jamais seul !
Il était situé au
premier étage d'un immeuble qui en comportait quatre.
Même en ce début
d'hiver nous n'avions pas eu à nous soucier d'un
éventuel manque de verdure. L'ensemble résidentiel
était situé dans un parc cerné d'un petit
muret de briques et agrémenté de pelouses parsemées
d'arbres et de bosquets qui, aux beaux jours, devaient
dissimuler les cinq ou six autres immeubles construits sur le même
modèle. Les quatre entrées du parc ne permettaient pas
l'accès aux voitures et deux grands parkings étalaient
leurs emplacements à l'extérieur, devant le muret
de brique. C'était vraiment l'endroit idéal
pour les ébats d'un enfant.
Les commerces, ainsi que l'école
maternelle et l'école primaire, n'étaient
qu'à trois cent mètres à peine de la
résidence et l'un des immeubles abritait, en
rez-de-chaussée, le cabinet d'un médecin
généraliste et celui d'un dentiste.
Seul inconvénient, la
gare la plus proche se situait à plus de cinq kilomètres
de distance et il n'existait aucun service de transport pour
s'y rendre.
Ce n'était certes
pas ce détail insignifiant qui allait nous faire renoncer à
cet appartement idéal. J'avais décidé que
j'en serais quitte pour rapatrier ma fidèle et poussive
deux chevaux qui devait s'ennuyer de moi sous son hangar de La
Roque-Gajeac. De toute façon, papa ne s'en servait pas -
outre le fait qu'il ne détenait pas de permis de
conduire, il n'aurait pas été fichu de faire la
différence entre le frein à main et le bouton qui
actionne les essuie-glaces - et Miquette préférait
utiliser son break pour faire les courses destinées à
l'approvisionnement du restaurant.
Notre futur logis nécessitait
quelques travaux de rénovation ? Quelle importance, nous
n'étions pas pressés et le studio parisien nous
abriterait bien encore un petit mois, le temps de tapisser les murs
de papiers peints à notre goût, de les rafraîchir
de peinture plus gaie, de procéder à quelques
améliorations ; par exemple en abattant le mur qui
séparait la salle à manger du salon étriqué
pour n'en faire qu'une seule pièce spacieuse et
agréable à vivre. J'avais un décorateur à
portée de main, autant utiliser ses compétences. Et
puis l'avantage de ce besoin de rénovation c'était
qu'il nous avait incité à discuter âprement
le prix de vente de l'appartement pour obtenir une remise non
négligeable.
Les fêtes de Noël
avaient réuni toute la famille à La Roque-Gageac. Ne
manquait que mamé Ninette dont nous gardions le souvenir ému.
Papa avait eu beau vitupérer
dans le téléphone, quinze jours auparavant :
qu'elle était totalement fada sa Gigi d'entreprendre
un tel voyage avec deux loupiots nouveaux nés et trois
semaines à peine après avoir accouché. Que ce
n'était pas qu'il ne se languissait pas de les
voir, mais quand même une extravagance pareille défiait
toute raison. Qu'elle serait bien contente quand elle ferait
une descente d'organes ! Et Charles qui était assez
toqué pour cautionner les caprices de sa femme ! On
aurait quand même été en droit de s'attendre
à une attitude plus sensée de la part d'un
chirurgien, non ? Sa clientèle habituelle ne lui
suffisait plus ? Il avait envie de tripatouiller sa femme sur sa
table de boucher ?, ma soeur n'en avait pas démordu,
les jumeaux seraient baptisés à La Roque-Gageac le jour
de la naissance du Seigneur. Et ce que Ghislaine voulait...
Bruno et moi avions été
pressentis pour être les parrain et marraine de Sylvain. Jean
et Marinette avaient accepté avec plaisir d'être
les parrain et marraine de Sébastien.
« Et bien, ma Gigi,
comment feras-tu pour choisir des parrain et marraine, pour ton
prochain rejeton, maintenant que tu as exploité tout le stock
familial ? » Avait nargué Miquette, toute sa
vaillance retrouvée, à la sortie de l'église.
Il en fallait plus pour
déstabiliser Ghislaine qui avait rétorqué en
éclatant de rire :
« Que nenni, Miquette !
Il me reste encore Jacquou et la future fille de Lydie et Bruno.
Parce que Lydie, c'est sûr qu'elle va nous faire
une fille. Il n'y a qu'à la voir, elle est ronde
comme une pomme. »
Je nageais donc en pleine
félicité jusqu'à ce moment où nous
venions (enfin ! ) d'achever la traversée de
Limoges sur le chemin du retour vers Paris.
Je n'avais jamais rien
éprouvé de spécial envers Limoges qui, pour ce
qui me concernait, n'était jamais qu'une ville à
mi-parcours de notre trajet entre Paris et La Roque-Gageac. Une ville
que nous franchissions péniblement car la circulation y était
toujours dense, tant à l'aller qu'au retour.
Depuis ce trois janvier de
l'année 1966, la seule évocation de cette ville
me donne la nausée.
Nous nous apprêtions à
aborder l'autoroute lorsque Bruno m'avait déclaré :
« Il faut que je te dise
quelque chose, Lydie. »
En dépit des mots
anodins, j'avais dressé l'oreille, inquiète
tout d'un coup. Le ton qu'avait employé Bruno,
embarrassé, hésitant, indécis, avait mis tous
mes sens en alerte.
Comme il ne se décidait
pas à continuer à parler, je l'avais pressé :
« Bon, et bien c'est
quoi ? Qu'est ce que tu as à me dire ? Il y a
quelque chose qui t'ennuie ? Tu as un problème
particulier ? »
« J'ai donné
ma démission à Hugo. »
« Tu as... quoi !
Mais quand ? Pourquoi ? Qu'est ce qu'il s'est
passé ? »
Me fuyant, son regard était
resté obstinément fixé sur la route, comme
aimanté par le ruban noir du bitume.
« Il ne s'est rien
passé de particulier. Seulement, j'en avais marre. Marre
de supporter l'arrogance d'Hugo, marre de passer mon
temps à réparer les bêtises de Christophe, marre,
marre, marre. Tu comprends ?
- Alors, juste avant qu'on
parte chez tes parents, j'ai claqué ma dém'.
J'ai dis à Hugo qu'il pouvait aller se faire
foutre.»
Qu'il ait pris une
décision d'une telle importance sans me consulter aurait
pu, aurait dû, provoquer ma colère. Elle me prenait
tellement à l'improviste que je m'étais
sentie désarmée.
Désemparée,
j'avais balbutié :
« Mais qu'est ce que
tu vas faire, maintenant ? Tu dois avoir déjà une
idée ?
- Tu connais une entreprise qui
va t'embaucher ? »
Sa réponse m'avait
d'autant plus sidérée qu'il ne l'avait
pas énoncée de la voix ferme qui aurait été
appropriée mais sur un ton incertain, presque gêné :
« Non, je ne veux plus
être dépendant de quelqu'un. J'ai décidé
de me mettre à mon compte. »
Réellement alarmée
maintenant, et sentant que la fureur commençait à me
saisir, je m'étais appliquée à parler
posément pour dissimuler mon trouble, l'inquiétude
qui m'assaillait :
« Comment veux-tu te
mettre à ton compte, Bruno ? On a tout juste trois sous
de côté. On vient d'acheter un appartement et on a
pour quinze ans de traites à payer. On va avoir un bébé.
- Est-ce que tu as perdu la
raison ?
- Écoute, tu as donné
ta démission à Hugo sur un coup de tête. Sans
doute parce que vous vous êtes accrochés un jour où
tu étais plus fatigué, plus énervé qu'un
autre jour. Tu n'as qu'à aller le voir et le lui
expliquer. Je suis sûre qu'il comprendra... »
« Mais tu n'as rien
compris, ma parole ! »
Au risque de nous jeter dans le
fossé, il avait brutalement déporté la voiture
sur la bande d'arrêt d'urgence de l'autoroute
et stoppé le véhicule d'un coup de frein si
brusque que, projetée en avant, j'avais de justesse
évité d'aller heurter le pare-brise de la tête.
Il me foudroyait du regard.
« Qu'est ce que tu
crois ? Que si je n'ai pas un patron pour me donner des
ordres, je suis inapte au travail ? Que je ne suis pas capable
de me démerder tout seul comme un grand ? Tu me juges
incapable de subvenir à vos besoins à toi et au bébé ?
Dis le moi si tu me prends pour un nul, Lydie ! Merci pour la
confiance ! »
Il s'était
immédiatement radouci quand j'avais éclaté
en sanglots.
« Bon, allez, pleure pas,
ma douce. C'est pas bon pour le bébé.
- C'est ma faute ; je
t'ai annoncé ça abruptement alors que tu ne t'y
attendais pas du tout, que tu étais encore en pleine euphorie
des fêtes.
- Mais tu sais, je ne savais pas
trop comment te le dire et la psychologie féminine c'est
pas tellement mon fort.
- Rassure-toi, je ne démarre
pas sans atouts. J'ai déjà prospecté des
clients qui ne veulent plus entendre parler d'Hugo et qui sont
prêts à me confier leurs travaux.
-Et puis, il y a Henri qui me
fait confiance et qui va m'aider à trouver des
chantiers. »
Henri ? Qui c'était
cet Henri dont Bruno ne m'avait jamais parlé ?
Henri, c'était un
architecte qui traitait des affaires avec Hugo et qui, lui non plus,
ne supportait plus de travailler avec ce « fichu décorateur
à la mords moi le noeud » selon son expression
imagée que me rapportait Bruno. C'était Henri qui
avait vivement incité Bruno à se mettre à son
compte. Il se faisait fort de lui fournir de la clientèle,
trop content de collaborer avec quelqu'un qu'il jugeait
compétent et responsable et de ne plus avoir à faire à
ce jean-foutre d'Hugo.
Il ne me restait plus qu'à
espérer que le nommé Henri tienne ses engagements car
ce n'était pas lui qui avait quinze années de
traites à payer et une femme qui s'apprêtait à
donner naissance à un bébé. C'était
facile de faire courir des risques à un autre pour s'adjuger
un décorateur à sa convenance.
D'avance, cet Henri, je le
haïssais. J'étais certaine que s'il ne l'y
avait pas poussé, jamais Bruno n'aurait donné sa
démission à Hugo.
Une seule chose me rassurait. Un
peu. Moi, au moins, j'avais un emploi et un salaire très
correct.
NOVEMBRE 1966
Maintenant, cela suffit ma
fille ! Tu estimes peut être très amusants tes
Brrrr qui me projettent ta bouillie à la figure mais, pour ma
part, je ne trouve pas drôle du tout d'avoir le visage
constellé d'une mixture de veau et carottes. Si j'achète
des petits pots, c'est pour te remplir l'estomac, ma
jolie, et non pas pour satisfaire tes délires picturaux.
Mais ce jeu, que tu viens
d'inventer, n'est peut-être qu'un prétexte
pour exhiber tes deux ravissantes et minuscules quenottes à
chaque fois que tes prouesses de cracheuse t'arrachent des
éclats de rire.
Qu'est ce qu'elle
est belle, ma fille !
Elle n'a pas hérité
de mes cheveux bruns cuivrés mais de la tignasse brune de son
père. Par contre ce sont les mêmes yeux que ceux de
Miquette, couleur du plus beau des ciels d'été,
qui me dévisagent sans ciller.
Elle est née l'un
des derniers jours de mars, comme prévu, et j'avais
hurlé, sans souci de discrétion et sans complexe, plus
fort que le blizzard qui mugissait au-dehors.
Je crois que le cadeau qui m'a
le plus touché parmi tous ceux, nombreux, que j'ai reçu
à sa naissance, c'est le porte-bébé
confectionné par mes coupeurs et mes ouvrières à
partir de chutes de cuir et de peau de daim que d'habitude ils
jetaient négligemment.
Bruno est instantanément
tombé fou amoureux de ce petit être vagissant qui
serrait les poings en clamant sa détresse de faire irruption
dans un monde inconnu et donc effrayant, et qui ne s'apaisait
que dans les bras protecteurs de son papa.
Elle avait de suite compris la
petite futée qu'il n'était rien de tel que
de flatter l'égo d'un mâle pour l'asservir.
Mon plus grand regret a été
de ne pouvoir l'allaiter. Sans se soucier de me froisser, la
sage femme avait été catégorique : mon lait
était aussi nourrissant et aussi appétissant que de
l'eau de vaisselle. Probablement, selon elle, la conséquence
d'une vie professionnelle trop active ou une déficience
due à la malnutrition. Comme j'étais certaine que
la nourriture n'était pas en cause (Accuser une
périgourdine de mal se nourrir c'est comme prétendre
qu'un dauphin ne sait pas nager), j'avais mis cette
carence au compte d'un excès de conscience
professionnelle.
Faisant fi du délai de
congé de pré maternité, j'avais travaillé
jusqu'aux premiers jours de mars pour former de mon mieux celle
qui allait assurer mon remplacement. Or, il était loin le
temps où je pouvais, si je le souhaitais, me dispenser
d'emprunter le métro pour me rendre au bureau à
pieds. Désormais, il me fallait me lever à six heures
le matin, convaincre ma deux chevaux frileuse et récalcitrante
de m'emmener jusque la gare, tenter de trouver une place assise
dans un train déjà bondé, me glisser dans un
wagon de métro assiégé de voyageurs, cavaler à
travers les couloirs d'une correspondance pour accéder à
un autre wagon de métro aussi saturé d'utilisateurs
que celui que je venais de quitter, avec la perspective alléchante
que je jouirais des mêmes agréments, le soir, lors du
trajet de retour. C'était une performance quotidienne
pour une personne affligée d'un embonpoint qui, s'il
n'avait rien d'excessif, n'en constituait pas moins
un handicap.
Si Madame Rachel s'était
confondue en remerciements et ma remplaçante en bénédictions
tout ce temps où j'avais continué à
travailler, Bruno n'avait pas cesser de fulminer m'accusant
d'une conduite irresponsable qui mettait la vie du bébé
en danger.
Le vigoureux bébé
de deux kilos et neuf cent cinquante grammes que j'avais mis au
monde n'avait pas eu du tout l'air traumatisé par
le rythme effréné que je lui avais imposé.
Les jours qui avaient suivi la
naissance de Tiphaine avaient été des moments de
félicité parfaite. Et si les quinze derniers jours de
mai avaient été moins agréables, le responsable
en était Bruno qui, allez donc savoir pourquoi, s'était
imaginé que j'allais renoncer à ma vie
professionnelle sous le prétexte qu'un bébé
suffisait à m'occuper.
J'avais eu beau tenter de
lui expliquer que mon activité professionnelle ne représentait
pas un hobby - comme il s'entêtait à vouloir le
croire - mais qu'elle me procurait des satisfactions, qu'elle
me valorisait, qu'elle me maintenait l'esprit vif et
alerte, rien de mes arguments ne le convainquait. Volontairement
obtus, il s'obstinait à me démontrer que rien ne
pourrait me donner autant de bonheur que de me consacrer
exclusivement à ma fille et à un mari dont le travail
nous assurait une existence confortable et sans soucis.
Si j'étais bien
décidée à n'en faire qu'à ma
tête, je ne pouvais pas le contredire sur ce dernier point.
Finis les lamentos, terminés
les geignements, Bruno volait de succès en succès.
Depuis le mois de février, il avait eu une telle somme de
travail qu'il n'était parvenu à satisfaire
ses clients que grâce à un numéro de haute
voltige. Son carnet de commande était rempli pour une période
allant jusqu'à la fin décembre et c'était
miracle s'il avait pu s'accorder une semaine de congé
pendant l'été. Henri, l'architecte
pourvoyeur de clientèle, avait tenu ses promesses et, en mon
for intérieur, je reconnaissais que j'avais eu bien tort
de m'effaroucher quand Bruno m'avait annoncé son
intention de se mettre à son compte.
Fin mai j'avais fait la
connaissance du fabuleux Henri provisoirement abandonné par
son épouse grande adepte des cures thermales. Profitant de
l'occasion, Bruno avait invité son mécène
à partager notre repas dominical après lui avoir vanté,
à juste titre, mes talents de cuisinière.
Si Hugo m'avait souvent
choquée à cause de son attitude arrogante et cynique,
il ne m'avait jamais été vraiment antipathique.
Le dénommé Henri, lui, m'avait immédiatement
déplu.
En dépit de ses défauts
irritants, Hugo possédait un charisme indéniable.
Henri, personnage d'une quarantaine d'années, se
présentait comme un être fluet au teint blafard, à
la bouche veule et à la chevelure blondasse clairsemée.
Mais ce qui m'avait le plus rebutée, c'était
le contact de sa main moite lorsqu'il avait serré la
mienne pour me saluer. J'ai toujours éprouvé une
répugnance insurmontable vis-à-vis des gens qui ont les
mains moites.
J'aurais dû me
montrer reconnaissante envers cet homme qui, au cours du dîner,
avait pris mon parti quand Bruno s'était plaint de mon
obstination à persister vouloir reprendre mon activité
professionnelle.
Henri lui avait fait remarquer
qu'il était préférable d'avoir une
compagne qui avait de l'entregent plutôt qu'une
épouse comme la sienne qui occupait la majeure partie de son
existence à fainéanter dans des stations thermales.
Non seulement je ne lui avais
pas été reconnaissante de son appui mais, avec une
ingratitude d'esprit rare de ma part, je n'avais pu
m'empêcher de penser ironiquement, tout en le contemplant
subrepticement, qu'il me semblait bien avoir lu quelque part
que l'une des propres soeurs de Napoléon 1er
prétextait des maux imaginaires pour séjourner de cure
en cure et courir la prétentaine en toute liberté.
Pensée peu charitable et
d'autant plus illogique que ce n'était pas Henri
qui méritait mon ressentiment mais bel et bien Bruno qui
étalait, sans pudeur, un sujet d'altercation qui
concernait notre vie privée.
Sa mauvaise foi m'irritait
d'autant plus qu'il savait parfaitement que je n'avais
jamais eu l'intention d'abandonner mon emploi et que je
lui avais présenté la future nourrice de Tiphaine qui
n'était autre que notre voisine de palier.
Le caractère peu
conventionnel de notre résidence m'avait longtemps
intriguée. À une époque où les promoteurs
profiteurs n'hésitent pas à ériger des
tours monstrueuses pour y loger des appartements pas plus grands que
des cages à lapin, les six immeubles de notre résidence,
dispersés au milieu des arbres et de la verdure, ne
comportaient que quatre étages chacun avec seulement deux
appartements de cinq pièces par étage. Si encore le
coût des appartements avait été onéreux,
j'aurais compris ; mais leur prix de vente n'avait
rien d'excessif et se situait dans la moyenne habituelle.
La cordiale mauricienne, une
infirmière au doux regard brun velouté, qui habitait
l'appartement au-dessous du nôtre avec sa progéniture
et son mari, m'avait fourni l'explication.
La résidence avait été
construite, il y avait de cela une vingtaine d'années,
par les propriétaires d'un grand restaurant parisien
pour y loger confortablement, et sous réserve du paiement d'un
loyer très modéré, les membres de leur
personnel. Or, en ce temps-là, il n'existait aucun
commerce de proximité et les écoles n'étaient
encore qu'à l'état de projet. De plus,
Paris paraissait bien éloigné pour des gens qui étaient
soumis à des horaires particuliers. D'abord séduits,
les membres du personnel du grand restaurant avaient peu à peu
déserté la résidence pour trouver un logement
plus à leur convenance et les appartements abandonnés
avaient été mis en vente.
Si j'étais d'un
naturel réservé, ma nouvelle relation mauricienne
l'était tout autant et il est fort probable que nous
aurions vécu des années en n'échangeant
qu'un bonjour poli lorsque nos chemins se croisaient si sa
fille, Nathalie, une pétulante mouflette toute frisottée
de neuf ans, ne s'était entichée de Tiphaine et
saisi toutes les occasions de venir me rendre visite. Il faut dire
qu'avec une mère souvent absente et deux frères
tyranniques et exubérants âgés de respectivement
douze et onze ans, je pouvais aisément concevoir que la gamine
éprouve le besoin de compagnie féminine.
Grâce à, ou à
cause de, Nathalie, mes rapports avec l'infirmière
mauricienne, que je ne devais pas tarder à appeler Solange
tandis qu'elle m'appelait Lydie, étaient vite
devenus des plus cordiaux à défaut d'être
amicaux.
Solange, qui habitait la
résidence depuis une quinzaine d'années avec
Bernard son époux, agent de la RATP, m'avait certifié
que nous avions fait un excellent choix en décidant d'y
élire domicile. L'endroit était calme et sans
histoire et ses enfants y avaient grandi sans qu'elle ait
jamais eu à se soucier de leur sécurité.
Comme elle était
infirmière et donc, à mon avis, une personne digne de
confiance, et parce que je subodorais qu'elle devait connaître
la plupart des habitants de la résidence, je lui avais demandé
si elle pouvait me conseiller le choix d'une nourrice pour
Tiphaine.
« Je vous l'aurais
bien gardée, votre bambine, m'avait-elle assurée, mais
avec mes horaires de boulot ce n'est même pas
envisageable.
- Tantôt je travaille de
jour, tantôt je travaille de nuit. C'est déjà
assez perturbant pour mes propres mioches. Surtout pour Nathalie qui
est souvent obligée de m'aider pour les tâches
ménagères et de préparer le petit déjeuner
de ses frères. Ce qui n'est pas normal car c'est
elle la plus jeune. Mais ils sont tellement cossards, ces deux là !
Pour jouer des tours pendables ou déchirer leurs habits en
grimpant dans les arbres, on peut leur faire confiance. Mais pour
arriver à leur faire faire leurs devoirs ou mettre la main à
la pâte, je peux toujours courir ! En plus qu'ils
sont aussi cabochards que leur breton de père !
- Une nourrice, dans la
résidence, je vois pas trop...
- C'est qu'ici, les
femmes que je connais et qui ne travaillent pas s'occupent
plutôt à se recevoir pour prendre le thé et je ne
les imagine pas avec des envies de materner.
- Franchement, à part
Madame Gallerand, je ne vois pas trop qui vous conseiller.
- Elle n'est plus toute
jeune mais, après tout, à cinquante et quelques petites
années, on peut encore faire une bonne nounou. Et puis elle
est encore gaillarde et je sais qu'elle s'ennuie.
- Vous comprenez, elle et son
mari ont cédé leur magasin d'appareils ménagers
l'an dernier et elle se trouve encore un peu jeune pour mener
une existence de retraitée. En plus, elle ne peut pas voyager.
Elle m'a elle-même raconté qu'elle est prise
de nausées dès qu'elle parcourt ne serait ce que
plus de dix kilomètres en voiture. Et le train ne lui réussit
pas mieux. Alors forcément, elle est coincée ici.
- Oui, réflexion faite,
je crois que ce n'est pas une mauvaise idée. Vous
devriez lui demander si ça l'intéresserait de
faire la nourrice pour votre Tiphaine. »
Je n'avais pas à
parcourir un long chemin pour me rendre chez Madame Gallerand ;
son appartement était sur le même palier que le nôtre.
Toutefois, j'avais longtemps tergiversé avant de
contacter cette dame que je n'avais entre aperçue qu'à
quelques reprises et brièvement saluée.
J'avais été
surprise d'apprendre qu'elle avait dépassé
la cinquantaine. Je lui aurai facilement accordé dix ans de
moins mais je ne me sentais aucune inclination pour cette femme
plutôt svelte au maintien guindé, toujours vêtue
de tailleurs sobres et élégants, la chevelure blond
roux ramenée sur la nuque en un strict chignon. Je me défiais
de son regard distant et de sa bouche sévère. Des
lèvres minces n'étaient-elles pas le signe d'un
caractère austère ?
Comme le temps passait et que
personne ne s'intéressait aux petites annonces que
j'avais déposées chez les boulangers, chez les
pharmaciens, et chez tous les commerçants qui avaient bien
voulu les afficher dans la petite ville proche de mon domicile,
j'avais dû me résigner, sans enthousiasme, à
aller exposer ma demande à cette réfrigérante
Madame Gallerand.
C'était une femme
charmante et elle était absolument enchantée de se voir
sollicitée pour garder Tiphaine pendant que j'irais
travailler. Jamais elle n'aurait espéré qu'on
puisse lui procurer un tel bonheur. Veiller sur un bébé,
en prendre soin, s'en occuper toute la journée, rien ne
pouvait plus la combler. Elle se sentait rajeunir de vingt ans !
Oh, je pouvais leur faire confiance à elle et à
Martial, son mari, jamais un bébé ne serait plus choyé
que Tiphaine !
Non, elle n'était
pas du tout rigoriste, Madame Gallerand, tant s'en fallait.
Elle n'était qu'effroyablement timide ! Ce
qui était quand même surprenant de la part d'une
personne qui avait exercé une activité commerciale
pendant des années. Ajoutez à cette timidité
chronique, le fait qu'elle et son mari tenaient la discrétion
comme une valeur essentielle et vous compreniez son attitude
distante.
Quand on la fréquentait,
Madame Gallerand qui avait insisté pour que je l'appelle
Henriette, s'avérait être une femme douce et
chaleureuse (par la suite, en la connaissant mieux, je lui avais
découvert une certaine tendance à la susceptibilité ;
mais qui est exempt de défaut ? ). Lors de notre premier
entretien, elle m'avait donné l'impression de
présenter une certaine ressemblance avec Miquette - tout en
étant pourtant très différente - ce qui avait
achevé de me sécuriser. Quant à Martial, son
mari, aussi large et épais qu'une futaille, flambard,
l'oeil rigolard et la moustache poivre et sel en guidon de
vélo, il ne fallait pas trois minutes pour se rendre compte
que c'était la crème des hommes.
Même si je savais confier
Tiphaine à de bonnes mains, cela avait été un
déchirement d'abandonner mon bébé pour
reprendre le chemin du bureau dès les premiers jours de juin.
Henriette avait poussé la complaisance jusqu'à
m'adjurer :
« Ne vous souciez pas de
sa toilette et de son biberon, Lydie.
- Vous la prenez dans son
berceau et vous me l'amenez telle qu'elle. Avec un peu de
chance, elle ne se réveillera même pas et ce sera moins
traumatisant pour elle.
- Et puis vous, cela vous
évitera de vous lever encore plus tôt. Déjà
que six heures du matin, ce n'est pas une heure décente
pour sortir de son lit. »
Pas question de pleurnicher, si
je partais travailler c'était parce que je l'avais
voulu et je ne pouvais retarder mon retour vers la vie
professionnelle. Madame Rachel qui me téléphonait
jusqu'à trois ou quatre fois par semaine me pressait. Rien ne
marchait vraiment bien depuis mon départ. Ma remplaçante
était pleine de bonne volonté et faisait ce qu'elle
pouvait. Mais...
- Elle n'avait aucune
autorité sur les coupeurs et les ouvrières qui
haussaient les épaules quand elle s'avisait de leur
donner des directives et lui rétorquaient que : «
Mam'selle Lydie ne faisait jamais... Mam'selle Lydie
savait bien que... Jamais, Mams'elle Lydie n'aurait... »
- Chantal, Maryse et
Marie-Charlotte l'ignoraient ostensiblement.
- Les fournisseurs se
plaignaient qu'elle ne comprenait rien au commerce.
- Les clients tempêtaient
qu'il était impossible d'obtenir satisfaction.
- Les représentants
s'esquivaient dès qu'elle apparaissait.
- Quant au Salon du Prêt à
porter de printemps, il aurait été un fiasco si Madame
Rachel n'avait pas été constamment présente
pour veiller à tout. À quoi donc servait de payer une
collaboratrice si elle, Madame Rachel, devait assumer tout le
travail ?
Oh, je n'avais rien à
me reprocher, si ce n'était d'être
irremplaçable ! Madame Rachel était bien d'accord
que c'était encore celle-là qui avait semblé
convenir le mieux parmi toutes les candidates qui s'étaient
présentées pour assurer la permanence de mon poste
pendant mon absence. Elle était désolée de me
bousculer mais, à l'allure où elle s'arrachait
les cheveux, elle serait bientôt contrainte d'acheter un
lot de perruques pour dissimuler son crâne dénudé.
Je ne pouvais décemment
en vouloir à ma remplaçante qui n'avait pas eu
une Bérangère pour la former, mais elle m'avait
flanqué une sacrée pagaille dans mon atelier.
Au bout de quinze jours, tout
était rentré dans l'ordre. Un regard courroucé
ou un froncement de sourcil mécontent, quelques critiques
sarcastiques alternant avec bon nombre de compliments dispensés
au vu des ouvrages soumis à mon approbation avaient suffi à
réinstaurer mon autorité dans l'atelier de
couture.
Chantal, Maryse et
Marie-Charlotte s'étaient précipitées dans
mes bras et, sans délai, avaient réinvesti mon bureau à
tous bouts de champ pour solliciter mes ordres ou mes conseils.
Tous et toutes, excepté
Ludivine (mais s'était-elle seulement aperçue que
j'avais été absente pendant plus de deux mois et
demi ? ), avaient exigé que je leur montre les photos de
mon bébé et s'étaient extasiés
devant sa bonne mine et sa jolie frimousse.
Chaque soir, à mon
retour, Henriette me remettait un bébé repu, toiletté,
et prêt à être couché pour passer une nuit
de sommeil paisible. Ce n'était qu'une fois
Tiphaine à l'abri de son berceau que je retournais voir
Henriette et Martial qui me contaient, par le menu, les événements
de la journée, les progrès effectués par ma
fille. Je savais, dans le moindre détail, combien de temps
avait duré la promenade, combien de personnes s'étaient
arrêtées pour admirer Tiphaine, si elle avait pleuré
à cause de coliques sans gravité, si au contraire, ce
qui était beaucoup plus souvent le cas. elle les avait
enchanté de son babil.
Chaque fin de semaine, je
découvrais un nouveau bébé, transformé,
épanoui et, le dimanche, seul jour de repos que Bruno
s'accordait, nous n'étions pas peu fiers, lui et
moi, de promener Tiphaine dans son landau et de l'exhiber à
l'admiration des badauds. Les week-ends en compagnie de ma
fille et de mon mari auraient donc été des moments de
fête si je n'avais eu à subir les sempiternelles
récriminations de Bruno qui continuait à râler
parce que je m'entêtais à travailler.
Pendant la semaine, j'échappais
aux ronchonnements de mon cher époux que je ne voyais guère.
Comme bien souvent il était retenu très tard sur des
chantiers, il n'était pas rare que je me couche sans
attendre son retour après avoir mis son repas de côté,
prêt à être réchauffé. Je m'avouais
que les retours tardifs de Bruno m'arrangeaient plutôt
bien dans la mesure où ils nous évitaient des
discussions qui s'envenimaient de plus en plus.
Au mois d'août,
Bruno nous avait transportés à La Roque-Gageac et en
était reparti, seul, après un bref séjour d'une
semaine qui avait été consacré à se
reposer, déguster les petits plats élaborés par
papa, bichonner inlassablement sa fille adorée, et se laisser
pousser la barbe pour présenter un aspect plus mature. Ma foi,
cela ne lui allait pas si mal.
Aux alentours du quinze août,
Charles, Ghislaine, et les jumeaux étaient venus nous
retrouver. Miquette et papa s'étaient plaints que le
service de la clientèle les empêche de profiter des
bébés tout leur saoul. Quel fichu métier que
celui de restaurateur, accessoirement hôtelier.
Reposée par ces vacances
passées en compagnie de ceux que je chérissais, dans ma
région tant aimée, j'avais attaqué, avec
ardeur (et sans trop pester contre mes trajets infernaux) une
nouvelle année qui, jusqu'à la pose de Noël,
serait consacrée au labeur. Déjà il fallait
songer au prochain Salon du Prêt à porter d'automne.
Déjà toute la ruche s'enfiévrait.
J'aurais vécu une
existence idyllique - mon travail me passionnait, les affaires de mon
mari marchaient bien et lui donnaient plus de satisfaction que de
désagréments, Tiphaine que je savais dorlotée
par Henriette et Martial, ne me donnait aucun souci et prospérait
- si Bruno ne m'avait gâché mes dimanches.
Il était de nouveau passé
à l'attaque dès notre retour de La Roque-Gageac
où il était venu nous chercher, moi et Tiphaine. Comme
par hasard, c'était alors que nous traversions
péniblement Limoges, comme toujours engorgée par la
circulation, qu'avaient eu lieu les premiers assauts.
Décidément, cette
ville prenait une place prépondérante dans ma vie et,
si une vague superstition ne m'avait retenue, je me serais
volontiers adonnée à des prières impies pour
qu'un séisme la raye de la carte tant je la prenais en
abomination.
Bruno s'était
plaint que trop souvent il retrouvait une épouse endormie et
des plats à réchauffer, qu'il n'avait même
plus l'envie de manger, quand il rentrait le soir. Je lui avais
aigrement rétorqué qu'il était normal
d'éprouver l'envie de se coucher quand la pendule
vous signalait qu'il était près de vingt-trois
heures et qu'on devait se lever à six heures le
lendemain.
Il m'avait accusée
de me désintéresser de son travail. Reproche injustifié
qui m'avait hérissée car, en dehors de nos
escarmouches, de nos quelques propos au sujet de Tiphaine, sujet sur
lequel nous étions toujours d'accord pour nous
congratuler d'avoir réussi le plus beau bébé
du monde, toutes nos discussions avaient pour objet les chantiers de
Bruno.
« On en parle peut-être,
avait-il grincé, mais il ne te viendrait jamais à
l'esprit de m'aider.
- Tu es secrétaire. Tu
pourrais travailler pour moi. Tu pourrais taper mes devis et les
factures, veiller aux règlements des clients, programmer mes
rendez-vous, et tout cela en élevant ta fille toi-même
au lieu de la confier à des gens qui sont peut-être
charmants mais qui sont quand même des étrangers.
- Non, Madame préfère
dépenser toute ton énergie pour une patronne qui trouve
normal qu'on s'échine à son service.
- Sans compter qu'avec
l'argent que tu verses à Henriette pour s'occuper
de Tiphaine, (il n'avait pas osé dire « à
ta place » mais la rancoeur du ton le sous-entendait) et
celui que je débourse à Henri pour faire effectuer ce
travail par sa secrétaire, ton job nous coûte plus qu'il
ne nous rapporte. Alors, je n'en vois vraiment pas l'intérêt.
»
Sur ce plan il m'avait
collée même si j'avais protesté que j'étais
peut-être secrétaire mais que je n'entendais rien
à la comptabilité et encore moins à toutes ces
histoires de charges sociales, de caisses de retraites, et que
savais-je encore.
Sa revanche il en avait joui
sans pudeur un soir sombre, froid, venteux et pluvieux, de fin
octobre quand je lui avait téléphoné, de
l'appartement, après avoir parcouru, à pieds, les
cinq kilomètres qui relient la gare à la résidence
par une route toute en montée. J'avais été
contrainte d'abandonner ma deux chevaux sur le parking de la
gare avec ses quatre roues crevées par des vandales. Bruno
pouvait-il rentrer plus tôt pour que nous puissions tracter ma
voiture jusqu'à un garage ?
« T'es contente ?
La prochaine fois, ce sera la capote que tu retrouveras lacérée.
Et tu seras bien avancée alors, hein ? » Avait été
ses seuls commentaires, pour ne pas me consoler.
Les nerfs usés par ses
perpétuelles récriminations, je supportais de moins en
moins bien les petits tracas qu'on rencontre quotidiennement
dans toute activité professionnelle. Un matin de ce début
novembre, pour une broutille, j'avais fondu en larmes en
présence de Madame Rachel qui aussitôt s'était
émue.
Dans son bureau, devant une
tasse de café, je lui avais tout avoué. Bruno qui
rouspétait, Bruno qui boudait, Bruno qui tempêtait,
Bruno qui ne supportait plus que je travaille. Je lui avais même
confié que j'en été venue à fuir la
présence de mon mari en prétextant ses retours tardifs
pour m'endormir avant qu'il ne réintègre le
domicile et éviter ainsi les chamailleries, mon désarroi
le jour où j'avais réalisé combien mon
attitude était anormale puisque j'aimais sincèrement
mon mari.
« Je comprends, ma petite
Lydie, avait soupiré Madame Rachel.
- Ce serait égoïste
de ma part de chercher à vous retenir tout en sachant que je
mettrais ainsi votre ménage en péril. Et les querelles
qui vous opposent cesseraient si vous abandonniez votre emploi, n'est
ce pas ?
- Croyez moi, aucune
satisfaction professionnelle ne mérite qu'on sacrifie
son enfant et son mari. Rien ne vaut la chaleur d'un foyer. Et
vous le savez bien, vous qui m'avez raconté l'ambiance
familiale dans laquelle vous avez eu le bonheur de vivre votre
enfance et votre adolescence.
- Mais par pitié, Lydie,
ne me lâchez pas avant que nous ayons déniché une
collaboratrice réellement efficace. Je ne tiens pas à
revivre le cauchemar de ce printemps passé. Dites tout de
suite, dès ce soir, à votre Bruno, que vous allez me
quitter pour travailler avec lui mais demandez-lui, en même
temps, qu'il ait la magnanimité du vainqueur et qu'il
m'accorde le délai nécessaire pour vous trouver
une remplaçante. »
JUILLET 1967
Nous avions déniché
la future collaboratrice de Madame Rachel après avoir fait
paraître bien des petites annonces dans divers quotidiens,
après avoir passé bien des heures à tester des
postulantes de tous les genres, de tous les âges, de toutes les
couleurs, après avoir bien souvent désespéré
de trouver une candidate pour le moins acceptable.
Elle s'était
présentée à quelques jours des fêtes de
fin d'année et c'était un vrai cadeau de
Noël.
Madame Rachel et moi avions tout
de suite décelé que ce bout de bonne femme qui ne
dépassait les un mètre cinquante que grâce aux
talons aiguille de ses chaussures, qui oscillait entre la trentaine
et la quarantaine d'années, qui avait l'allure
d'une maîtresse d'école - en plus sexy -
était la perle rare que nous n'osions plus espérer
voir entrer dans le bureau où les candidates se succédaient
depuis ce qu'il nous semblait être une éternité.
Ne me restait plus qu'à
lui apprendre le métier.
Généreusement,
Bruno, tout content d'avoir obtenu satisfaction, m'avait
accordé jusque fin mars pour remplir ce qu'il appelait «
les stupides obligations que je m'imposais bêtement ».
Encore avais-je dû promettre, jurer-cracher : croix de
bois croix de fer, que mon expérience professionnelle et mon
dévouement d'épouse lui seraient définitivement
acquis le jour où Tiphaine fêterait son premier
printemps.
C'était donc dans
un contexte paisible et harmonieux que nous avions fêté
Noël, en famille, à La Roque-Gageac. Une nouvelle fois,
sans Charles, Ghislaine et les jumeaux, hélas. Toujours pour
la même raison, les interventions chirurgicales qui retenaient
Charles à l'hôpital. J'étais bien
contente d'avoir épousé un décorateur et
pas un chirurgien.
Si j'avais tergiversé
pour affronter Henriette dans le but de lui demander d'être
la nourrice de Tiphaine, je remettais de jour en jour le moment où
il faudrait l'avertir que j'allais lui reprendre SON
bébé. Je savais trop que j'allais leur fendre le
coeur à elle et à Martial.
Ils étaient fous de la
gamine. Forcément. Qui s'était occupé de
ses vaccins, de veiller à toujours la tenir propre, de
stériliser les biberons, de l'inciter à force de
câlineries à avaler le contenu des petits pots d'aliment
pour bébé, de la bercer quand elle hurlait de
souffrance à l'apparition douloureuse des premières
dents, de téléphoner pour appeler le médecin au
secours dès les premiers signes de fièvre.
Il m'avait bien fallu me
résigner à leur annoncer la nouvelle.
Henriette s'était
effondrée en pleurs, sur une chaise, tandis que je lisais ce
qui ressemblait fort à des reproches inexprimés dans
les yeux de Martial dont la moustache s'affaissait
lamentablement au fur et à mesure que je m'empêtrais
dans mes explications, mes excuses, mes protestations de gratitude.
Ce n'était que
quelques soirs après, alors que je venais récupérer
ma fille chez eux, qu'Henriette, me laissant à peine le
temps de m'asseoir, m'avait déclaré d'un
ton solennel :
« Lydie, on a bien
réfléchi avec Martial. Il faut qu'on vous parle.
»
Le « on » était
inadéquat car elle avait été la seule à
me faire part du résultat de leurs cogitations tandis que
Martial ne pipait mot mais guettait ma réaction avec une
anxiété évidente.
« Bon, voilà. Vous
allez travailler chez vous et c'est normal que vous vouliez
profiter de votre fille. Mais travailler comme secrétaire,
même chez soi, c'est toujours du travail. »
Et comme j'esquissais un
geste qu'elle avait interprété, à tort,
comme une protestation, elle avait continué avec plus de
virulence :
« Attendez, Lydie, je vous
explique.
- Un bébé cela
nécessite une attention constante. Je ne vous apprends rien.
- Quand vous taperez à la
machine, vous pourrez surveiller Tiphaine sans problème. Mais
quand vous aurez un interlocuteur au téléphone ?
Que vous l'écouterez tout en prenant des notes ?
Reconnaissez que vous ne pourrez plus faire preuve d'autant de
vigilance.
- En ce moment, elle est en est
encore à se traîner à quatre pattes. Mais quand
vous allez la reprendre, ce sera le moment où elle fera ses
premiers pas. Et croyez-moi, Lydie, même si je n'ai pas
d'enfant moi-même, j'ai assez de neveux et nièces
pour savoir de quelles bêtises sont capables des bébés
qui commencent à marcher. Ils se faufilent partout, ils
touchent à tout, il faut tout attacher, tout dissimuler pour
qu'ils ne se blessent pas, pour qu'ils n'avalent
pas n'importe quoi. Les premiers pas d'un enfant, Lydie,
c'est une source de joie mais c'est aussi une galère
pour les parents.
- Alors, si vous voulez bien,
Lydie, je continuerai à vous garder Tiphaine pendant que vous
serez occupée à vos travaux de bureau. Je ne vous
demanderai pas un sou. Si vous êtes d'accord vous pourrez
l'amener quand vous voudrez à partir de neuf heures le
matin et vous la reprendrez quand vous le souhaiterez dans
l'après-midi. »
Sa voix s'était
faite suppliante tandis qu'elle prononçait les derniers
mots de son plaidoyer et les larmes qu'elle ne pouvait retenir
coulaient sur ses joues.
Émue, je l'avais
prise dans mes bras :
« Cela me paraît
être une très bonne idée, Henriette. »
Ce qui ne m'avait pas du
tout émue, et que je n'avais écouté que
d'une oreille distraite tant l'information offrait peu
d'intérêt pour ce qui me concernait, c'est
lorsque Bruno m'avait rapporté qu'Henri entamait
une procédure de divorce. Sa femme le quittait pour son propre
banquier. Que m'importait les déboires conjugaux
d'Henri. De toute façon, dans ma famille, on s'était
toujours accordé à déclarer qu'on ne
pouvait pas faire confiance à un banquier.
Si je faisais abstraction du
trajet pénible que je parcourais matin et soir, agrémenté
quelque fois par des grèves infernales, mes derniers jours de
collaboration avec Madame Rachel s'étaient achevés
paisiblement.
En apprenant mon départ
prochain et définitif, les coupeurs et les ouvrières
avaient bien quelque peu maugréé, Chantal, Maryse et
Marie-Charlotte, pleurniché, mais Viviane, ma remplaçante,
n'avait rencontré aucune réelle difficulté
pour s'imposer.
Elle avait deux avantages
primordiaux : elle avait travaillé pendant de nombreuses
années pour une société de prêt à
porter masculin - récemment mise en liquidation judiciaire -
et elle était aussi rouée que Bérangère.
Elle avait une seule véritable faiblesse : pendant les
moments de stress, elle suçotait goulûment des pastilles
anisées. En vérité cette manie ne gênait
que Madame Rachel que l'odeur d'anis écoeurait
et qui râlait qu'elle allait l'enfermer avec
Ludivine si elle ne renonçait pas à son vice. Mais qui,
par ailleurs, me chuchotait que cette Viviane accomplissait un
travail remarquable ce qui ne l'empêcherait pas, elle,
Madame Rachel, de me regretter car elle me considérait un peu
comme sa fille.
Et puis, le jour de mon départ
était arrivé.
La veille au soir, Tiphaine
m'avait fait la surprise de m'accueillir debout, sans
l'aide d'une main secourable, sur deux jambes bien
flageolantes.
Elle avait voulu se précipiter
vers moi. Las, le poids de son derrière avait triomphé
de son élan et elle s'était retrouvé
assise par terre.
Pas du tout vexée par
l'éclat de nos rires simultanés, moi qui la
regardait avec tendresse, Henriette avec fierté, et Martial
avec un regard ébloui, imperturbable, elle avait aussitôt
entrepris de se redresser sur ses jambes adorablement potelées.
J'avais déjà
eu l'occasion de remarquer que ma fille n'avait pas
seulement hérité les yeux bleus couleur du plus beau
des ciels d'été de Miquette mais également
son caractère obstiné. C'était bien la
digne descendante de celle que papa appelait une tête de mule.
Avec le temps, j'avais
oublié la fête improvisée à l'occasion
du départ de Bérangère. Aussi avais-je été
totalement prise au dépourvu par celle qui avait été
préparée à mon attention.
Le matin, Madame Rachel,
prétextant un douloureux mal de tête persistant, m'avait
suppliée de rencontrer, à sa place, les fournisseurs
avec qui elle avait pris des rendez-vous qu'elle ne pouvait
reporter. Cela ne m'arrangeait guère car il ne me
restait pas beaucoup de temps pour mettre toutes mes affaires en
ordre mais je savais qu'elle n'était pas
douillette et ce mal de tête devait réellement
l'indisposer pour qu'elle sollicite ce service.
La présence de Teddy dans
son bureau ne m'avait pas non plus intriguée. Pourtant
le beau temps aurait dû l'inciter à s'esquiver
au volant de son cabriolet décapotable. J'avais supposé
qu'il s'inquiétait de la santé de Madame
Rachel qu'au grand jamais je n'avais entendu se plaindre
et qui venait toujours travailler même quand une grippe
l'incommodait.
Je n'étais rentrée
que vers quinze heures, sans avoir pris le temps de déjeuner
et totalement affamée, pour découvrir que tous les
bureaux étaient abandonnés par leurs occupants. Seule
échappée de la désertification, Marie-Charlotte
qui pianotait nonchalamment sur le clavier de sa machine à
écrire.
Comme je lui faisais part de mon
étonnement, elle avait daigné me renseigner d'une
voix indifférente :
« Bof, je sais pas trop ce
qui se passe. Ils sont tous en effervescence à l'atelier.
»
Seigneur ! Est-ce que ce
crétin de Laurent avait encore une fois froissé la
susceptibilité de Théodore avec une de ses
plaisanteries aussi idiotes que graveleuses dont il avait le secret ?
Est-ce que mon coupeur guadeloupéen au tempérament
volcanique était une nouvelle fois entré en
ébullition ?
Je m'étais
précipitée vers l'atelier suivie, de loin, par
une Marie-Charlotte toujours aussi indolente.
Le silence qui régnait
derrière les portes de l'atelier loin de me rassurer
avait ajouté à mon angoisse. D'ailleurs il était
tout à fait anormal que les portes soient fermées et je
les avais ouvertes violemment.
Une clameur m'avait
accueillie :
« Vive Lydie ! »
Suspendues aux rampes de néon,
des guirlandes argentées voletaient, agitées par le
souffle des ventilateurs. Sur les murs, des fleurs de papier
éclataient en flashs multicolores. La table des coupeurs était
capuchonnée d'une nappe blanche presque entièrement
dissimulée par les gobelets en plastique, les seaux à
glace dans lesquels étaient plongées des bouteilles de
vin mousseux, les divers flacons contenant des jus de fruits variés,
les plats débordants de fruits, de toasts, de petits fours. Un
énorme moka, de la taille d'un couvercle de poubelle,
trônait au milieu de cette profusion de victuailles et de
boissons, qui clamait, lui aussi, un « Vive Lydie ! »
à la crème chantilly.
L'expression parfaitement
ahurie que j'avais dû afficher avait provoqué un
gigantesque éclat de rire.
Ils m'avaient congratulée.
Madame Rachel et Teddy, Maryse représentant les employées
de bureau, la contremaîtresse ambassadrice des coupeurs et des
ouvrières, tous y étaient allés de leur petit
discours.
Avaient suivi des cadeaux :
un collier de perles de culture délicatement nacrées,
offert par Madame Rachel, Teddy, Viviane, Chantal, Maryse et
Marie-Charlotte, un ensemble en daim couleur aubergine et un manteau
en cuir marron glacé, qu'il avait fallu que j'essaie
sans plus tarder, confectionnés par les coupeurs et les
ouvrières.
Les vêtements m'allaient
à la perfection. Comment avaient-ils réussi cet
exploit ?
Grâce à la
complicité de Natacha (Marie-Madeleine Legoff), l'un de
nos trois mannequins qui offrait des mensurations presque identiques
aux miennes et qui, de bon gré, s'était prêtée
aux séances d'essayage. Natacha que j'avais
toujours considéré comme la plus garce du trio !
J'avais remercié et
embrassé chacun des instigateurs de la fête, sans
oublier aucun des coupeurs, aucune des ouvrières, ce qui
m'avait permis de remarquer l'absence de Ludivine.
D'accord, elle puait, mais
ils n'avaient quand même pas osé l'exclure
des festivités !
Madame Rachel s'en était
expliqué plus tard dans l'après-midi. Ludivine,
en dépit de toutes ses qualités, dégageait
vraiment une odeur trop pestilentielle et sa présence aurait
gâché la fête. Avec diplomatie, Madame Rachel lui
avait accordé un congé exceptionnel pour la journée
avec le prétexte fallacieux qu'elle lui trouvait très
mauvaise mine et qu'un peu de repos lui paraissait
indispensable. Ludivine, dont la perspicacité n'était
pas la qualité première, s'était confondue
en remerciements sans plus se poser de question.
J'avais été
totalement désorientée durant la première
semaine que j'avais passé, seule, chez moi.
Dès le premier jour, le
matin j'avais emmené Tiphaine chez Henriette comme
convenu puis, après avoir pris un deuxième café
en sa compagnie, j'avais rejoint consciencieusement la pièce
que nous avions affectée à usage de bureau et où
m'attendaient quelques devis et factures que Bruno avait
rédigés et que je devais lui taper à la machine
à écrire.
Très vite, j'avais
été confronté à deux pénibles
réalités.
La première était
que le silence qui régnait dans l'appartement
m'empêchait de me concentrer. Pour pallier à cet
inconvénient, j'avais amené, dans le bureau, le
transistor d'habitude posé sur une étagère
dans la cuisine. Mais la musique qu'il diffusait s'était
avérée être un bien médiocre remède.
Jusqu'à présent j'avais travaillé dans une
atmosphère constamment trépidante, perpétuellement
survoltée, et ce calme inhabituel me désemparait.
La deuxième s'était
révélée encore plus contrariante. Je ne
parvenais pas à déchiffrer les griffonnages de Bruno et
je m'étais alors avisée que nous n'avions
jamais échangé la moindre correspondance. Si encore
j'avais eu la moindre idée de ce que pouvaient signifier
ces mots gribouillés selon un style d'écriture
qui pouvait s'apparenter à ce que j'imaginais ressembler
à la calligraphie cunéiforme. Quant aux chiffres qu'il
avait tracés, leur dessin m'avait désespérée.
Impossible de faire la différence entre le un et le deux, le
trois et le neuf.
J'avais renoncé à
m'occuper des factures et la frappe, à la machine à
écrire, de trois devis avait nécessité les
efforts de toute une journée. Encore m'avait-il fallu avoir
recours, à maintes reprises, au dictionnaire, et à
beaucoup d'esprit de déduction pour parvenir à
terminer ma tâche. Ce qui n'avait pas empêché
Bruno de s'étonner douloureusement devant le résultat
de mon travail.
Nul doute que ce médecin
allait accepter avec enthousiasme l'une des prestations que
j'avais chiffrée 1800 francs au lieu de 2800 mais il
vitupérerait contre son décorateur, l'accusant de
chercher à l'arnaquer, en découvrant que le prix
de pose du mètre carré de moquette avait été
multiplié par trois. Ensuite, j'étais assez
érudite pour savoir ce qu'était un tasseau.
Pourquoi avais-je alors écrit, dans cette autre proposition,
qu'il faudrait préalablement prévoir des tronçons
de bois ? Et dans le devis destiné à la partie
concernant la décoration florale d'un restaurant, quelle
extravagance de l'esprit m'avait fait, à chaque
fois, ce qui excluait la possibilité d'une faute de
frappe, employer le terme de mur de soulèvement au lieu de mur
de soutènement.
Enfin, ce n'était
pas bien grave avait-il concédé. J'avais toute la
journée du lendemain pour retaper les trois devis avec les
factures dont il m'avait traduit les chiffres.
Bon prince, pour me consoler en
voyant ma mine dépitée, il m'avait outrageusement
félicitée sur la présentation de mon travail. La
disposition était harmonieuse, le texte aéré,
les colonnes de chiffres bien disposées. Flagorneur !
Tout est question d'habitude
et j'avais très vite appris à déchiffrer
les chiffres, l'écriture brouillonne, et les
abréviations fantaisistes de mon décorateur de mari ;
tout aussi vite enregistré toute la sémantique du
bâtiment, et ce avec autant plus d'acharnement que les
sarcasmes de Bruno m'avaient horriblement vexée.
L'ennuyeux c'était
que, si je m'étais rapidement adaptée à
mon nouveau travail, il ne requérait pas beaucoup de
disponibilité. Quand, au cours d'une semaine, j'avais
eu à taper une facture et un devis, parfois deux propositions
les semaines fastes, répondu à quatre ou cinq appels
téléphoniques, je disposais ensuite de tout un temps
libre dont je ne savais que faire.
Pendant quelques jours, j'avais
consacré mes loisirs forcés à briquer
l'appartement mais c'était une occupation plutôt
fastidieuse et quand bien même je pouvais me glorifier d'un
intérieur reluisant de propreté et fleurant bon la
cire, je n'en éprouvais qu'une satisfaction
mitigée.
Je n'osais aller chercher
Tiphaine chez Henriette de peur de vexer ou de peiner cette dernière
qui, persuadée que j'étais très occupée,
n'aurait pas compris la raison pour laquelle j'éprouvais
le besoin de la présence de ma fille. Et comme je ne voulais
pas, non plus, avouer à Henriette que je n'avais guère
de besogne, de crainte de dévaloriser Bruno, la situation
était sans issue.
Je ne pouvais même pas
sortir, aller me balader. Le téléphone qui, à
tout moment (et savait si bien s'en dispenser) pouvait sonner,
m'emprisonnait chez moi, plus lourd, plus efficace qu'un
boulet de bagnard.
Si encore j'avais su
coudre ou tricoter. J'avais essayé. Le résultat
s'était révélé désastreux.
Si encore, les programmes
télévisés avaient été moins
ineptes.
J'avais occupé mon
temps libre à me languir et à lire, à lire et à
me languir tandis que le lilas succédait aux fleurs d'obier,
se fanait alors que fleurissaient le seringa délicatement
parfumé et les fragiles tulipes qui, à leur tour,
s'éclipsaient pour faire place aux roses triomphantes.
Je m'étais
remémoré, avec nostalgie, les heures exaltantes vécues
en la compagnie de Chantal, Marie-Charlotte, Maryse, et Madame
Rachel. Madame Rachel, qui, au moins une fois par semaine, surgissait
dans nos bureaux mitoyens, les bras chargés d'un
volumineux et appétissant gâteau, qui clamait :
« Allez, les filles, on a
bien mérité une récompense. On fait une pose.
- Chantal (ou Marie-Charlotte,
ou Maryse), allez donc voir dans le réfrigérateur de
Monsieur Teddy. Je suis presque certaine que vous y trouverez bien
une bouteille d'Asti. »
Chantal, ou Marie-Charlotte, ou
Maryse, trouvait toujours une bouteille de vin d'Asti dans le
réfrigérateur de Monsieur Teddy. Ce qui était
pour le moins surprenant parce que nous avions bu la semaine
précédente celle qui s'y trouvait rangée
au frais et que Monsieur Teddy ne buvait jamais de vin d'Asti,
sa préférence allant à un cocktail qu'il
dosait soigneusement de juste la proportion qu'il fallait de
gin additionné de Martini.
Il aurait été tout
aussi vain de découvrir le mystère lié à
la présence sans cesse renouvelée de cette bouteille de
vin d'Asti que de chercher les raisons pour lesquelles, ce
jour-là précisément, nous méritions une
récompense.
Ne nous restait plus qu'à
nous délecter ce qui n'empêchait nullement Maryse
de menacer Madame Rachel d'une plainte auprès du
Tribunal des Prud'hommes.
« Parfaitement, Madame,
protestait cette fille svelte et fougueuse.
- Un jour j'irai vous
dénoncer aux Messieurs des Prud'hommes.
- Vous savez très bien
que je m'astreins à un régime draconien pour ne
pas me laisser envahir par des rondeurs et des bourrelets disgracieux
et sans cesse vous nous soumettez à la torture.
- Je leur raconterai comment
vous prenez un malin plaisir à nous tenter avec des
pâtisseries onctueuses en sachant que nous ne pourrons jamais
résister au plaisir de nous goinfrer. »
Lorsqu'un dimanche midi de
juin, alors que je servais une tarte aux cerises pour terminer notre
repas, Bruno m'avait annoncé que nous étions
invité à dîner le samedi soir prochain chez les
Vermande, un couple qui habitait l'appartement au-dessus de
celui d'Henriette et Martial, j'avais accueilli la
nouvelle avec autant de contentement que de surprise.
Contentement parce que, pour
avoir aperçu les Vermande, ensemble ou séparément,
au cours de leurs allées et venues dans la résidence,
je situais leur âge au niveau du nôtre et que
j'envisageais avec plaisir de rencontrer des personnes avec qui
je pourrais lier des relations d'amitié. Je ne me
faisais aucun souci pour Tiphaine, Henriette et Martial ne seraient
que trop contents de me la garder pour la nuit. Surprise parce que
moi qui étais continuellement à la maison, je n'avais
jamais eu l'occasion de leur parler alors que Bruno, qui
n'était là que le dimanche et passait la majeure
partie de son temps avec sa femme et sa fille, semblait suffisamment
les connaître pour qu'ils nous invitent à dîner.
J'avais simplement oublié
que tous les dimanches matins, sans exception, Bruno fréquentait
le PMU situé au centre du village. Jouer le tiercé
n'était qu'un prétexte pour retrouver, pour
quelques parties de billard, deux ou trois copains qu'il
fréquentait, dont un nommé Valois qui était
instituteur, Rocchi, sous-brigadier de gendarmerie, et Vermande,
notre voisin.
Depuis la pendaison de
crémaillère d'Hugo, nous n'avions plus jamais été
invités par qui que ce soit. Je me demandais donc, avec une
certaine anxiété quelle toilette il convenait de porter
pour cette occasion. Je ne voulais rien qui soit trop apprêté
et me fasse passer pour prétentieuse. Par contre, une tenue
trop simple pourrait donner à penser que j'étais
dédaigneuse. Bruno dont j'avais sollicité l'avis
avait ri de mon indécision :
« Si cela peut te
rassurer, c'est le genre de couple qui se fiche éperdument
de ta tenue vestimentaire.
- Eux, ce sont des intellectuels
avant tout. Alors que tu débarques en robe du soir ou avec un
bikini, je crois bien que cela ne leur fera ni chaud ni froid. »
C'était des
intellectuels totalement ignares en art culinaire. Manifestement,
tous les plats qu'ils nous avaient servis venaient de chez un
traiteur ; même le gâteau, à une époque
où les fruits abondaient !
Elle, Suzanne, était
professeur d'histoire et géographie.
Au collège où
j'avais étudié, les professeurs qui m'avaient
enseigné ces matières cumulaient systématiquement
l'enseignement de l'histoire et de la géographie,
ce qui m'avait toujours paru assez surprenant. En effet, il me
semblait que ces matières étaient assez riches pour
qu'un enseignant se consacre uniquement à l'une ou
à l'autre.
Presque aussi grande que Bruno,
qui mesure quand même un mètre soixante-dix-huit,
Suzanne aurait été assez agréable à
regarder avec sa tignasse de cheveux longs et frisés de la
couleur qu'on nomme communément « poil de carotte
» si la joliesse de son visage n'avait été
déparée par une bouche trop grande aux lèvres
négroïdes.
Marc, lui, professeur de
mathématiques, sans doute de la taille de son épouse
mais qui paraissait plus petit à cause de son corps trapu,
offrait une vague ressemblance avec un de ces empereurs romains qui
illustrent nos livres d'histoire. Ses cheveux noirs étaient
coupés ras et sa bouche gourmande s'harmonisait
parfaitement avec un visage un peu gras.
Ils nous avaient reçus de
charmante façon et s'étaient montrés très
cordiaux. Pourtant, contrairement à Bruno, je n'étais
pas parvenue (et je ne parviens toujours pas) à me sentir
totalement à l'aise avec eux sans pouvoir en déterminer
la raison.
Cela ne tenait pas à
leurs propos qui étaient anodins, ni à leur
comportement, tout à fait normal, pas plus qu'à
leur tenue qui n'avait rien d'excentrique. Elle portait
une robe d'hôtesse qui mettait son corps en valeur sans
provocation et lui était vêtu d'une chemisette et
d'un pantalon de jean.
Ils nous avaient déclaré
être un couple libéré, sans plus d'explication,
et j'aurais bien été en peine d'apprécier
ce qu'ils entendaient par là. À mes yeux, libérés
ou pas, ils ressemblaient à tous les couples que j'avais
rencontrés.
Comme tous les gens qui
cherchent à sympathiser, nous nous étions racontés
succinctement et rien de ce qu'ils avaient pu dire et qui les
concernait ne m'avait paru bizarre ou choquant. Je m'étonnais
donc du léger malaise que je ressentais en leur présence
et j'en avais attribué la cause au fait que j'étais
depuis trop longtemps astreinte à une existence quasiment
solitaire qui m'avait rendue farouche et peu sociable.
Nous avions terminé la
soirée, confortablement installés qui sur le canapé,
qui dans un fauteuil, en buvant un café accompagné d'un
verre d'alcool, en continuant à discuter. Marc s'était
emparé de la guitare posée sur un meuble bas et en
avait joué, désireux, semblait-il d'accompagner
nos propos d'un fond musical.
Las, le malheureux écorchait
tellement la musique qu'il m'avait fallu un certain temps
pour reconnaître le thème du film « Jeux interdits
». Au risque de paraître faire preuve d'un esprit
intolérant, nul doute que si j'avais connu Monsieur
Alexandre La Goya, je n'aurais pas hésité à
aller lui dénoncer ce pur vandalisme.
Si j'avais ressenti un
certain malaise en présence de Suzanne et Marc, c'était
un malaise certain que me procurait la présence d'Henri.
Je voulais bien admettre qu'il
était traumatisant d'être abandonné par son
épouse, je voulais bien comprendre qu'il ne se remettait
pas de la trahison de son banquier, je voulais bien imaginer combien
il était affligeant de passer des soirées solitaires,
mais j'avais fini par trouver agaçant puis très
vite pénible qu'il s'invite d'office à
venir dîner chez nous un soir, puis deux soirs par semaine.
Quand je reprochais à
Bruno de l'autoriser à se permettre de telles libertés,
ce dernier reconnaissait bien volontiers qu'il n'appréciait
pas plus que moi le fait qu'Henri s'incruste chez nous,
avec un parfait sans-gêne, sans même lui demander son
avis. Mais comment aurait-il pu protester ? Si Bruno n'avait
pas à chercher les clients, s'il faisait de bonnes et
fructueuses affaires, c'était grâce à
Henri. Il fallait se montrer un peu patient avec ce dernier. La
situation finirait bien par évoluer. Un jour ou l'autre,
Henri rencontrerait une autre femme qui lui ferait oublier celle qui
l'avait quitté et tout rentrerait dans l'ordre.
En attendant ce jour, je
n'appréciais pas du tout la façon dont Henri me
reluquait tandis que j'évoluais dans la cuisine quand je
servais le repas. Tandis que Bruno lui parlait, le nez plongé
dans son assiette, je sentais le regard trouble d'Henri qui
s'attardait sur mon dos tandis que je me baissais pour attraper
le rôti dans le four, sur ma poitrine quand je me penchais pour
débarrasser les couverts, sur mes jambes quand je lavais la
vaisselle dans l'évier. Et toujours son regard se
détournait, ses yeux pâles me fuyaient quand je le
fixais.
Un jour, il avait décidé
- sans me demander mon avis - que nous nous connaissions depuis assez
longtemps pour m'embrasser sur les joues pour me saluer au lieu
de me serrer la main. J'avais éprouvé autant de
répugnance au contact de ses lèvres molles et humides
qu'à celui de ses mains moites.
Lorsque la sonnette de la porte
de l'appartement avait tinté en début
d'après-midi, ce mercredi de juillet, je n'étais
vêtue que d'un short et un tee-shirt pour vaquer à
mes inoccupations tant la chaleur était caniculaire.
Un bref instant, j'avais
hésité à aller revêtir une robe avant
d'aller ouvrir mais j'y avais renoncé. Après
tout ma tenue était décente et le fournisseur ou le
représentant qui carillonnait avec insistance pourrait
admettre une certaine décontraction vestimentaire.
Ce n'était ni un
représentant ni un fournisseur qui martyrisait la sonnette,
c'était Henri.
« Je peux entrer, Lydie ?
»
J'étais restée
figée pendant qu'il refermait la porte de l'appartement
derrière lui.
Alarmée à la vue
de son teint encore plus blême qu'à l'accoutumée,
je m'étais entendu coasser :
« Bruno... ? »
Parce qu'il ne pouvait y
avoir qu'une explication à la visite inopinée
d'Henri, Bruno avait été victime d'un
accident.
Je le connaissais assez tatillon
mon Bruno pour ne pas hésiter à escalader de
gigantesques échelles, à grimper sur des échafaudages,
pour contrôler, vérifier, rectifier un détail qui
ne lui convenait pas. C'était certain, il avait été
victime d'une chute. En cet instant, il était peut-être
allongé sur une table d'opération, sur un lit
d'hôpital, les membres fracturés, ou pire encore.
Il n'était qu'à
voir l'attitude hésitante d'Henri, sa gêne
évidente, pour comprendre qu'il venait m'apprendre
une mauvaise nouvelle.
Quand il m'avait prise
dans ses bras, sans doute pour m'apporter son réconfort,
ma gorge s'était nouée, mon ventre s'était
crispé douloureusement, mon esprit s'était
affolé. Henri allait m'annoncer une nouvelle plus grave
encore que je ne l'avais supposé.
Il était bien question de
réconfort !
Il avait entrepris de me serrer
contre lui tout en piquetant mon visage, mes épaules, mon cou
de baisers humides et goulus, tout en m'entraînant vers
le salon.
Je m'étais débattue
pendant qu'il me faisait choir sur le canapé et se
démenait en tentant de faire glisser la fermeture éclair
de mon short. Il transpirait et bredouillait en haletant :
« Oh,
Lydie ! Lydie si fraîche ! Lydie si tentante.
Laisse-toi faire. Il y a si longtemps que j'en ai
envie ! »
J'avais été
bien inspiré d'enfiler un short ce jour-là.
Plus exaspérée par
le grotesque de la situation qu'apeurée, j'avais
hurlé :
« Arrêtez, Henri !
Ça suffit comme ça, vous êtes ridicule !
Lâchez-moi immédiatement ! »
Autant essayer d'endiguer
la crue d'un torrent déchaîné avec quelques
brindilles de paille pour faire barrage !
Jamais je n'aurais imaginé
une telle force chez cet homme d'apparence fluette. Il m'avait
maintenue, à demi couchée, un bras coincé
derrière le dos, dans une position plutôt inconfortable,
sur le canapé, tout en me bâillonnant la bouche de ses
lèvres baveuses et gloutonnes et en parcourant mon corps d'une
main moite, visqueuse et répugnante comme une limace, qu'il
était parvenu à glisser sous mon tee-shirt.
J'avais beau ruer, me
débattre, crier quand je parvenais, brièvement, à
échapper à ses baisers voraces et immondes qui me
soulevaient le coeur, aucune de mes tentatives ne parvenait à
me libérer, à échapper à son sexe qu'il
frottait contre mon ventre avec frénésie. Loin de le
calmer, ma résistance semblait, bien au contraire, l'exciter
d'avantage encore, décupler ses forces. Je n'allais
quand même pas me laisser violer !
Alors que je commençais à
paniquer sérieusement, des coups violents avaient martelé
la porte.
« Qu'est ce qu'il
se passe la dedans, Bon Dieu ? Ouvrez ! Ouvrez tout de
suite ! »
Surpris, Henri avait relâché
son étreinte. J'en avais profité pour me dégager
prestement et aller ouvrir.
Bernard, le mari de Solange,
l'infirmière, se tenait sur le seuil du palier, visage
fermé et sourcils froncés.
Incapable d'émettre
le moindre son, d'un geste, je lui avais fait signe d'entrer.
L'aspect que nous
présentions, Henri, livide, ruisselant de sueur, les pans de
sa chemisette partiellement sortis d'un pantalon débraguetté,
moi, écarlate, mes courts cheveux ébouriffés, la
bouche tuméfiée, ne laissait aucun doute sur les
événements qui venaient de se dérouler.
« Je crois, Monsieur, que
votre présence est indésirable. » Avait tonné
Bernard, d'une voix cinglante, en désignant la porte à
Henri qui s'était empressé de la franchir et de
s'enfuir en dévalant l'escalier tandis que,
submergée tout à la fois de honte et de soulagement, je
titubais jusque dans la cuisine pour aller m'écrouler,
en larmes, sur la première chaise qui se présentait.
« J'étais en
train de faire une sieste. C'est Nathalie qui vous a entendu
crier, m'avait expliqué Bernard tout en me tapotant le
dos d'un air emprunté.
- Au premier cri, elle ne s'est
pas alarmée. Après tout vous pouviez vous être
blessée en vous coupant ou en vous cognant.
- Mais quand elle vous a entendu
crier encore et encore, cela lui a paru bizarre et elle s'est
inquiétée. Alors, elle est venue me réveiller. »
Il avait suggéré :
« Vous devriez boire un
café, avec un petit verre d'alcool si vous en avez. Ça
vous remontera après toutes ces émotions. Vous êtes
blanche à faire peur.
- Sans compter que ça me
ferait du bien aussi parce que, tel que vous me voyez, j'en ai
pas l'air, mais je suis tout retourné. »
Les larmes taries mais les mains
agitées d'un tremblement que je ne parvenais pas à
réprimer, je nous avais servi une tasse de café
réchauffé accompagnée d'un verre de
Vieille Prune, tandis qu'il commentait sobrement :
« C'est pas Dieu
possible qu'il existe de pareils salauds, quand même !
»
Le soir, Bruno avait d'abord
écouté avec incrédulité le récit
de l'agression dont j'avais été victime.
C'était une mauvaise plaisanterie ? Henri, ce brave
homme, doux comme un agneau, un violeur ? Mais son scepticisme
avait été de courte durée, surtout quand je lui
avais montré les hématomes violâtres qui
n'enjolivaient pas mes bras.
Ses traits s'étaient
convulsés de fureur.
Il allait aller trouver Henri.
Il allait lui casser la figure à ce charognard. Il allait le
démolir cet infâme salaud. Il allait lui flanquer la
plus belle des raclées, en faire de la chair à pâtée.
J'avais eu bien de la
peine à le calmer.
S'imaginait-il qu'Henri
l'attendait tranquillement à son domicile ? C'était
sans doute un salopard mais il n'était quand même
pas assez crétin pour ne pas se douter que j'allais
raconter ma mésaventure à mon mari et que la première
idée de ce dernier serait de lui démolir le portrait.
J'avais même fait
plus que chercher à apaiser Bruno. À contrecoeur,
parce que rien ne m'aurait rendu plus heureuse que de voir
Henri sévèrement rossé, j'avais minimisé
l'incident. Je n'oubliais pas que Bruno et Henri
travaillaient en étroite collaboration et qu'un échange
de gnons ne faciliterait pas leurs rapports qui risquaient déjà
d'être tendus après ce qu'il venait de se
passer.
« Tu sais, mon chéri,
je crois qu'Henri a été pris d'un coup de folie.
- Toutes ces histoires qui le
perturbent, sa femme qui l'a quitté, son banquier qui le
trompait, peut-être bien que cela lui a dérangé
un peu le ciboulot.
- Pour peu qu'il ait bu un
petit coup de trop avec la chaleur qu'il faisait aujourd'hui...
- Je pense que le mieux, c'est
que tu lui dises son fait, calmement mais fermement la prochaine fois
que vous vous verrez. De toute façon, je ne crois pas qu'il
ait jamais envie de recommencer. »
Pour que ma mansuétude ne
prête pas à malentendu, j'avais clos mon discours
d'un catégorique :
« Bien sûr, il est
hors de question qu'il remette jamais les pieds ici. »
JANVIER 1968
Bruno n'avait pas eu
l'occasion de dire son fait à Henri. Les trois seules
fois où il l'avait vu, les derniers jours de juillet qui
avaient suivi l'épisode de mon agression, ces rencontres
avaient toujours eu lieu sur des chantiers et Henri était
toujours en compagnie de maîtres d'oeuvres et
d'artisans de diverses corporations. Et dès le premier
jour d'août, Henri s'était volatilisé
vers des horizons lointains. Il était parti en vacances avait
répondu sa secrétaire à Bruno qui avait cherché
à le joindre par téléphone.
Remettant les explications à
plus tard, Bruno nous avait emmenés à Avignon où,
depuis un certain temps, Charles et Ghislaine nous pressaient d'aller
les voir.
À Avignon, Nous avions
vécu quinze jours de délicieux farniente dans le
splendide manoir qui abritait ma soeur, mon beau-frère et
leurs jumeaux, servis par une cuisinière maternelle et
familière (mais sans outrecuidance), une nurse effacée
et efficace, deux jeunes soubrettes mutines et rieuses et un
jardinier aussi aimable et disert qu'un sanglier sauvage.
D'ailleurs, même physiquement, je lui trouvais une
certaine ressemblance avec ce charmant animal.
Pendant que, dans son hôpital,
Charles découpait les chairs de ses patients, Ghislaine avait
convié Bruno à l'accompagner lors de ses
promenades à cheval. Son éducation de fils de banquier
avait initié Bruno à l'art équestre et,
sans être un cavalier accompli, il n'était pas
novice et se tenait bien en selle. Pour ma part, si j'admirais
la beauté de ces nobles animaux, je n'étais pas
tentée, pour autant, de grimper sur leur dos et j'avais
préféré folâtrer en compagnie de Tiphaine
et des jumeaux.
Nous avions pris des cours de
tennis et je n'avais pas été peu fière
lorsque le moniteur avait assuré que je serais une championne
quand j'aurais amélioré mon revers mais je
m'étais bien gardé de plastronner devant Bruno à
qui ce même moniteur avait déclaré qu'il
lui trouvait le jarret un peu mollasson.
À la mi-août,
Charles, Ghislaine et les jumeaux, Bruno, Tiphaine et moi, avions
chargé nos voitures respectives pour nous diriger vers La
Roque-Geageac où papa et Miquette nous attendaient avec la
plus vive impatience tout en regrettant que Bruno ne reste que le
temps d'une nuit avant de reprendre la route vers Paris où
des chantiers l'attendaient.
Comme toujours, à La
Roque-Gageac, deux semaines avaient passé trop vite.
Jacquou, le premier moment de
déception passé, parce qu'il estimait que ses
cousins et cousine ne grandissaient pas bien vite, s'était
engoué de Tiphaine dont il était devenu le plus assidu
des chevaliers servants. Il est vrai que, si Sébastien et
Sylvain étaient d'adorables bambins, ma fille n'avait
pas son pareil pour exercer ses talents de séductrice. Elle
n'avait pas besoin de pleurnicher ou de trépigner pour
obtenir ce qu'elle désirait obtenir. Il était
presque impossible de résister à ses fossettes, son
gazouillis et ses minauderies. Par chance, Tiphaine n'était
pas capricieuse et, en général, ses désirs
demeuraient raisonnables.
Nous n'avions pas manqué
d'emmener les petits chez tante Mathurine et tonton Séverin
et ces derniers, après s'être longuement extasiés
sur la bonne mine de nos enfants, nous avaient remercié de
notre visite en nous chargeant les bras de boîtes de foie gras
et de bouteilles de vin provenant de leur vigne.
De retour à la résidence,
il m'avait été d'autant plus dur de confier
de nouveau Tiphaine à Henriette que j'avais pris goût
à la compagnie de ma fille pendant les vacances. Mais comment
agir autrement ?
Il fallait que j'ai
réellement beaucoup de reconnaissance et d'affection
pour Henriette et Martial qui avaient si bien veillé sur mon
bébé pour me résigner à leur abandonner
Tiphaine toute la journée ; surtout que j'aurais eu
tout loisir de veiller sur elle. Le téléphone ne
sonnait pratiquement plus jamais et ce n'était que de
loin en loin que j'utilisais la machine à écrire
pour la frappe d'un devis.
Après plus d'un
mois d'inactivité, je m'étais décidée
à faire part de mon inquiétude à Bruno qui
m'avait alors avoué qu'il n'était pas
parvenu à reprendre contact avec Henri depuis le retour de
vacances de celui-ci. Quand Bruno téléphonait, Henri
était toujours absent (c'était du moins ce que
prétendait sa secrétaire) et aucun des messages que
Bruno avait laissé à l'attention d'Henri
n'avait donné lieu à une réponse. Il était
devenu insaisissable Henri que Bruno avait aperçu lors de
quelques rares réunions de chantiers auxquels ils assistaient
ensemble et qui s'était esquivé chaque fois que
Bruno avait tenté de l'aborder. Il fallait se faire une
raison ; Henri, sans avoir le courage de le dire, avait décidé
de mettre fin à leur collaboration. Mais il ne fallait pas que
je m'inquiète me certifiait Bruno : il n'avait
pas besoin d'Henri, il était assez grand pour démarcher
les clients lui-même.
Je m'inquiétais
quand même.
Fort heureusement, courant
octobre, un appel téléphonique de la reine mère,
Albane Manzel, était venu me distraire de mes préoccupations.
J'avais failli en tomber
sur le derrière quand elle s'était annoncée
au téléphone. Bruno et moi n'avions pas revu les
surgelés depuis la naissance de Tiphaine. Albane et Edmond,
toujours aussi constipés, avaient daigné me rendre une
brève visite à la clinique pour faire la connaissance
de leur petite fille dans le seul but, semblait-il, de s'assurer
que l'enfant était parfaitement constituée et que
je n'avais pas mis au monde un être mal formé ce
qui aurait été un déshonneur pour le clan
Manzel.
Lors de son appel téléphonique,
Albane s'était contentée de me dire que les
Manzel vivaient un moment dramatique et que Bruno et moi étions
concernés. La famille nous conviait donc pour une réunion
d'une importance vitale et aucune excuse ne pouvait être
envisagée ni ne serait tolérée. Nous
participerions à cette réunion qui se tiendrait dans le
bureau de Geoffroy le prochain vendredi à dix-sept heures,
après la fermeture de la banque pour le week-end.
Le ton d'Albane était
aussi dictatorial que comminatoire et j'avais eu bien du mal à
résister à l'envie de lui répondre :
« Allez vous faire foutre ! »
Qu'est ce qui pouvait bien
affecter le clan Manzel et nous concerner ? Ils vivaient un
moment dramatique avait prétendu Albane. Apparemment, personne
n'était mort ou atteint d'une maladie grave. Elle
l'aurait dit. Bruno et moi pouvions-nous d'ailleurs être
concernés par la mort ou la maladie grave d'un membre de
la famille Manzel ?
Intrigués, Bruno et moi
avions longuement supputé sur les causes qui pouvaient
paraître dramatiques aux surgelés et en étions
arrivés à la conclusion que seule la faillite de la
banque pouvait émouvoir les Manzel. Et si c'était
cela qui les mettait en émoi, nous étions bien tous
deux d'accord que, pour notre part, nous nous en fichions
éperdument.
Nulle faillite ne menaçait
la banque. L'auteur de la situation dramatique qui affolait les
surgelés, c'était Astrid.
À force de tromper son
mari, les reins souples et le coeur léger, elle avait
fini par s'éprendre d'un lord anglais rencontré
à Longchamp et qui, tout comme elle, assistait aux courses de
chevaux.
Geoffroy avait ainsi appris que
son épouse était une parieuse acharnée qui
dilapidait tout l'argent qu'il lui allouait pour ses
menus plaisirs (une misère, m'avait confié
Astrid) sur les champs de courses.
Le lord anglais, un
quadragénaire héritier d'un magnat de la filature
britannique vivait, la plus grande partie du temps, confortablement
de ses rentes dans le Sussex avec pour seules occupations une
pratique intensive du polo, des rallyes automobiles, des courses de
régates et, quand c'était la saison, de la chasse
au renard.
Séduit tout autant par la
beauté que par le charme et la classe d'Astrid, il avait
décidé que cette merveilleuse jeune femme méritait
bien qu'il renonce à son célibat.
Résultat, Astrid avait
décidé de divorcer.
Étonnement de Bruno. En
quoi lui et moi étions-nous concernés ?
Albane l'avait foudroyé
du regard. Mais enfin où avait-il la tête ? Chez
les Manzel, une famille de catholiques pratiquants, on ne divorçait
pas ! Que Bruno n'ait même pas sursauté en
entendant évoquer les absurdes prétentions d'Astrid
à vouloir divorcer était sidérant !
Évidemment que nous
étions concernés ! Toute la famille devait se
montrer soudée pour faire renoncer Astrid à son projet
insensé. Elle ne voulait pas écouter Albane, se
refusait à entendre Edmond, faisait la sourde oreille quand
Geoffroy lui parlait. Quand le trio l'avait menacée de
lui faire interdire la garde de son fils, elle avait ricané
qu'elle s'en ferait faire un autre, beaucoup plus
aimable, par Don. Il s'appelait Donald, le lord anglais.
Albane, Edmond et Geoffroy ne
nous priaient pas - et sans aller jusqu'à prétendre
qu'ils nous ordonnaient - ils nous exhortaient fermement à
ramener Astrid à la raison. Astrid avait toujours éprouvé
une certaine sympathie incompréhensible pour moi et Bruno.
Nous seuls étions maintenant susceptibles de parvenir à
la raisonner. Nous étions leur dernier recours.
C'était bien le
seul moment de la discussion où ils s'étaient
adressés conjointement à moi et à Bruno.
Jusqu'alors ils avaient ostensiblement ignoré ma
présence au point que je m'étais demandée
pour quel motif ils avaient pris la peine de me convier à
cette réunion familiale.
J'avais guetté la
réponse de Bruno, avec curiosité, pendant les brefs
instants de silence qui avaient suivi la harangue d'Albane. Les
Manzel n'avaient aucune idée de la rancune que mon cher
mari avait accumulée envers eux depuis que Geoffroy avait
refusé de lui prêter l'argent qui lui aurait
permis de s'associer avec Hugo.
Dans un premier temps, il avait
décidé qu'il n'irait pas à ce
rendez-vous. Il se fichait éperdument des problèmes
d'Albane et tutti quanti et rien ne pouvait le contraindre à
répondre à leur convocation.
Puis, presque à la
dernière minute, il avait résolu d'assister quand
même à cette réunion. Elle lui donnerait
l'occasion de « mettre les points sur les i » avec
ses parents et son frère. Il leur ferait savoir qu'il
était temps pour eux d'admettre qu'il n'était
plus un gamin, que les Manzel n'avaient pas à lui dicter
ses actes et que, s'ils n'étaient pas contents,
ils pouvaient aller se faire voir.
Bruno avait marqué un
premier point en se permettant de nous faire arriver avec plus de
trois quarts d'heure de retard à la réunion à
laquelle nous étions conviés, ce qui était un
manque d'égard inadmissible pour les surgelés.
Edmond s'était toutefois contenté de souligner
notre entrée par un acerbe :
« Ces quelques poils que
tu t'es laissé pousser sous le menton sont parfaitement
ridicules.
- Ce sont les gens qui manquent
de caractère qui se dissimulent derrière une barbe. »
Il avait marqué un
deuxième point en négligeant de répondre à
Albane pour se tourner vers Geoffroy :
« Mon très cher
frère, j'estime qu'Astrid a un sacré coup
de pot de pouvoir enfin connaître un homme, un vrai, et pas une
machine à calculer. Alors, quand tu la verras, tu lui
souhaiteras beaucoup de bonheur de ma part. »
Je ne pouvais en vouloir à
Bruno d'avoir pris plaisir à défier ses parents
et son frère mais je n'avais pu m'empêcher
de penser - en me gardant bien de le lui dire - que le moment était
peut-être mal choisi pour se faire un ennemi de Geoffroy.
Reprise par mes préoccupations,
j'avais vite oublié les surgelés et leur
mélodrame insignifiant.
Bruno avait achevé la
réalisation d'un dernier chantier depuis à peu
près trois semaines et aucun autre ne se profilait à
l'horizon. Les devis restaient sans réponse et quand je
téléphonais pour relancer les clients ces derniers me
répondaient qu'ils avaient accepté des
propositions plus alléchantes. Les architectes et les maîtres
d'oeuvres contactés par Bruno lui certifiaient
qu'ils feraient appel à ses services dès que
l'occasion se présenterait mais, selon eux, les affaires
n'étaient pas des plus florissantes actuellement ;
le marché stagnait. En désespoir de cause, Bruno avait
même été jusqu'à téléphoner
à certains artisans qu'il avait fait travailler «
Tiens, au fait, j'ai un creux d'une quinzaine de jours
entre deux chantiers ces prochains temps. Si tu entends dire qu'on
a besoin d'un décorateur, tu peux donner mes
coordonnées. Tu sais bien que j'offrirai toujours le
meilleur de mes services à quelqu'un qui se présentera
de ta part. ». J'étais bien certaine que son ton
faussement décontracté n'avait trompé
personne. Les gens ont toujours du flair pour repérer ceux qui
sont aux abois.
Le temps passait, j'avais
vu défiler chaque jour de novembre sans qu'aucun client
se manifeste et je commençais à angoisser sérieusement
en regardant tomber la neige ces premiers jours de décembre.
Nous avions tout tenté.
Nous avions fait paraître des encarts publicitaires dans les
quotidiens régionaux, nous avions fait imprimer des
affichettes multicolores que j'avais été glisser
subrepticement entre les essuie-glace et les pare-brise des voitures
stationnées dans les petites villes adjacentes. À
partir d'un annuaire professionnel, nous avions répertorié
tous les maîtres d'oeuvres et les cabinets
d'architectes de la région parisienne pour leur adresser
un mailing proposant les services de Bruno. Nous avions ensuite
téléphoné à chacun pour connaître
les résultats de ce mailing. Nos tentatives n'avaient
été couronnées d'aucun succès.
Tous les matins, Bruno partait
au volant de sa voiture pour ne rentrer que le soir. Prospectait-il
des clients ainsi qu'il le prétendait ou se réfugiait-il
dans un cinéma ou dans un bar pour y lire les journaux ainsi
que je le soupçonnais ?
Après avoir emmené,
chez Henriette, une Tiphaine qui me tenait de longs discours dans un
charabia de gazouillis auquel je ne comprenais goutte, je vaquais au
soins du ménage jusqu'au moment où je me
résignais à aller m'asseoir dans le bureau pour
éplucher nos relevés bancaires.
Mon compte ne nécessitait
pas beaucoup de calculs. Depuis que je ne travaillais plus, il
affichait une très modique somme, juste le minimum pour le
maintenir en activité.
Le compte bancaire professionnel
ne requérait pas non plus les talents d'une
mathématicienne. Lorsque le montant du chèque de la
facture de téléphone serait prélevé, il
ne resterait plus grand-chose au crédit.
Le seul compte qui fonctionnait
était celui de Bruno que j'alimentais en prélevant
de l'argent sur notre carnet de Caisse d'Épargne.
J'ai un tempérament
de fourmi ; mes racines paysannes ne m'incitent pas à
dilapider l'argent gagné grâce à un travail
acharné et constant. À cause de cet atavisme paysan qui
se méfie toujours du coup du sort, de la maladie ou de
l'accident imprévisible, j'avais soigneusement
économisé pendant toute la période où les
affaires de Bruno avaient été prospères.
Mais à deux reprises les
Vermande nous avaient invités et il avait bien fallu rendre
ces invitations à dîner. Mais, tous les mois les
échéances des crédits contractés pour
l'achat de l'appartement ponctionnaient notre budget.
Mais il y avait les notes d'électricité, de gaz,
de téléphone, d'essence. Mais Noël
approchait et il faudrait acheter des cadeaux.
Et tous les jours, je comptais
et recomptais.
Voyons en nous restreignant
sur... J'aurais bien eu besoin d'une nouvelle paire de
bottes. Les miennes étaient usées et hier j'étais
rentrée avec les pieds trempés après avoir
marché seulement deux cents mètres dans la neige. Je me
contenterais de les faire ressemeler. Si je me laissais pousser les
cheveux, j'économiserais sur les frais de coiffeur,...
Ces économies de bout de chandelle étaient dérisoires
et j'en avais parfaitement conscience.
Un soir, alors que je lavais la
vaisselle pendant que Bruno l'essuyait (parce qu'il avait
préféré me proposer son aide plutôt que
regarder la télévision - il fallait vraiment que les
programmes soient particulièrement débiles), saturée
d'anxiété, de ces comptes que je faisais chaque
jour sans illusion, je n'avais pu m'empêcher de
suggérer :
« Et si tu allais voir
Hugo ? Après tout, vous ne vous êtes pas quittés
en si mauvais termes ? »
Tellement fulgurante que je ne
l'avais pas vu venir !
Ensuite, tout s'était
déroulé comme un film au ralenti.
J'avais porté la
main à ma joue qui, d'abord comme anesthésiée,
devenait de plus en plus cuisante tandis que Bruno me dévisageait
avec une expression de stupeur intense et que l'assiette qui
venait de lui échapper des mains se brisait sur le carrelage.
C'était donc ça
une gifle !
Lorsqu'au temps de notre
enfance Ghislaine et moi nous nous chipotions ou lorsque nous jouions
des tours pendables, papa nous avait plus d'une fois menacées
de mémorables fessées mais ces avertissements nous
faisaient rigoler. Papa criait beaucoup mais jamais il n'aurait
porté la main sur nous. Jamais, jusqu'à ce jour, je
n'avais été giflée. les pires sévices
que m'avaient infligé quelques camarades, à
l'école primaire, se résumaient à une
sévère empoignade de cheveux tirés et les seuls
horions dont j'avais le souvenir étaient les bourrades
et les pinçons que nous avions échangés, ma soeur
et moi, lorsque nous nous disputions.
Combien de temps étions-nous
restés à nous contempler, Bruno et moi, aussi ahuris
l'un que l'autre, pendant que ma joue commençait à
enfler ?
« Lydie, ma chérie,
je suis désolé ! »
Confuse, j'avais émis
un petit rire embarrassé en me baissant pour ramasser les
débris de l'assiette.
« Mon Dieu qu'est ce
qui m'a pris ? Qu'est ce que j'ai fait !
»
Il avait entrepris d'arpenter
la cuisine à grands pas ce qui était un exploit car la
cuisine, même si elle est assez spacieuse, est sérieusement
encombrée par le réfrigérateur, la machine à
laver le linge, et la grande table avec ses quatre chaises, pendant
que je demeurais figée, les morceaux de l'assiette à
la main, sans avoir la présence d'esprit de les jeter
dans la poubelle. Son monologue, volubile, ne me parvenait qu'à
travers un voile cotonneux.
« C'est vrai, je
suis désolé, Lydie, crois-moi. Je ne voulais pas te
frapper. C'était un geste incontrôlé, le
coup est parti sans que je m'en rende compte.
- Mais aussi, qu'est ce
qui t'es passé par la tête ? Est-ce que tu
réalises à quel point ta suggestion était
blessante ? C'est pas une gifle que, toi, tu m'as
assénée, c'est un coup de matraque ! Aller
quémander du travail à Hugo ! Pourquoi pas à
genoux et en le suppliant pendant que tu y es ! Et bien, tu ne
fais pas grand cas de ma fierté ! Dis, tu m'imagines
en train d'implorer Hugo de me donner du boulot, n'importe
quoi qui me permette de gagner un peu de menue monnaie pour nourrir
ma femme et mon enfant !
- Franchement, réponds-moi,
Lydie, c'est ça que tu veux ? Que je me conduise
comme un dégonflé ? »
Sans transition, il avait
continué, en me regardant d'un air apitoyé :
« Tu sais que ta joue est
drôlement enflée. Tu as très mal mon poussin ?
- Attends, assieds-toi, ne bouge
pas, je vais te mettre de la glace dessus, ça va te soulager.
- Ma pauvre chérie, je
comprends tes craintes mais fais-moi confiance, ce n'est qu'un
mauvais moment à passer. Tu vas voir, je vais vite retrouver
de la besogne et bientôt on rigolera de tout ça. »
Le lendemain, parmi le maigre
courrier, dont une lettre de Marinette et deux factures, j'avais
trouvé un devis accepté. Il datait du mois de septembre
mais, comme les travaux n'étaient pas prévus
avant le tout début janvier, le client n'avait pas jugé
utile de l'envoyer plus tôt avec le mirobolant chèque
d'acompte qui l'accompagnait.
Bruno avait jubilé. Il se
rappelait avoir établi d'autres propositions pour des
chantiers qui n'étaient pas prévus avant janvier
ou février et donc rien n'était perdu. Le plus
difficile s'était de se remettre sur les voies, après
tout s'enchaînerait. Le devis accepté concernait
la réfection de tout un ensemble de bureaux ce qui n'était
pas une mince affaire. Qui est ce qui c'était montré
bien sotte en s'inquiétant à tort ? Tiens,
pour fêter la bonne nouvelle, on allait inviter les Vermande à
dîner.
Une vilaine bronchite contractée
par Tiphaine nous avait empêchés d'aller à
La Roque-Gageac à Noël et nous avions passé des
fêtes bien tristounettes.
Heureusement que je n'avais
plus à me soucier des quittances de téléphone et
d'électricité, des crédits, des
cotisations aux caisses de maladie et de retraite dont les échéances
de paiement étaient prévues au mois de janvier, car
j'étais déjà assez préoccupée
par l'état de ma fille qui geignait, le visage enfiévré,
quand de douloureux accès de toux ne lui déchiraient
pas la gorge et la poitrine.
Si rien ne pouvait me consoler
de voir souffrir mon bébé sans pouvoir l'apaiser,
j'avais accueilli avec reconnaissance le soutien d'Henriette
qui, toujours dévouée, s'était proposée
à garder l'enfant pendant que j'allais faire des
courses, et le réconfort moral de Solange qui, en sa qualité
d'infirmière, m'avait assuré que le docteur
de la résidence qui soignait Tiphaine était un très
bon praticien. Si ce dernier affirmait que la bronchite de Tiphaine
ne présentait aucune véritable gravité, je
pouvais le croire. Nathalie avait passé une grande partie de
ces journées de vacances au chevet de la petite pour la bercer
en lui chantant des comptines. Et, pour la distraire de ses maux,
elle lui avait offert une poupée de chiffons qu'elle
avait, elle-même, plus ou moins adroitement, confectionnée.
Cette poupée de chiffons
était devenue l'objet de prédilection de Tiphaine
qui ne voulait plus s'en séparer et l'avait
baptisée « Nalie », du même nom
qu'elle appelait sa petite amie.
Ce n'était qu'une
fois ma fille rétablie, sa convalescence achevée, que
je m'étais avisée qu'aucun autre devis ne
nous était parvenu accepté et que le téléphone
avait plus souvent sonné pour des appels émanant de
représentants ou destinés à préciser un
rendez-vous de chantier que pour solliciter les services de Bruno.
Trois demandes de propositions
de travaux nous étaient toutefois parvenues et, quand bien
même elles n'étaient pas très juteuses, je
voulais croire qu'elles donneraient lieu à une commande.
Trop souvent, quand je postais les devis, je me représentais
la boîte à lettres comme un gouffre sans fond dans
lequel ils disparaissaient à tout jamais.
La seule chose qui m'empêchait
de déprimer c'était qu'Henriette avait bien
voulu comprendre qu'il était normal que je veuille
garder plus souvent ma fille avec moi depuis qu'elle avait été
malade. Je profitais donc de Tiphaine tous les matins et ne la
confiait que l'après-midi, après lui avoir donné
son repas, à la garde de « Iette »comme l'appelait
ma bambine.
Le babil incessant, les éclats
de rire intempestifs, les roucoulades de Tiphaine étaient le
meilleur remède pour écarter les sombres pensées
que je n'avais que trop tendance à ruminer.
Elle était si belle, si
exquise, notre fille.
Bruno était en
perpétuelle admiration devant elle. Il s'efforçait
de ne pas rentrer tard le soir pour ne pas manquer le câlin qui
accompagnait son coucher et, pendant le week-end, il lui consacrait
une grande partie de son temps libre.
Il était fier qu'elle
ait commencé à parler très tôt et faisait
preuve d'une infinie patience pour lui apprendre à
prononcer les mots qui lui causaient des difficultés.
Sagement, il avait vite abandonné la lutte contre les «
che » et les « ge » ou « je » qui dans
la bouche de Tiphaine se transformaient en « sse »
et « ze », notre fille étant affligée,
comme beaucoup d'enfants en bas âge, d'un léger
défaut de prononciation communément appelé «
cheveu sur la langue ».
Par amour, il n'hésitait
pas à renoncer à regarder la représentation
télévisée d'un match de football pour
jouer avec elle le dimanche après-midi. Je m'amusais de
le voir construire, avec des cubes, des tours branlantes qu'elle
s'empressait de démolir avec malice, de jouer des
pantomimes grimaçantes pour le plaisir de l'entendre
rire aux éclats. Je m'attendrissais de l'entendre
lui conter des histoires qu'il inventait, lui qui n'avait
aucune imagination, pour l'endormir après l'avoir
déposée dans son lit pour faire la sieste.
Une fois certain que Tiphaine
était plongée dans un profond sommeil, il me harcelait
gentiment pour que je vienne également faire une sieste avec
lui et ce n'était jamais vraiment pour seulement nous
reposer. Quand je le taquinais, l'accusant de prendre prétexte
de ces soi-disant siestes pour défouler ses instincts
bestiaux, il me rétorquait en riant que si le résultat
devait se solder par la venue d'un petit garçon aussi
adorable que sa fille, il ne regretterait rien.
MAI 1968
D'un geste brusque j'ai
appuyé sur le bouton de la télévision, effaçant
ainsi les images des émeutes que commentait le journaliste.
La révolte estudiantine,
justifiée ou non, n'était pas faite pour me
distraire. Des scènes de bagarre, j'en subissais assez
depuis quelque temps chez moi pour me préoccuper des
revendications des étudiants suivies de celles des syndicats,
le tout arrosé d'un cocktail de grenades fumigènes
et de bombes lacrymogènes.
Début mars, les travaux
de réfection de l'ensemble de bureau avaient été
stoppés à cause d'un quelconque litige qui
opposait commanditaires et prestataires et nul ne savait quand ils
reprendraient.
Le problème, c'était
qu'entre temps aucune commande d'un nouveau client ne
nous était parvenue.
Je ne me sentais pas le courage
de revivre les jours d'angoisse que j'avais connus les
mois d'automne précédents d'autant qu'ils
avaient vu fondre nos quelques économies. Je ne voulais plus
passer mes journées à attendre une hypothétique
commande en tremblant parce qu'il allait falloir payer les
échéances de crédit de l'appartement,
parce qu'il allait falloir préparer des chèques à
faire signer à Bruno pour régler les notes de
téléphone, de gaz, d'électricité
alors que plus aucun revenu ne venait alimenter notre budget.
Si j'avais depuis
longtemps pardonné sa gifle à Bruno - encore que je
m'obstinais en mon for intérieur à ne pas
comprendre ce qu'il y avait de dégradant à
proposer son travail à Hugo - je ne l'avais pas oubliée.
Ce soir de première journée du printemps, j'étais
donc résolue à suggérer à mon susceptible
époux une autre solution qu'il ne pourrait pas refuser.
Puisque Bruno était à nouveau en panne de chantier, il
semblait logique que je reprenne un emploi.
La réponse de Bruno avait
été nette et catégorique. C'était
non. Et son oeil noir furibond m'avait défiée
d'insister.
J'étais quand même
revenu à la charge quelques jours après.
Un soir, alors que nous
terminions notre repas, j'avais tenté de développer
des arguments en faveur de mon idée.
Il n'y avait rien de
déshonorant à ce que je reprenne un emploi le temps que
Bruno retrouve du travail. Je pouvais très bien m'inscrire
dans une agence d'intérim ce qui me laisserait des
disponibilités puisque je n'accepterais des missions que
pour des laps de temps déterminés et cela ne
m'empêcherait pas du tout d'assurer le secrétariat
de Bruno lorsqu'il aurait besoin de me faire taper des devis et
des factures ce qui ne m'avait jamais beaucoup occupée
même lorsque ses affaires étaient prospères.
Tiphaine allait avoir deux ans et rentrerait bientôt à
l'école maternelle. Henriette ne serait que trop
heureuse de la garder en attendant mon retour du travail.
M'écoutait-il seulement
pendant que, la tête penchée sur son assiette, il
mastiquait posément chaque morceau de tarte aux pommes
caramélisées et parfumées discrètement à
la cannelle ?
Oui, puisqu'il avait
relevé la tête pour me dévisager d'un air
glacial.
« Tu souffres de troubles
de mémoire, Lydie ? On en a déjà parlé.
La réponse est toujours non. »
C'en était trop, je
m'étais emportée.
« Bon sang, Bruno, ne soit
pas aussi borné !
- Accepte d'en discuter au
lieu de jouer les machos. On n'est plus au temps des seigneurs
féodaux ! »
Sa réaction m'avait
sidérée. Me foudroyant du regard, d'un geste
rageur du bras il avait balayé tout ce qui se trouvait sur la
table. Les couteaux avaient tinté et les assiettes et les
verres s'étaient fracassés en atterrissant
violemment sur le carrelage de la cuisine.
J'en étais restée
pantoise, ne songeant même pas à redresser la bouteille
dont le vin s'écoulait discrètement sur la nappe
cirée de la table, ondulait en dessinant des entrelacs
vermeils et hésitants avant d'aller goutter sur le sol
carrelé, tandis que je l'entendais me dire d'un
ton neutre comme si de rien ne s'était passé :
« On pourra discuter quand
tu auras fini de raconter des conneries.
- En attendant, je suis crevé,
je vais me coucher. »
Et, joignant le geste à
la parole, il avait quitté la cuisine me laissant seule face
au désastre.
Il fallait que je sois vraiment
sonnée par la scène qui venait de se dérouler
car, en redressant la bouteille, ma seule pensée, totalement
saugrenue en l'occurrence, avait été :
« C'est vraiment
idiot de gâcher du si bon vin. En plus la bouteille était
presque pleine. »
En règle générale,
Bruno et moi ne buvions que de l'eau pendant les repas mais,
une fois restaurés, nous prenions toujours plaisir à
déguster un verre de ces délicieux vins du Quercy qu'on
ne trouve pas dans le commerce et qui proviennent directement de chez
l'exploitant. Grâce à papa, tante Mathurine et
tonton Séverin, notre coin cellier était toujours
achalandé.
Peu désireuse d'affronter
une nouvelle discussion orageuse, je m'étais couchée
tard pour être sûre que Bruno serait endormi lorsque
j'irais m'étendre à ses côtés
et je dormais encore lorsqu'il était parti, le lendemain
matin.
lorsqu'il était
rentré le soir, je n'avais pas eu à lui refuser
un baiser pour le punir de sa conduite inqualifiable ; il
n'avait pas fait mine de m'embrasser, se contentant de me
dire négligemment en se dirigeant vers la pièce qui
faisait office de bureau :
« J'ai quelques
coups de fil à passer. Tu m'appelleras quand le dîner
sera prêt. »
S'il le prenait ainsi !
Je ne suis pas rancunière
et encore moins boudeuse mais j'étais bien décidée
à ne pas être la première à effectuer la
moindre tentative de réconciliation. J'en voulais à
Bruno de son accès de violence injustifié. Au lieu
d'accepter le dialogue, d'écouter mes arguments,
il avait réagi comme un gosse colérique que l'on
a contrarié et ne s'en était même pas
excusé. J'avais découvert un aspect de son
caractère que je n'avais jamais soupçonné
et qui ne plaisait pas du tout.
Le samedi et dimanche suivants,
nous nous étions ignorés. Le samedi, il avait passé
une grande partie de son temps enfermé dans la pièce
qui faisait office de bureau pendant que je vaquais à mes
occupations ménagères. Le dimanche il avait été
faire son tiercé le matin et, l'après-midi, il
avait joué avec Tiphaine que notre mutisme ne semblait pas
affecter outre mesure et qui babillait avec entrain tandis que
j'avais fait semblant de me plonger dans la lecture d'un
volumineux roman.
Le lundi, il était rentré
tard et Tiphaine dormait. Plus d'une heure auparavant, j'avais
eu quelques difficultés à la persuader de se coucher.
Dans le courant de l'après-midi, je l'avais
emmenée faire la connaissance de la maîtresse de l'école
maternelle qui l'accueillerait après les vacances de
Pâques et très excitée elle refusait de
s'endormir avant d'avoir vu son papa pour lui conter le
fabuleux événement.
La porte à peine refermée
derrière lui, il m'avait interpellée tout en
accrochant son imperméable sur le portemanteau, dans
l'entrée :
« Tiens, j'ai croisé
Marc Vermande sur le parking, ce matin.
- Il m'a demandé si
nous étions libres pour aller au théâtre avec
eux, après-demain. C'est un de ses collègues qui
lui a donné quatre places qu'il avait réservées
pour le spectacle et qui ne peut y assister à cause d'un
décès.
- Remarque, Vermande ne m'a
pas caché qu'il s'agissait d'une pièce
avec un thème vachement intellectuel qui ne plaît pas
forcément à tout le monde.
- Si tu n'as pas envie
qu'on y aille, il faut le dire tout de suite pour que j'aille
les prévenir et qu'ils puissent inviter d'autres
amis. »
Il ne m'avait même
pas dit « bonjour » ! Furieuse, je m'étais
levée du canapé où je lisais et, sans prononcer
un mot, je m'étais dirigée en direction la
cuisine dans le but de mettre le potage à réchauffer
sur le brûleur de la cuisinière à gaz.
Pour se rendre de la salle de
séjour à la cuisine, il faut traverser l'entrée
de trois ou quatre mètres carrés dans laquelle il était
resté planté en attendant ma réponse. Sans
daigner lui accorder un regard, obstinément muette, j'étais
passée devant lui affectant d'ignorer sa présence.
Je n'avais pas eu le temps de franchir la porte de la cuisine.
Il m'avait happée par le bras tout en rageant :
« Non mais cela va durer
encore longtemps cette comédie ?
- Tu ne vas pas arrêter
bientôt ton cirque ?
- Tu n'en as pas un peu
marre de faire semblant d'écouter la radio pendant que
nous sommes en train de manger ? Tu n'as pas fini de faire
une tête d'enterrement quand tu viens te coucher avec des
airs de mijaurée, de te réfugier à l'opposé
du lit comme si j'étais pestiféré ? »
Tout en grondant, il me secouait
violemment, ses deux mains m'étreignant les épaules,
s'incrustant comme des pinces. J'étais persuadée
qu'il ne voulait pas me brutaliser, que, seulement, il ne
sentait pas ses forces, mais j'avais la désagréable
et douloureuse impression que ma tête allait se décoller
de mon corps et que mes dents qui s'entrechoquaient allaient se
briser. À cela s'ajoutait la souffrance que me causait
la pression de ses doigts, durs comme du fer, s'enfonçant
dans mes épaules.
Hors de moi, j'avais
glapi :
« Je parlerai quand
j'aurai en face de moi quelqu'un de normal à qui
causer, pas une espèce de déséquilibré
qui casse tout à la moindre contrariété. »
« La moindre contrariété,
hein ? Ma femme me fait aimablement remarquer qu'elle est
obligée de travailler parce que je suis incapable de subvenir
aux besoins de ma famille ! Ma femme me traite comme un gigolo
et je devrais accepter cela sans dire un mot ? Ma femme... »
Il rugissait, blême de
rage, et il me semblait que ses mains qui m'agrippaient aller
me broyer les os.
C'était à ce
moment-là que Tiphaine avait surgi du couloir, apeurée :
« Papa, pourquoi tu cries
fort après maman ? »
Il m'avait immédiatement
lâchée pour s'accroupir devant elle.
« Ce n'est rien, mon
trésor. N'aie pas peur. Papa gronde maman parce qu'elle
a fait une grosse bêtise. Tu sais bien que c'est le rôle
d'un papa de gronder quand on n'est pas sage. »
Mon petit bout de chou m'avait
toisée du haut de ses quelques centimètres et la mine
sévère m'avait asséné :
« Méssante maman
pas saze. Tu as fait de la peine à papa. »
En d'autres circonstances,
sa mimique m'aurait divertie. Dans le cas présent, le
reproche immotivé de ma fille m'avait atteinte comme un
coup de poignard.
Submergée de chagrin,
incapable de réprimer mes sanglots, je m'étais
précipitée vers ma chambre pour y déverser un
torrent de larmes pendant que Bruno prenait la petite dans ses bras
pour aller la recoucher en lui susurrant que maman n'avait pas
fait exprès d'être méchante mais que
parfois elle racontait des bêtises cent fois plus grosses
qu'elle. Ce qui avait beaucoup fait rire notre Tiphaine qui,
toute crainte oubliée, s'était empressée
de lui raconter tout ce qu'elle ferait quand elle irait à
l'école maternelle.
Je n'avais pas entendu
Bruno se coucher car je m'étais endormie en pleurant. En
me réveillant, vers les sept heures et trente minutes, j'avais
eu la surprise de le découvrir près de moi, encore
plongé dans le sommeil, alors que d'habitude il avait
déjà quitté l'appartement à cette
heure-là. Devais-je en augurer qu'il n'avait même
plus l'intention de faire semblant de chercher du travail ?
Je sortais de la douche quand il
avait surgi dans la salle de bain, les cheveux ébouriffés,
son épi brinquebalant sur le haut de son crâne.
« Merde, ou j'ai
oublié de remonter le réveil ou je ne l'ai
pas entendu sonner ! »
Il s'était figé,
en me regardant avec des yeux exorbités :
« Mais qu'est ce que
tu t'es fait ? Tu as vu tes épaules ? tu as
des bleus énormes ! »
Soudain, il avait réalisé :
« Ce n'est pas
possible ! Ce n'est pas moi qui t'ai fait ça ?
- Oh, ma pauvre chérie,
pardonne-moi, je ne voulais pas te faire mal !
- C'est vrai, j'étais
exaspéré mais je ne me rendais pas compte...
- C'est trop idiot, Lydie,
je t'assure que si j'avais su...
- Dis-moi que tu ne m'en
veux pas, ma chérie. Dis-moi que tu me pardonnes. Je te
promets que je ne recommencerai pas. Je te jure que je ne m'énerverai
plus après toi.
- Dis, tu veux bien me
pardonner ? »
Il semblait si sincèrement
navré, son épi lui-même avait l'air
tellement chamboulé, que je m'étais laissé
attendrir. Je n'avais jamais su résister à cet
épi malicieux.
Marc et, surtout, Suzanne
Vermande nous avaient fait un peu la tête parce que nous ne les
avions prévenus que le lendemain que nous ne les
accompagnerions pas au théâtre mais les humeurs des
Vermande nous importaient peu. De nouveau, Bruno et moi formions un
couple harmonieux.
En apparence tout au moins car,
si je pouvais désormais aimer à nouveau mon mari sans
arrière pensée, je continuais à me ronger en
faisant les comptes du ménage. Le pire était peut-être
que je ne pouvais aborder ce sujet avec Bruno tout en me doutant que
lui aussi se faisait du souci. Mais voilà, pour lui, à
cause de son incommensurable orgueil, c'était devenu un
sujet tabou.
Et le chantier de réfection
de l'ensemble de bureaux restait toujours immobilisé en
attendant que commanditaires et prestataires trouvent un accord qui
les satisfasse.
Un peu avant la fin du mois
d'avril, Rocchi, le sous-brigadier de gendarmerie et partenaire
de billard de mon mari le dimanche matin, lui avait téléphoné
pour savoir s'il pourrait éventuellement prendre en
charge la décoration d'une fermette que venait
d'acquérir l'un des ses cousins.
Ce n'était pas une
offre mirobolante. Il ne faisait aucun doute que Rocchi attendait de
Bruno que ce dernier consente un « prix d'ami » à
son cousin mais, compte tenu de la situation, ce n'était
pas le moment de faire la fine bouche. La fermette se situait en
Normandie, à des kilomètres de distance de chez nous,
aussi le cousin s'était offert à loger Bruno ce
qui lui éviterait les frais d'hôtel. De façon
fort mesquine, je n'avais pu m'empêcher de penser
que c'était certainement moins par esprit de générosité
que pour éviter de voir sa facture augmentée de frais
de déplacements.
Au vu des plans que le cousin de
Rocchi avait envoyés, Bruno avait estimé que le
chantier requerrait sa présence pendant un délai de
trois à quatre semaines. De savoir que Bruno serait absent
cinq jours par semaine pour ne rentrer que le week-end ne
m'enthousiasmait pas. Jusqu'à présent, nous
n'avions jamais été séparés sauf
quand je restais sans lui à La Roque-Gageac. Mais c'était
différent, je n'étais pas seule, j'étais
chez mes parents.
Bruno m'avait promis de me
téléphoner tous les soirs et c'était ce
qu'il avait fait pendant sa première semaine d'absence.
La deuxième semaine, j'avais dû attendre le
mercredi avant qu'il m'appelle et, comme je m'en
étonnais, il avait allégué qu'il lui était
difficile de parler en toute intimité, le téléphone
du cousin de Rocchi étant dans un couloir où les gens
circulaient sans arrêt. Le vendredi, ce n'était
que très tard, alors que je commençais sérieusement
à m'inquiéter de ne pas le voir arriver, qu'il
m'avait appelé pour m'informer qu'il ne
rentrerait pas pour le week-end. Sa voiture avait obstinément
refusé de démarrer et le garagiste lui avait déclaré
que, pour réparer, il avait besoin d'une pièce
qu'il ne pourrait pas se procurer avant le lundi, peut-être
même le mardi suivant et, encore, avec de la chance. La révolte
parisienne avait gagné la province et c'était le
chambardement complet.
Les samedi, dimanche, et lundi
suivants, j'avais attendu vainement un appel téléphonique.
Aussi le mardi, vers les vingt et une heures, je m'étais
résignée à composer le numéro de
téléphone du cousin de Rocchi, numéro de
téléphone que, m'avait enjoint Bruno, je ne
devais appeler qu'en cas d'extrême urgence.
« À qui souhaitez
vous parler, m'avez-vous dit ? Monsieur Manzel ? Je suis
désolée, mais vous devez faire une erreur de numéro ?
» Avait répondu, surprise, une voix féminine au
doux accent méridional qui, tout de suite, avait ajouté
en riant avec bonne humeur :
« Oh, excusez-moi, vous
voulez sans doute parler de Bruno, le décorateur qui travaille
pour mon frère ?
- Encore une fois, je suis
désolée, je ne connaissais pas son nom de famille et je
n'ai pas pensé une minute que quelqu'un pouvait le
demander.
- Attendez, je vais vous le
chercher.
- Qui dois-je annoncer ? »
J'avais attendu dix bonnes
minutes, l'oreille collée au combiné, et je me
demandais si la soeur du cousin de Rocchi ne m'avait pas tout
bonnement oubliée, avant d'entendre la voix inquiète
de Bruno.
« Lydie ? Qu'est
ce qu'il se passe ? La petite est malade ? »
« La petite se porte comme
un charme. »
« Quelqu'un a appelé
pour du boulot, alors ? »
« Ce serait trop beau !
»
« Bon, qu'est ce qui
se passe ? Qu'est ce que c'est que ce ton agressif
? Pourquoi tu m'appelles ? Il y a bien une raison ? »
« Comment ça,
qu'est ce qu'il se passe ? Tu sais quel jour on est,
Bruno ? Mardi. Depuis vendredi soir, tu ne m'as pas
appelée une seule fois. Tu ne m'as donné aucune
nouvelle et tu me demandes... »
« Merde, Lydie, qu'est
ce que tu crois que je suis en train de faire ? Je m'amuse
peut-être ? Tu crois que j'ai du temps à
perdre à blablater au téléphone ? Je
t'avais pourtant bien dit de n'appeler ce numéro
qu'en cas d'extrême urgence. »
« Et alors, je ne sais
même pas si tu as pu faire réparer ta voiture !
J'ignore totalement si tu vas ou non rentrer ce week-end !
Ce n'est pas un cas d'urgence, ça ! »
« Oh, arrête tes
conneries, tu veux.
- Si la voiture n'avait
pas été réparée, je te l'aurai dit.
»
Le bruit du combiné de
téléphone, brutalement raccroché, m'avait
meurtri le tympan.
AOUT 1968
« Tiens, je t'ai
acheté un cadeau. »
Nous avons éclaté
de rire simultanément au risque de réveiller les
bambins qui viennent tout juste de s'endormir pour une sieste
dont ils ont bien besoin après leurs turbulents ébats
matinaux.
Mais comment retenir un éclat
de rire en constatant la perfection involontaire de notre numéro
de duettiste.
D'un même élan,
notre bras droit, prolongé d'un même paquet plat
de forme carrée revêtu du même papier noir
brillant à motifs dorés, s'est tendu en un geste
d'offrande au-dessus de la table de jardin devant laquelle nous
nous faisons face, tandis que nous prononcions la même phrase
avec la même intonation faussement désinvolte.
Assise un peu plus loin en
compagnie de Charles, Miquette s'est interrompue au beau milieu
d'une phrase, le sourcil droit imperceptiblement froncé,
signe de perplexité quant à la raison de la
manifestation de gaîté intempestive de ses filles,
tandis que Charles nous a décoché un regard amusé.
Papa qui, à l'instar
de ses petits enfants, s'accorde une sieste à l'ombre
du noyer, a grommelé quelques mots pour signifier son
mécontentement d'être dérangé dans
son sommeil et a continué à ronfler.
Tiphaine et moi sommes arrivées
depuis hier à La Roque-Gageac.
Seules.
Bruno, que son travail retenait
en région parisienne avait admis - d'autant plus
volontiers qu'un long parcours en commun ne lui souriait pas
plus qu'à moi - qu'il aurait été
stupide d'effectuer un aller et retour en voiture dans le seul
but de nous amener chez mes parents, Tiphaine et moi. Nous étions
tombés d'accord que l'époque du transport
des couches, des biberons et de tous ces petits riens qui font que le
moindre déplacement en compagnie d'un bébé
tient du déménagement était révolue et
que la gamine était assez grande pour voyager en train.
Le trajet s'était
d'ailleurs très bien déroulé. Bien
qu'excitée, comme n'importe quel enfant face à
la nouveauté, Tiphaine s'était assez vite
endormie, bercée par le roulement des roues dévorant
les rails, et je m'étais plongée dans la lecture
d'un roman, non pas par intérêt véritable
pour l'histoire mais surtout pour échapper à mes
pensées sinistres.
Je savais Ghislaine et Charles
en vacances à La Roque-Gageac depuis déjà une
dizaine de jours et je n'avais donc pas été
étonnée de constater que ma soeur nous attendait à
l'arrivée du train mais j'avais par contre été
surprise de ne pas la voir en compagnie de son mari mais en celle de
Marinette. Toutefois, les mines réjouies des deux jeunes
femmes m'avaient ôté toute inquiétude quant
aux raisons inconnues de l'absence de Charles.
Tiphaine s'était
immédiatement précipitée dans les bras de
Marinette en réclamant Zacquou - et pourquoi il était
pas là, Zacquou ? -, tandis que j'étreignais
tendrement Ghislaine.
Alors que je ne rêvais que
d'une chose, me relaxer sous une douche bien fraîche
après avoir embrassé tous ceux que j'aimais,
Ghislaine et Marinette avaient prétexté mourir de soif
et nous avaient entraînées à la terrasse d'un
café après avoir déposé nos bagages dans
le coffre de leur voiture. Elles avaient d'ailleurs obtenu le
soutien inconditionnel de ma fille qui faisait connaissance avec une
autre nouveauté palpitante d'intérêt,
s'asseoir devant une table installée sur un trottoir et
regarder déambuler les badauds en dégustant une
grenadine, ce divin breuvage.
Elles n'étaient pas
aussi altérées qu'elles avaient voulu me le faire
croire, ma soeur et ma belle-soeur qui, loin de se
précipiter pour avaler leur boisson, s'étaient
contentées pendant un long moment de jouer avec leur verre
tout en me dévisageant avec ce qui m'avait bien semblé
être une sorte de curiosité incompréhensible.
Leur mimique aurait pu m'alarmer
si elles n'avaient toutes deux affiché ces airs de
chattes repues et indolentes que contredisait l'interrogation
voilée d'affectueuse ironie que je lisais dans leur
regard.
Le silence qui se prolongeait
m'avait quelque peu agacée :
« Et alors ? Qu'est
ce que vous couvez toutes les deux ? À quoi vous jouez ?
Voilà dix minutes que vous me regardez sans piper mot. Vous
avez avalé votre langue ? C'est un nouveau jeu ?
Il y a quelque chose que vous voulez savoir ou que vous hésitez
à m'apprendre ? Accouchez, nom d'une pipe !
»
Marinette qui avait commencé
à siroter quelques gorgées d'eau gazeuse s'était
étranglée et avait recraché sa boisson tandis
que Ghislaine avait rugi, riant et parlant tout à la fois :
« C'est pas vrai !
C'est un gag ? Nous demander ce que nous couvons !
Nous sommer d'accoucher ! Tu ne vas pas prétendre
que tu ne l'as pas fait exprès... »
« On voulait... voulait
savoir si toi... toi aussi ? » Avait tenté de
m'interroger Marinette en toussant, en s'étranglant
et en s'étouffant car elle avait régurgité
sa boisson tout autant par la bouche que par le nez.
Elles étaient enceintes
toutes deux et s'étaient persuadées que, puisque
l'adage prétend « Jamais deux sans trois »,
je l'étais forcément moi aussi. Si elles avaient
fait preuve d'exaltation quelque peu délirante, ce qu'il
fallait mettre au compte de leur état, leur supposition
n'était pas si absurde puisqu'elles m'imaginaient
vivre, comme elles, une existence heureuse et sans nuages.
Comment auraient-elles pu
supposer le contraire ? Je n'avais jamais tenu ma famille
au courant de mes tracas financiers, de mes démêlés
avec Bruno. Un bizarre sentiment de honte m'avait fait garder
le secret et pour rien au monde je n'aurais voulu alarmer les
miens avec des soucis qui ne concernaient que notre couple. Je
n'aurais pas non plus supporté qu'ils me plaignent
et portent un jugement défavorable, et forcément
partial, envers mon mari quand bien même il le méritait.
En outre, j'aimais Bruno et je persistais à croire que
notre mésentente n'était que provisoire. Il
aurait été stupide de ma part de la divulguer au risque
d'altérer encore plus nos relations et, qui sait, de
créer entre nous une situation conflictuelle irréversible.
Me gaussant des divagations de
Ghislaine et Marinette, je m'en étais tirée par
une pirouette. Mes activités professionnelles, même si
j'exerçais à mon domicile, occupaient beaucoup de
mon temps. Bruno et moi n'étions pas si pressés
d'avoir un deuxième enfant...
Elle n'avait pas eu besoin
de me le dire pour que je devine que je ne les avais pas convaincues
mais elles n'avaient pas insisté, trop contentes de
m'apprendre que leurs bébés naîtraient, à
quelques jours d'intervalle seulement, au mois de mars prochain
et que si la grossesse de Ghislaine laissait Sébastien et
Sylvain totalement indifférents, ce qui était normal
parce qu'ils étaient trop jeunes pour mesurer
l'importance de l'événement, Jacquou
n'avait pas du tout compris l'intérêt
d'avoir un frère. Parce que pour lui, il ne faisait
aucun doute que ce serait un frère. Il n'avait pas caché
qu'il ne voyait pas l'utilité d'un bébé
qui serait trop petit pour être un compagnon de jeu. D'un
autre côté, il avait jugé très pertinente
la réflexion de son père qui lui avait déclaré
que l'avantage d'avoir un frère aussi minuscule
c'était que ce dernier ne chercherait pas à lui
chiper ses billes ou ses petits soldats.
Papa et Miquette, tout en louant
le courage de mon mari si charmant, si travailleur, s'étaient
désolés que je passe mes vacances sans la compagnie de
Bruno. Comment auraient-ils pu se douter mes parents chéris
que, loin de me navrer, la perspective de vivre quelques semaines
loin de mon époux m'apparaissait comme un bienfait.
Je ne savais plus du tout où
j'en étais avec Bruno. Ma seule certitude c'était
qu'il n'existait aucun point commun entre le gentil jeune
homme que j'avais épousé et l'inconnu dont
je partageais la vie, cet étranger que j'aimais toujours
mais qui me déconcertait, que je ne parvenais plus à
comprendre. Une halte était la bienvenue. Elle allait me
donner l'occasion de faire le point.
Ce séjour allait me
permettre de prendre du recul, de disséquer les divers
événements des mois passés. J'étais
assez objective pour penser que lorsqu'il existe des
divergences dans un couple, on n'a que trop tendance à
rendre l'autre responsable, pour me dire que tous les torts ne
pouvaient être imputés à Bruno. Je devais tenir
compte de ma prédisposition à une extrême
susceptibilité. Je ne devais pas oublier que mon caractère
réservé pouvait parfois donner à penser que
j'étais froide et indifférente. Et je devais me
rappeler que Ghislaine m'avait souvent accusée d'être
une raisonneuse d'un genre plutôt crispant.
Bruno était un être
ombrageux, tout à la fois orgueilleux et peu sûr de lui,
perpétuellement en quête d'admiration et de
louanges. Est-ce que je ne l'avais pas déboussolé
en lui exposant trop franchement mes sujets d'inquiétude,
en lui faisant des reproches, en doutant de sa capacité à
nous faire vivre avec son travail et en insistant pour reprendre un
emploi ?
Mais, en y réfléchissant,
est-ce que je ne cherchais pas à me donner bonne conscience en
me contraignant à ce mea culpa hypocrite car, quand bien même
je m'astreignais à tenter d'analyser froidement la
situation, je ne pouvais m'empêcher d'en vouloir à
Bruno. Son attitude m'avait trop souvent déçue
ces derniers mois.
Pourtant, il avait semblé
que tous les nuages s'étaient dissipés après
qu'il soit revenu de Normandie.
Le matin même du jour
prévu pour son retour, j'avais reçu un appel
téléphonique en provenance de la société
chargée de la coordination des travaux de cet ensemble de
bureaux dont nous n'avions plus signe de vie depuis qu'un
litige opposait commanditaires et prestataires. Une aimable et très
loquace secrétaire m'avait informée - d'une
même traite et sans reprendre son souffle ce qui relevait de
l'exploit - que le chantier redémarrait, qu'en
fait les parties adverses avaient trouvé un terrain d'entente
depuis un certain temps déjà mais que les
manifestations de mai avaient incité les commanditaires à
faire preuve de prudence car, avec toutes ces dégradations que
subissait Paris, il était urgent d'attendre de voir
comment les choses allaient évoluer avant de se remettre à
l'ouvrage, que maintenant tout le monde était très
pressé, que Bruno était attendu à sept heures
précises ce prochain lundi pour un rendez-vous de chantier.
En d'autres temps,
j'aurais éprouvé un bonheur immense et j'aurais
attendu le retour de Bruno avec la plus vive impatience pour lui
annoncer la bonne nouvelle et partager son allégresse. Tel
n'était pas le cas.
Certes, j'étais
contente de savoir que si un chantier s'achevait un autre
reprenait aussitôt mais je ne parvenais pas à me sentir
particulièrement joyeuse. Je n'étais que soulagée
en songeant que je n'aurais pas à faire face à
des soucis financiers pendant les mois à venir.
En fin d'après-midi
de ce vendredi, je remâchais encore mes griefs tout en essayant
de vêtir Tiphaine de son pyjama ce qui n'allait pas sans
difficulté car, avec de grands éclats de rire, toute
heureuse de ses facéties, elle s'obstinait à
enfiler ses deux pieds dans la même jambe de pantalon.
Depuis le moment où il
avait brutalement interrompu notre communication téléphonique,
je n'avais eu aucune nouvelle de Bruno. J'avais donc eu
tout loisir de ressasser ma contrariété et mon
exaspération et je ne me sentais pas prête de lui
pardonner sa façon cavalière, pour ne pas dire
grossière, de se conduire à mon égard.
Le tintement de la sonnette, à
la porte d'entrée de l'appartement, avait
interrompu le geste que j'ébauchais pour prendre
Tiphaine dans mes bras et la déposer dans son lit.
Et merde ! avais-je pensé
prosaïquement. Inutile en effet de songer à coucher la
gamine qui était curieuse de voir la tête de ce visiteur
inattendu et, forcément, bienvenu car tous les motifs lui
étaient bons pour retarder le moment de se mettre au lit.
C'était Bruno qui
se tenait sur le seuil de la porte, une valise au bout d'un
bras et, prolongeant l'autre bras, une main me tendant un
bouquet de roses un peu défraîchies.
« Excuse-moi, j'étais
trop encombré pour utiliser ma clé. » Avait-il
souri, la mine penaude, tandis que Tiphaine se ruait sur lui en
poussant une exclamation ravie.
J'accueillerai bien
volontiers, et avec reconnaissance, les conseils des épouses
qui m'expliqueront comment garder une expression revêche
et ne pas oublier le lot de reproches qu'on voulait formuler
lorsque votre compagnon surgit à l'improviste, un
bouquet de fleurs, même défraîchies, à la
main. Pour ma part, j'étais bien trop déconcertée
pour émettre le moindre son tandis que Bruno posait sa valise
sur le sol de l'entrée, soulevait Tiphaine sur son bras
et me tendait son bouquet tout en implorant d'un air contrit :
« Je suis véritablement
navré, Lydie, jamais je n'aurai du te raccrocher au nez
comme je l'ai fait. Je m'en suis tellement voulu que je
n'ai même pas osé te téléphoner par
la suite.
- C'était tout à
fait normal que tu appelles puisque je ne le faisais pas mais,
vois-tu, j'étais tellement pris par mon travail que je
n'avais plus du tout conscience du temps qui passait. En plus
ton appel m'a surpris à un moment où j'avais
une difficulté à résoudre qui me prenait la tête
parce que je ne trouvais pas la solution et c'est pour cela que
je me suis énervé.
- Je sais, cela ne m'excuse
pas mais je te demande quand même de me pardonner. »
Comment résister quand
l'être que l'on chérit exprime des regrets
aussi sincères ?
J'avais pris le bouquet et
déposé un baiser sur les lèvres de mon mari
repentant et bien aimé.
Pendant que je m'emparais
de sa valise pour en extraire et trier les vêtements à
ranger et ceux que je déposerais dans le panier destiné
au linge à laver, Tiphaine avait entrepris de conduire son
père jusqu'au canapé, dans la salle de séjour.
Plus question de la mettre au lit. Elle avait trop de choses à
raconter à son papa et, en particulier, sa dernière
mésaventure avec Panurge. À peine lui avait-elle laissé
le temps de se servir un verre d'eau et de s'asseoir sur
le canapé qu'elle s'était installée
sur ses genoux pendant que Bruno et moi échangions un regard
complice.
« Moi, ze voulais pas les
abîmer. Ze voulais que une seule fleur. Et Panurze elle a crié
très très fort. Elle a grondé que z'étais
une vilaine fille et que ze piétinais et que ze cassais tout.
Et moi, ze... »
La personne avec laquelle ma
fille avait eu des démêlés habitait l'appartement
qui faisait face à celui de Bernard et Solange, au
rez-de-chaussée de l'immeuble. C'était une
femme qui paraissait âgée d'une trentaine
d'années, trop jeune pour qu'on puisse la
prétendre vieille fille mais présentant un caractère
suffisamment acariâtre pour qu'on soupçonne son
état de célibataire d'en être responsable.
Son faciès évoquait irrésistiblement celui d'une
brebis.
Une tête de brebis n'a
rien, en soi, de repoussant mais transposée sur un corps
humain cela peut présenter un spectacle aussi ridicule
qu'affligeant. C'était le cas.
Nantie d'un caractère
plus avenant, cette créature, que d'emblée
j'avais baptisée Panurge, aurait sans doute pu faire
oublier son physique ingrat mais, outre cette tare, elle était
dotée d'un tempérament de mégère.
Tout en allant ranger la valise
vidée de son contenu sur la plus haute étagère
d'un placard, je n'avais pu m'empêcher de me
poser des questions à propos de ma fille car les péripéties
qu'elle contait à son père dataient du milieu de
semaine ce qui représentait une éternité pour
une fillette de son âge.
Une plate-bande d'une
trentaine de centimètres de large, agrémentée de
fleurs qui varient selon les saisons, cerne l'immeuble et,
parmi ses fleurs, certaines d'entre elles attisaient la
convoitise de Tiphaine. Je ne connaissais pas leur nom. D'apparence
languide et fragile avec leurs minuscules boutons rosés et
leur grandes tiges flexibles qui se balancent dès le moindre
frémissement de brise, Miquette a toujours prétendu
qu'on les nommait des « Désespoir du peintre »
car, selon une légende, aucun artiste ne serait jamais parvenu
à les reproduire sur une toile.
Profitant d'un moment où
j'étais occupée à aider Nathalie, assise
près de moi sur un banc dans le parc, à résoudre
un difficile problème d'arithmétique, Tiphaine,
échappant à ma surveillance, s'était
précipitée sur la plate-bande pour cueillir l'une
de ces fleurs tant convoitées. Bien évidemment, elle
avait, sans malice aucune, commis son larcin sous la fenêtre
ouverte de Panurge qui, trop contente de la surprendre en flagrant
délit, l'avait sévèrement morigénée.
Était-il normal qu'une
fillette âgée d'un peu plus de deux ans seulement
se remémore avec tant d'acuité un événement
survenu trois jours plus tôt ? Devais-je m'émerveiller
ou m'inquiéter qu'elle ait mémorisé
un incident, somme toute assez anodin, qui l'avait suffisamment
marquée, d'une manière que j'ignorais, pour
qu'elle éprouve besoin de le raconter à son
père ?
Je ne l'avais pas grondée
pour avoir cueilli cette fleur mais je ne m'étais pas
élevée non plus contre l'agression verbale que
lui avait fait subir Panurge, cette harpie.
Que s'était-il passé
dans la petite tête de ma bambine ? M'en avait-elle
voulu de ne pas prendre sa défense ? Si elle avait
attendu le retour de son papa, son dieu, le seul capable de la
protéger, pour lui confier ses misères, n'était
ce pas une manière dissimulée de me reprocher ma
conduite qu'elle avait peut-être jugée trop
timorée ? Allez donc savoir ce qu'il se passe dans
la cervelle d'un bout de chou haut comme trois pommes au
caractère déjà bien affirmé.
Les jours qui avaient suivi
avaient été paisibles.
Le soir, lorsqu'il
rentrait, Bruno jouait quelques instants avec Tiphaine qui se
réjouissait particulièrement du dernier divertissement
qu'il lui avait appris, celui qui consiste à se faire
face en tenant le menton de l'autre et à déclamer
très sérieusement :
« Je te tiens, tu me
tiens, par la barbichette. Le premier qui rira aura une tapette. »
Il fallait voir comme Tiphaine
empoignait et tiraillait la barbe de son papa qui se dépêchait
de perdre la partie pour éviter une épilation aussi
originale que douloureuse.
Je bougonnais en mon for
intérieur car elle acceptait toujours de bonne grâce
qu'il la couche et lui raconte une de ces histoires
abracadabrantes dont il avait le secret pour l'endormir alors
que, lorsqu'il n'était pas là, je devais
recourir à mille ruses et supplications pour la mettre au lit.
Ensuite, Bruno et moi prenions
notre repas en tête-à-tête et nous nous racontions
les menus faits qui avaient ponctué notre journée puis,
après avoir rangé la vaisselle sale dans l'évier
- car j'aurais tout le temps de la laver le lendemain matin -
nous nous installions sur le canapé pour regarder, ensemble,
les programmes télévisés.
Peu à peu, j'oubliais
les jours sombres que nous avions vécus les mois précédents,
je retrouvais mon entrain et ma joie de vivre, et je débordais
de projets.
Iette allait m'apprendre à
faire des confitures, Nathalie s'était proposée à
me donner des cours de tricot, j'avais envoyé ma
candidature à une société de cosmétiques
spécialisée dans la vente de produits à domicile
et Bruno n'y avait rien trouvé à redire puisque
j'exercerais cette activité dans le voisinage proche.
Depuis longtemps, je n'avais
pas connu une telle euphorie, un tel enthousiasme, aussi était
ce avec une parfaite indifférence que j'avais appris que
le docteur et le dentiste de la résidence allaient nous
quitter pour s'installer dans un cabinet de la petite ville
mitoyenne. Que m'importait le départ des deux
praticiens ; la bronchite de Tiphaine était oubliée
depuis belle lurette, nous jouissions tous d'une bonne santé,
et ma deux chevaux serait encore assez vaillante pour nous véhiculer
si nous avions à faire soigner un petit bobo.
C'était une fin
d'après-midi, alors que j'étais allée
chercher Tiphaine chez Iette, que j'avais appris la nouvelle du
départ conjugué du docteur et du dentiste.
Après avoir répondu
à mon coup de sonnette et être venu m'ouvrir la
porte, Iette m'avait invitée à me joindre à
elle et à la personne aux yeux encore rougis par des pleurs
assise devant la table de la cuisine avant de me servir un café.
Je me souvenais avoir déjà
aperçu, à diverses reprises, cette femme d'âge
indéterminé à l'aspect un peu sévère.
Mais je ne parvenais pas à me rappeler en quelles
circonstances.
« Je crois que vous avez
déjà rencontrée mon amie Simone Berger, Lydie.
- Simone, cette ravissante
petite personne n'est autre que la maman de Tiphaine. »
Nous avait présentées Iette qui avait continué
tout en me tendant une assiette contenant un assortiment de biscuits.
« Quand Martial a appris
pourquoi Simone venait me voir, il a préféré
emmener la petite en promenade. Mais ne vous en faites pas, Lydie,
ils vont bientôt rentrer.
- Allons bon, tu ne vas pas
recommencer à pleurer, Simone. Je sais que c'est un coup
dur pour toi mais les larmes n'y changeront rien. »
Elle s'était
tournée vers moi :
« Jusqu'à hier
encore, Simone assurait le secrétariat du docteur et du
dentiste de la résidence. Seulement voilà, ils s'en
vont pour rejoindre ce groupe de praticiens qui ont ouvert un centre
médical en ville.
- Dans un sens, il faut les
comprendre. Ici, ils étaient isolés. Là-bas, ils
se retrouveront avec des confrères et ce sera plus rentable
pour eux. Mais, dans l'histoire, Simone a perdu son emploi
parce que dans ce centre médical, ils ont déjà
deux employées pour le travail administratif et prendre les
rendez-vous ; et deux secrétaires, cela leur suffit
largement.
- Du coup, Simone se retrouve
sans travail et ce n'est pas évident d'en trouver
un autre, surtout qu'un emploi de secrétaire médicale
ne se trouve pas à tous les coins de rue. »
« Et, tu peux bien le
dire, va, surtout à mon âge. » Avait renchéri
Simone en sortant un mouchoir d'une poche de sa jupe en
prévision des larmes qui n'allaient pas manquer de
jaillir.
À notre grand
soulagement, un peu honteux à Iette et moi, l'arrivée
de Martial et Tiphaine nous avait épargné une nouvelle
crise de sanglots.
Bien sûr, le sort de cette
Simone nous apitoyait mais, à part lui offrir notre sympathie,
que pouvions-nous faire ?
Si l'annonce du départ
du docteur et du dentiste de la résidence ne m'avait pas
affectée, il n'en avait pas été de même
pour Bruno dont, encore une fois, la réaction inattendue quand
je le lui avais appris m'avait surprise. C'était
bien le moment qu'il décanille ce foutu dentiste,
justement au moment où une dent de sagesse, enfin, il
supposait que c'était une dent de sagesse, venait le
titiller.
« Les toubibs, c'est
comme les flics, avait-il pesté, ils ne sont jamais là
quand on a besoin d'eux. »
Comme par la suite il ne m'avait
jamais reparlé de cette dent de sagesse qui le titillait, j'en
avais déduit que l'éloignement du corps médical
avait déclenché une douleur psychosomatique chez mon
très cher mari.
S'il avait maugréé
en apprenant le départ du médecin et du dentiste de la
résidence, ma mésaventure que je lui avais relatée
concernant ma visite inopinée à Suzanne Vermande
l'avait beaucoup amusé.
Le premier bruit que j'avais
entendu en me réveillant, ce jour-là, était
celui de la pluie cinglant les vitres. C'était bien ma
veine, j'avais retardé jusqu'au dernier moment la
corvée des courses et le réfrigérateur était
vide. Tout en grignotant mes tartines et en avalant mon café,
un coup d'oeil morose vers la fenêtre de la cuisine
m'avait confortée dans mon pronostic. Il ne s'agissait
pas d'une simple averse. Le déluge allait durer toute la
journée.
J'avais donc été
confier Tiphaine à Iette et m'étais résignée
à aller faire mes emplettes.
À mon retour, ma fille
avait catégoriquement refusé de réintégrer
l'appartement avec moi. Je n'allais quand même pas
oser la contraindre à quitter « Nalie » qui
était invitée à partager le repas du midi de mes
voisins et qui, en attendant de s'attabler devant les agapes,
avait entrepris de confectionner des colliers et des bracelets de
perles multicolores à Tiphaine ? J'avais admis de
bonne grâce qu'il était bien plus amusant de faire
la dînette avec Iette, Martial et Nathalie que de rester en ma
compagnie.
Il faisait tellement sombre que
j'avais dû me résoudre à allumer les lampes
électriques mais même leur lumière n'atténuait
pas l'atmosphère lugubre de l'appartement et le
bruit lancinant de la pluie accentuait encore cette ambiance
sinistre.
Ranger les courses ne m'avait
guère pris beaucoup de temps.
Pour m'occuper, je m'étais
lavé les cheveux et m'étais fait un brushing.
Finalement j'avais renoncé à l'idée
de me laisser pousser les cheveux pour éviter les frais de
coiffeur. J'avais allumé la télévision
pour constater, une fois de plus, que les programmes étaient
insipides. J'avais tenté de lire et abandonné mon
roman lorsqu'à la fin d'une page je m'étais
avisée que, si mon regard avait parcouru les lignes, mon
cerveau n'avait rien enregistré. Et je savais ce qui me
turlupinait. Le téléphone ne sonnait jamais et depuis
une éternité Bruno ne m'avait donné aucun
devis à taper à la machine.
Pour le moment il avait du
travail. Mais le chantier devait impérativement être
réceptionné dès les premiers jours de septembre.
Et après ? Bien sûr septembre c'était
dans un peu plus de deux mois mais c'est vite passé deux
mois. Que ferait-il après ?
Je ne voyais qu'un moyen
pour échapper au cafard que je sentais poindre, confectionner
un gâteau.
Et pourquoi pas cette nouvelle
recette de gâteau au chocolat que, dernièrement, j'avais
trouvée dans une revue et que j'avais découpée
et collée dans un cahier destiné à cet usage ?
Bruno et Tiphaine étaient friands de mes pâtisseries et
depuis quelques temps, parce que la saison s'y prêtait,
je leur servais régulièrement des tartes aux fruits. Un
gâteau au chocolat consisterait une surprise et ils ne seraient
que trop heureux de s'en régaler.
Catastrophe, alors que je
préparais les ingrédients nécessaires à
la réalisation du gâteau , j'avais découvert
que j'avais oublié d'acheter du beurre !
Pas question d'utiliser de
la margarine comme substitut. En matière de gâteau au
chocolat, Bruno était trop fin gourmet pour ne pas sentir la
différence.
Emprunter du beurre à
Iette ? À cette heure-ci, ma fille avait terminé
sa sieste et j'imaginais déjà son regard
accusateur me soupçonnant de vouloir m'inviter à
participer à des festivités où ma présence
n'était pas désirée.
Et qu'on ne vienne pas me
dire que ma fille était trop jeune pour nourrir de telles
pensées. Je la connais et vous n'avez jamais eu affaire
à son regard bleu comme le plus beau des ciels d'été
qui vire au bleu nuit lorsqu'elle est mécontente.
La pluie qui cinglait les vitres
ne m'incitait pas à ressortir. J'étais
rentrée trempée de ma première excursion chez
les commerçants et la perspective d'enfiler un
imperméable humide ne me souriait guère.
Je m'étais alors
fort opportunément souvenu que Suzanne Vermande m'avait
dit être en congés la dernière fois que je
l'avais rencontrée dans l'escalier. Avec ce temps
pourri, elle n'avait certainement pas eu envie de sortir et
j'étais pratiquement assurée de la trouver chez
elle. Pourquoi ne pas lui emprunter ce qui me faisait défaut ?
Après tout, elle ne se gênait pas, elle, pour me
solliciter d'un verre d'huile, de trois ou quatre oeufs,
d'une tasse de sucre... qu'elle ne me rendait jamais.
Le jeune athlète blond
aux pectoraux lisses comme du marbre, sommairement vêtu d'un
slip taille basse destiné à mettre en valeur un ventre
parfaitement plat, qui m'avait ouvert la porte de l'appartement
des Vermande m'était totalement inconnu.
Incontestablement, ce n'était
pas Marc et pendant quelques brèves secondes d'affolement
j'avais supposé m'être trompée
d'étage.
La vision de Suzanne surgissant
à sa suite tout aussi peu vêtue - ce qui m'avait
permis de constater qu'elle avait les seins plutôt
flasques - si elle m'avait assurée que je ne m'étais
pas trompée de porte n'avait en rien émoussé
l'état de stupeur dans lequel l'apparition de ce
jeune éphèbe m'avait plongée.
Qu'est ce qui m'avait
le plus choquée, d'ailleurs ? De découvrir
que Suzanne trompait son mari ou qu'elle avait une aventure
avec un garçon qui émergeait tout juste de
l'adolescence ?
« Entre donc, Lydie, et
ferme la porte derrière toi. Et, pendant que tu y es, ferme
aussi la bouche ou tu vas gober des mouches. » Avait rigolé
Suzanne.
« Très bien, tu es
une brave fille. » Avait-elle raillé pendant que
j'obtempérais à son injonction
« Et maintenant, si tu
veux bien continuer à me faire plaisir, tu quittes cet air
affreusement gêné et tu cesses de te trémousser
sur place comme une poule qui aurait perdu sa couvée. Je te
jure que ce genre de simagrées ne convient pas à ton
genre de beauté.
- Rassure-toi, tu ne me prends
pas en flagrant délit d'adultère avec... Au fait,
tu t'appelles comment, déjà, toi ? »
Le gamin qui me contemplait d'un
air béat en arborant un sourire niais ne lui avait pas répondu
et c'était aussi bien car, gouailleuse, elle avait
continué sur sa lancée :
« T'en fais pas, va.
Je ne te mets pas en face d'un cas de conscience.
- On vous a bien dit qu'on
était un couple libéré et Marc est parfaitement
au courant de mes aventures extra conjugales avec des mecs comme...
machin que tu vois là. Et crois-moi que, de son côté,
il ne se gêne pas pour sauter une minette de temps à
autre, ce dont je me fiche éperdument.
- Maintenant, si tu le permets,
je vais aller enfiler un peignoir parce qu'il fait un peu
frisquet. »
« Au fait, m'avait-elle
lancé tout en me tournant le dos sans plus de façon
pour emprunter le couloir qui menait à sa chambre, quel bon
vent t'amène ? »
je n'avais pas cherché
à être drôle lorsque j'avais relaté
cette histoire à Bruno et - mais je m'étais bien
gardé de le lui dire - sa réaction amusée
m'avait contrariée car, pour ma part, je n'avais
rien trouvé de cocasse à cette mésaventure. Bien
au contraire, j'avais éprouvé de la répulsion
et, quand bien même c'était illogique, car je
n'étais pas coupable de quoi que ce soit si ce n'est
de m'être trouvée au mauvais endroit, au mauvais
moment, il m'en restait comme une impression de souillure.
C'était vrai que,
dès notre première rencontre, les Vermande nous avaient
avertis qu'ils étaient un couple libéré
mais cette mise en garde n'avait rien signifié pour moi
et j'en voulais à Suzanne de m'avoir confrontée
à une situation embarrassante. Je ne les fréquentais
que parce que Bruno prenait beaucoup de plaisir à leur
compagnie et je m'expliquais maintenant le malaise que j'avais
toujours éprouvé en leur présence. Pour tout
dire, je n'avais plus trop envie de poursuivre des relations
avec ce couple dont je jugeais la conduite malsaine et j'étais
bien décidée à convaincre Bruno d'espacer
nos soirées avec eux.
Je n'aurais pu choisir
pire moment que ce soir de début juillet pour exposer le
résultat de mes cogitations à Bruno.
Le baiser qu'il avait
déposé sur mes lèvres pour me dire bonjour, en
rentrant, était fortement parfumé à l'anis.
Or, si Bruno et moi apprécions un verre de vin après
notre repas du soir, s'il nous arrivait de déguster un
verre d'eau-de-vie au cours d'une soirée, en règle
générale, nous ne buvions que de l'eau.
Le parfum inattendu de son
haleine m'avait donc plus intriguée que contrariée
et son exubérance insolite pendant le repas avait fini par me
divertir. Mon cher mari avait sans doute fêté un
événement quelconque avec ses partenaires de chantier
et il était manifeste qu'il avait un petit « coup
dans le nez ». Ce n'était pas bien grave et
j'aurais été bien bête de lui reprocher ce
léger et très exceptionnel écart de conduite. Je
le lui pardonnais d'autant plus volontiers que sa verve
inhabituelle pour me raconter certaines péripéties
survenues sur le chantier m'amusait énormément.
Lorsqu'au moment où
nous nous installions sur le canapé pour regarder le programme
télévisé, il m'avait dit : «
Ah, pendant que j'y pense, j'ai rencontré Marc
tout à l'heure. Il m'a demandé si on
voulait se joindre à eux pour aller voir le feu d'artifice
du 14 juillet. », l'occasion m'avait paru
excellente de lui faire part de mes réserves quant à
l'intérêt relatif de continuer à fréquenter
ce couple dont le mode de vie, sans aller jusqu'à m'offusquer,
me mettait mal à l'aise.
« Je sais bien que tu
trouves beaucoup de plaisir à discuter football avec Marc et
politique avec Suzanne mais franchement, je trouve vos éternelles
discussions un peu fastidieuses. Je ne trouve rien de passionnant à
entendre parler de dribbles ou de penalty pendant une bonne partie de
la soirée et avec Suzanne vous ressassez toujours les mêmes
arguments.
- Je ne goûte pas
particulièrement non plus leur lubie de soirées
thématiques. La dernière qu'ils ont organisée
avec pour thème une ambiance pseudo-tahitienne était
particulièrement grotesque et eux, avec leurs paréos
qui leur couvraient à peine les fesses si bien qu'on
voyait leur slip de bain à chaque fois qu'ils
s'asseyaient, étaient presque indécents.
- Et sans m'attarder sur
cette manie ridicule qu'ils ont maintenant de nous accueillir
par un baiser sur la bouche, depuis leur soirée russe, je
n'apprécie pas tellement la façon dont Marc me
serre contre lui ni les roucoulades de Suzanne qui t'enlace
comme une pieuvre affamée lorsque nous dansons. »
Tout à mon sujet, je
n'avais pas remarqué que Bruno se renfrognait de plus en
plus au fur et à mesure que je parlais et son explosion
hargneuse m'avait sidérée.
« Mais c'est stupide
tout ce que tu racontes, Lydie.
- Marc et Suzanne sont
agréables, intelligents, divertissants. Ils ne songent à
rien d'autre qu'à se distraire en notre compagnie
et nous reçoivent sans aucune arrière-pensée.
- La vérité, c'est
que tu n'avais rien compris quand ils nous ont dit qu'ils
étaient un couple libéré ce qui, entre nous, et
parfaitement leur droit : ils sont majeurs et vaccinés,
et que tu as été vexée de constater que malgré
tes airs affranchis tu n'étais encore qu'une
petite campagnarde naïve.
- Les mines effarouchées
c'est peut-être mignon pendant un certain temps, ma
jolie, mais il faudrait quand même que tu acceptes les réalités
de la vie. Tout le monde n'a pas forcément envie de
vivre comme papa et maman, d'écouter les sermons de
Monsieur le curé, de ne penser qu'aux mioches et à
la meilleure façon de préparer une tarte ou un soufflé
au fromage.
- Tu veux que je te dise, Lydie,
tu es jalouse.
- Tu es jalouse parce que leur
largesse d'idée froisse ton esprit puritain de petite
paysanne, jalouse parce que tu ne piges pas toujours la subtilité
de leurs plaisanteries, jalouse et envieuse parce qu'ils mènent
un train de vie que nous ne pouvons pas nous permettre, jalouse parce
qu'ils m'amusent et que tu n'admets pas que je
trouve du plaisir à fréquenter d'autres personnes
que toi et ta foutue famille.
- Il faudrait sérieusement
songer à te décoincer un peu ma pauvre fille ou bien tu
vas finir par ressembler à Panurge. »
Sans me donner la possibilité
de protester, il avait conclu en se levant, en s'étirant
et en baillant à se décrocher la mâchoire :
« Bon, j'ai assez
entendu de bêtises pour ce soir.
- Je suis fatigué et
demain je me lève tôt. Toi, tu fais ce que tu veux mais
moi je vais dormir. »
Il ne m'avait même
pas embrassée pour me souhaiter une bonne nuit avant d'aller
se coucher me laissant abasourdie et plongée dans un abîme
de perplexité.
Était-ce ainsi qu'il
me voyait mon mari ? Comme une « bobonne » à
l'esprit étriqué !
Je m'étais refusée
à le croire, préférant attribuer sa
manifestation de mauvaise humeur au fait qu'il avait bu un peu
trop que de raison. Si c'était ainsi qu'il
réagissait à un excès d'alcool, il valait
mieux qu'il s'abstienne de boire. Et s'il me
trouvait trop coincée, comme il le disait, il n'avait
qu'à me laisser reprendre un emploi. Rien de tel que des
échanges de vues avec des collègues de bureau pour vous
maintenir l'esprit alerte et ouvert. Je m'étais
bien promis de le lui balancer s'il récidivait encore,
ne serait ce qu'une seule fois, ce genre de laïus
insultant.
Je n'y avais pas échappé.
Après avoir confiée Tiphaine à la garde de Iette
et de Martial, Bruno et moi ... et les Vermande avions été
admirer le feu d'artifice du 14 juillet puis participer au bal
qui avait suivi.
Au début, lorsque Bruno
m'avait entraînée dans une série de rock
and roll endiablés puis lorsque nous avions dansé,
tendrement enlacés, au gré d'une valse
tourbillonnante, je m'étais plutôt bien amusée.
Pourquoi avait-il fallu que diverses contrariétés
viennent gâcher le reste de la soirée. J'avais
très vite été agacée lorsque,
systématiquement, après chaque danse, Marc avait
entraîné Bruno vers le bar pour consommer des bières
sous prétexte qu'il faisait chaud et qu'ils
avaient besoin de se désaltérer, par les poses
alanguies de Suzanne qui roucoulait, la tête reposant sur
l'épaule de mon mari, et la façon exaspérante
de m'étreindre de Marc lorsque nous évoluions au
cours d'un slow.
Pour cette dernière
raison d'ailleurs, je n'avais été que trop
contente d'accepter l'invitation du sous-brigadier Rocchi
à danser un tango avec lui.
« C'est vraiment
dommage que vous n'ayez pas pu venir pour la fête que mon
cousin a donnée pour l'anniversaire de Colomba, Madame
Manzel. Mais, d'un autre côté, je comprends
pourquoi vous n'avez pas voulu envisager un déplacement
avec tous ces gens qui manifestaient un peu partout. Il y avait de
quoi hésiter à entreprendre un voyage.
- Ah, c'est pas pour dire,
mais on a eu un mois de mai particulièrement chaud et qu'est
ce qu'on s'est fait chahuter, nous, les policiers.
Croyez-moi que j'étais bien content de ne pas faire
partie du corps des CRS !
- L'anniversaire de la
petite, j'ai même cru un moment que je ne pourrais pas y
assister. C'est sans arrêt et à tous moments qu'on
était réquisitionnés pour le service. J'aime
mieux vous dire que je n'avais pas mis mon uniforme, ce
week-end là, pour me rendre chez mon cousin. »
Que me chantait-il le
sous-brigadier de gendarmerie Rocchi ? De quelle fête
d'anniversaire parlait-il ? Qui était cette
Colomba ?
Sous l'effet de la
surprise, j'avais trébuché et lui avais écrasé
le pied.
« Excusez-moi,
sous-brigadier. J'espère que je ne vous ai pas fait
mal ? »
« Allons donc, chère
Madame, vous plaisantez ? Vous êtes légère
comme une plume.
- Il faut reconnaître que
ce plancher n'est pas très fameux. »
Ma maladresse et notre bref
échange de propos affables m'avaient au moins permis de
mettre de l'ordre dans le maelström de pensées qui
grouillaient dans ma tête et de récupérer mon
sang froid.
Ainsi donc, Bruno avait inventé
un prétexte pour ne pas rentrer à la maison pendant le
week-end et pouvoir participer à la fête d'anniversaire
de cette Colomba ! Sa voiture n'avait jamais été
en panne !
Pourquoi m'avait-il caché
cette invitation ? Il était évident que je
n'aurais pas voulu me rendre à cette fête car,
ainsi que l'avait dit le sous-brigadier Rocchi, les
manifestations du mois de mai m'auraient dissuadée
d'entreprendre le voyage, mais j'aurais très bien
compris que Bruno souhaite y assister.
Son mensonge ne pouvait avoir
qu'une raison : il avait quelque chose à se
reprocher. Cette Colomba, très certainement. Il ne faisait
aucun doute pour moi qu'il avait eu une aventure avec cette
fille. C'était peut-être même cette Colomba
qui s'était montrée si déconcertée
d'entendre le son de la voix d'une... Madame Bruno Manzel
au téléphone ? Parce que bien sûr, il avait
bien dû se garder de lui dire qu'il était marié.
Je ne m'étonnais
plus maintenant du montant de prestation des travaux facturé
au cousin de Rocchi. Montant qui m'avait effarée ;
tellement ridiculement dérisoire que je n'avais pu
m'empêcher d'en faire la remarque. Ce n'était
pas un prix d'ami que Bruno avait consenti au cousin, c'était
un tarif préférentiel. En haussant les épaules,
Bruno avait allégué qu'il ne pouvait agir
autrement compte tenu de l'hébergement fastueux dont il
avait profité.
Ben voyons ! Un hébergement
fastueux, hein ? L'hébergement que lui avait
offert, sous sa couette, la très accueillante Colomba. Tout
s'expliquait, ce n'était pas un prix d'ami
que Bruno avait pratiqué, c'était un prix «
d'amant ».
Pendant que, se soumettant de
bonne grâce à ma demande, le sous-brigadier de
gendarmerie Rocchi me guidait vers le bar (ni le climat ni la danse
n'en étaient responsables mais je m'étais
sentie brusquement un gros coup de chaleur, moi aussi), j'avais
susurré :
« Mon mari m'a dit
avoir passé un très agréable séjour chez
votre cousin, sous-brigadier. Et il m'a fait les plus grands
éloges de Mademoiselle Colomba qu'il a trouvé
absolument charmante et très mature pour son âge. Car
elle est très jeune, je crois ?
- Ah, elle a vingt-huit ans !
Et j'ai cru comprendre qu'elle n'avait pas de petit
ami ? »
« Hélas non,
peuchère ! La pauvre pitchounette ! »
L'exclamation navrée
du sous-brigadier m'avait paru un tantinet exagérée.
Ne pas être mariée ni même fiancée à
vingt-huit ans, ce n'était pas une tare quand même ?
Mais je ne m'y étais pas arrêtée. Les
corses, en bons méridionaux, n'ont-ils pas tendance à
une certaine outrance tant en ce qui concerne leur manière
d'appréhender les choses que dans leurs propos ?
Quelques temps après,
j'avais sournoisement demandé à Bruno, d'un
ton volontairement anodin :
« Tiens, au fait, j'ai
fait un peu de classement dans les papiers à remettre au
comptable et je n'ai pas trouvé la facture de
réparation. Tu as dû la garder dans ton portefeuille.
Est-ce que tu peux me la donner ? Le comptable va certainement
me la réclamer. »
« La facture de
réparation ? Quelle facture ? »
« Enfin, tu sais bien. Il
n'y en n'a pas trente-six mille. Je parle de cette
réparation que tu as été obligée de
demander à un garagiste quand ta voiture est tombée en
panne pendant ton séjour en Normandie. »
Il m'avait rabrouée,
la mine furibonde.
« Tu me parles d'une
facture vieille de deux mois. Comment veux-tu que je me rappelle où
je l'ai mise. Ce dont je suis sûr c'est qu'elle
n'est pas dans mon portefeuille. J'ai dû te la
donner. C'est à toi de tenir les papiers en ordre alors
qu'est ce que tu viens m'embêter avec ça. »
S'il avait cru s'en
tirer à si bon compte, c'était mal me connaître.
J'avais laissé
passer quelques jours avant de repartir à l'attaque avec
d'autant plus de rogne qu'une nouvelle fois il était
rentré en empestant l'alcool ce qui m'avait
passablement irritée :
« Aujourd'hui, j'ai
noté toutes les dépenses que tu as effectuées
par chèques et je n'ai pas trouvé le règlement
que tu as fait au garage pour la réparation de ta voiture.
- Et ne me demande pas de quelle
réparation il s'agit. Je parle de celle que tu as fait
faire pour la voiture quand tu étais en Normandie. »
Le regard mauvais, il m'avait
rembarrée :
« Mais tu m'embêtes
à la fin avec cette réparation de voiture !
- D'ailleurs, j'y ai
repensé depuis. Il n'y a pas de facture parce que j'ai
réglé en espèces et comme ça le garagiste
ne m'a pas fait payer la TVA. Toi qui prônes toujours
l'économie, tu devrais être contente ! »
« Oui, et bien en parlant
d'économie, ce n'est pas en allant dépenser
les sous du ménage au bistrot que tu risques d'en faire
des économies ! »
La violence du coup de poing
qu'il avait asséné sur le mur avait décroché
l'horloge murale, suspendue à un clou, qui s'était
fracassée sur le carrelage. D'un coup de pied brutal, il
l'avait envoyée valdinguer à travers la cuisine.
« C'est ça,
traite-moi d'ivrogne, pendant que tu y es.
- Qu'est ce que tu crois,
pauvre crétine, que les affaires se traitent sur le chantier ?
Et bien détrompe-toi ma belle, c'est au bistrot, devant
un Pastis, qu'elles se traitent les affaires.
- Qui est ce qui viendra encore
geindre si je n'ai pas de travail au mois de septembre, hein ?
»
Exaspérée tout
autant par sa brutalité que par sa mauvaise foi, j'avais
hurlé :
« Je suis peut-être
une crétine mais pas encore assez pour ne pas savoir compter.
Ces derniers temps, si à chaque fois que tu as été
t'imbiber d'alcool tu avais décroché une
commande tu serais assuré d'avoir du travail pour un an
au moins ! »
Le tremblement incoercible qui
s'était emparé de son corps, la soudaine pâleur
de son visage, son regard douloureux m'avaient effrayée.
Instantanément, je m'étais radoucie et élancée
vers lui :
« Écoute mon chéri,
j'y suis peut-être allée un peu fort, mais... »
Il m'avait repoussée
d'une bourrade si violente que j'avais été
projetée sur le sol et que mon épaule droite avait pris
sévèrement contact avec l'un des pieds de la
table que j'avais heurté en tombant.
« Pauvre conne !
Heureusement que tu vas bientôt partir quelques temps chez tes
parents.
- J'espère que ça
te donnera le temps de réfléchir un peu à toutes
les stupidités que tu peux raconter parce que je commence à
en avoir ras-le-bol de tes sermons. »
La porte qu'il avait
claquée derrière lui en sortant avait longtemps frémi
sous le choc et je n'avais plus entendu que le bruit de ses pas
qui dévalaient rageusement l'escalier tandis que,
totalement abasourdie, hésitant entre la colère et les
larmes, soulagée malgré tout que nos éclats de
voix n'aient pas réveillé Tiphaine, j'étais
restée assise par terre en frottant machinalement mon épaule
meurtrie sans songer à me relever.
Mais qu'est ce qu'il
nous arrivait ! Ce n'était pas possible, je
cauchemardais ! Cette brute agressive, ce n'était
pas mon Bruno, pas celui que je connaissais ! Tous les couples
ont des altercations mais les accès de fureur de Bruno étaient
démesurés. Pourtant, j'étais persuadée
qu'il m'aimait, que déjà il devait se
repentir de sa brutalité. Il s'était emporté
et n'avait pas mesuré la violence de son geste.
Il n'avait pas jugé
bon de s'excuser pendant les jours qui avaient suivi mais je
n'avais plus senti sur lui, non plus, cette désagréable
odeur d'alcool anisé. Toutefois, je ne me faisais guère
d'illusion : ce n'étaient certainement pas
mes reproches acerbes qui avaient porté leurs fruits mais plus
vraisemblablement la douce remontrance de Tiphaine :
« Z'aime mieux quand
tu sens bon le papa. Pas comme tu sentais hier. Hier,
c'était beurk. »
Heureusement que la date de mon
départ pour La Roque-Gageac était imminente car le
climat tendu qui régnait entre nous devenait oppressant.
Nous n'échangions
plus que de rares propos, d'un ton courtois et compassé,
et uniquement lorsque cela s'avérait indispensable. Nous
évitions soigneusement tout geste qui aurait laissé
supposé un désir de rapprochement. Nos regards se
fuyaient et il fallait posséder toute l'innocence
primesautière de Tiphaine pour ne pas s'aviser de nos
attitudes guindées lorsqu'elle nous contait tous les
menus faits qui avaient meublé sa journée.
« Tu es une sacrée
chipie, mais je t'aime bien quand même. » A ri
Ghislaine en déchirant le papier cadeau pour en extirper le
dernier disque de Johnny Halliday.
« Tu es une belle
enquiquineuse, mais je t'aime bien aussi. » Lui ai-je
rétorqué, tout sourire, en déballant
soigneusement le paquet contenant le plus récent disque de
Michel Sardou.
Nous nous sommes embrassées
sous les regards attendris de Charles et Miquette.
La veille au soir, pour une
peccadille, nous nous étions prises de bec pendant le repas
familial.
Tout avait pourtant commencé
sur le ton de la blague quand papa, débordant de bonheur parce
que ses filles l'entouraient, n'avait rien trouvé
de mieux, pour exprimer son contentement, que d'entonner la
célèbre chanson interprétée par Tino
Rossi, « Petit papa Noël ».
Nous savions tous que lorsque
papa chantait c'était parce qu'il était
particulièrement heureux et c'était toujours avec
une certaine émotion que nous l'écoutions. Mais,
ce soir-là, l'excitation, la joie de me retrouver parmi
les miens, le climat de paix dont je jouissais enfin après les
difficiles moments que j'avais vécus avec Bruno,
l'atmosphère de tendresse qui nous unissait, m'avaient
particulièrement sensibilisée et je sentais qu'il
suffirait d'un rien pour que je fonde en larmes. Réaction
qu'il m'aurait été bien difficile
d'expliquer.
Papa qui chantait pouvait être
ce rien. Pour rompre le charme, ne pas me laisser envahir par
l'émotion, je l'avais interrompu en persiflant :
« Oh, papa, tu n'as
pas l'impression que tu te trompes un peu de saison ?
- Et, entre nous, « Petit
papa Noël », c'est un peu ringard, non ? »
D'autant plus furibonde
qu'elle s'était sentie lésée parce
qu'elle ne demandait qu'à se laisser attendrir,
Ghislaine avait protesté avec véhémence :
« Ringarde cette chanson ?
Non, mais il vaut mieux entendre cela que d'être sourd !
Et c'est toi qui ose prétendre que cette chanson est
ringarde ! Mais quand on prend un plaisir aussi aberrant à
écouter les bêlements de ton Sardou, on ne traite pas
les autres de ringards ma pauvre fille ! »
Faisant fi des regards, amusé
de Jean, affolé de Marinette, étonné de Charles,
résigné de papa, imperceptiblement narquois de
Miquette, nous étions reparties dans l'une de nos
sempiternelles querelles à propos de nos goûts musicaux.
Ghislaine, qui était une
fan inconditionnelle de Johnny Halliday, m'avait narguée
affirmant que mon idole, Michel Sardou, terminerait sa carrière
sous l'aspect d'un petit gros essoufflé. Avec
acrimonie, je lui avais rétorqué que Michel Sardou,
lui, savait chanter alors que son Johnny Halliday criaillait comme
une perruche hystérique et que je ne lui accordais pas quinze
ans pour se métamorphoser en débris ambulant et ravagé
par les tics, avec la vie de patachon qu'il menait.
Comme au temps béni de
notre adolescence, Miquette avait rétabli le calme. Il lui
avait suffi d'énoncer d'une voix sereine :
« Quand vous aurez fini de
vous disputer, les filles, vous admettrez avec moi que c'est
quand même Claude François... »
Nous avions pouffé et
achevé sa phrase avec elle :
« ... qui sera toujours le
meilleur, le plus beau, le champion. Et dans trente ans, on se
précipitera encore pour aller l'applaudir à ses
concerts. »
Ce n'était pas un
secret. Nous savions tous que le rêve de Miquette aurait été,
si elle avait été plus jeune, de faire partie de la
troupe de danseuses de Claude François et nul, parmi nous,
n'aurait songé à se moquer. Même à
présent qu'elle était grand-mère, notre
Miquette, elle était si svelte, si ravissante avec sa blondeur
incomparable et son visage qu'aucune ride n'avait encore
osé griffer, qu'elle s'amusait, secrètement
flattée, lorsqu'elle détrompait bien des clients
qui s'effaraient qu'elle soit notre mère et non
pas notre soeur aînée comme ils l'avaient
supposé, en toute bonne foi.
OCTOBRE 1968
Tiphaine était rentrée
de La Roque-Gageac toute potelée et dorée comme un
brugnon. En pleine forme pour attaquer la rentrée scolaire.
En ce qui me concernait, si je
me sentais reposée, les vacances n'avaient pas été
idylliques. Non pas que je n'aie goûté le bonheur
de me ressourcer dans mon Périgord à la beauté
toujours aussi sublime, profité de la présence et de la
tendresse constante des membres de ma famille, pris plaisir à
voir s'ébattre les bambins, mais trop de soucis me
tracassaient, trop d'incertitudes me rongeaient, trop de
questions insidieuses me hantaient.
De plus, si je n'avais
jamais été exubérante, j'étais d'un
naturel enjoué et j'avais toujours participé avec
entrain tant aux discussions qu'aux diverses activités
qui nous réunissaient, quelles soient ménagères
ou ludiques. J'avais donc constamment dû veiller à
ne pas éveiller les soupçons par une attitude songeuse
et renfermée et je m'étais étonnée
que ceux qui me connaissaient si bien ne remarque pas le manque de
spontanéité de mes rires, combien je m'appliquais
à paraître naturelle et décontractée.
Ils étaient tous
tellement affectueux, tellement confiants, tellement sincères,
qu'il me semblait les tromper en permanence et je me sentais
fautive de leur laisser croire que j'étais parfaitement
heureuse et insouciante.
J'étais parvenue à
donner le change et à jouer mon rôle de joyeuse
estivante vis-à-vis de Papa et Miquette qui, lorsqu'ils
parvenaient à se libérer des taches multiples que
nécessitaient restaurant et hôtellerie, étaient
bien trop occupés à profiter pleinement de la présence
de Tiphaine, Sébastien et Sylvain - qu'ils ne voyaient
que trop rarement à leur gré - pour remarquer une
anomalie quelconque dans mon comportement. Je n'avais pas eu
trop de peine, non plus, à dissimuler mes états d'âme
à Charles et Ghislaine car le bonheur de se retrouver ensemble
et de pouvoir, enfin, oublier l'hôpital et ses patients
les rendaient sourds et aveugles. Je n'avais pas eu trop à
me soucier de Jean, bien trop absorbé par la bonne gérance
de son camping et à veiller au bien être de sa femme et
de son fils pour porter attention à quoi que ce soit d'autre.
Il m'avait été
plus difficile de leurrer cette futée de Marinette.
La perspicacité de ma
belle-soeur était redoutable quand il s'agissait de
moi. J'étais celle qui l'avais spontanément
adoptée lorsque Jean avait fait part de son désir de
l'épouser et que mes parents faisaient la grimace. Elle
ne me laissait oublier ni l'adoration indéfectible
qu'elle me vouait depuis ce soir-là ni qu'elle
était la petite fille d'une sorcière et que je ne
pouvais pas la duper.
Elle n'avait pas besoin de
parler pour que je devine ses interrogations à mon sujet. Il
suffisait qu'elle m'adresse un sourire indécis
quand elle m'avait surprise à rêver au cours d'une
discussion passionnée, un regard perplexe lorsque j'éclatais
d'un rire nerveux lorsque l'un ou l'une d'entre
nous affichait une mine piteuse après avoir lancé une
boutade qui n'avait rien de particulièrement drôle.
Cependant, trop respectueuse de
l'intimité de chacun, elle n'avait jamais cherché
à m'extorquer une confidence. Ce n'était
qu'à la veille de mon départ qu'elle
m'avait chuchoté à l'oreille tout en
m'embrassant :
« N'oublie jamais ma
Lili que si jamais tu as besoin de quoi que ce soit, tu m'entends
bien, de quoi que ce soit, je serai là. »
Bruno avait téléphoné
régulièrement, deux ou trois fois par semaine, en fin
d'après midi. Je ne me faisais aucune illusion. Je
savais que ce n'était pas moi qu'il souhaitait
entendre mais sa fille chérie.
Je redoutais ces appels. Nous
n'avions rien à nous dire, le téléphone
accentuait l'écho de nos voix compassées et je
craignais que la brièveté de nos conversations intrigue
papa et Miquette. Je n'avais pourtant guère de raison de
m'inquiéter à ce sujet car ils étaient
bien trop amusés par le spectacle de Tiphaine qui s'agrippait
à mon short de toile ou à mon pantalon de jean en
trépignant pour que je lui cède le combiné.
C'est qu'elle en
avait des choses à raconter à son papa. Et elle
s'ennuyait très fort de lui. Et quand est ce qu'il
venait ? Et elle aussi elle lui faisait des tas de bisous.
Autant je redoutais ces appels
téléphoniques, autant ma fille les appréciait et
les attendait avec la plus vive impatience. Non seulement parce
qu'elle adulait son père mais parce qu'elle
s'enorgueillissait auprès de ses cousins - qui
d'ailleurs s'en fichait royalement - d'être
la seule enfant qui bénéficiait de l'honneur de
recevoir des communications téléphoniques.
Où pouvait aller se
nicher la vanité, quand même !
Même si je passais des
vacances inconfortables, j'aurais souhaité que les jours
ne défilent pas aussi vite. La froideur de nos rapports avec
Bruno ne se démentait pas et j'appréhendais nos
retrouvailles.
Fort heureusement, nos trois
derniers entretiens téléphoniques, lors de la dernière
semaine qui précédait mon départ, avait laissé
augurer un apaisement dans nos relations et soulagé la tension
qui m'habitait.
Cela avait commencé avec
Tiphaine qui, après avoir raccroché le combiné,
m'avait confié :
« Papa, il a dit de te
dire qu'il s'ennuyait beaucoup de moi et de toi aussi. »
Au cours de l'appel
téléphonique suivant, Bruno avait lâché,
d'un ton détaché :
« C'est fou comme
l'appartement est triste quand vous n'êtes pas là
toi et la petite. C'est tellement vide que, certains soirs, je
n'ai même pas envie de rentrer.
- Enfin, vide n'est pas
très exactement le mot parce que, je ne sais pas comment j'ai
fait, mais j'ai flanqué la pagaille un peu partout. »
« Ne va surtout pas croire
pour autant que c'est de la ménagère que je
m'ennuie. » S'était-il empressé
d'ajouter et, dans un murmure si tendre que je m'étais
demandée si je ne l'avais pas imaginé :
« C'est ma femme qui
me manque. »
J'étais parvenue à
le dissuader d'accomplir le trajet en voiture pour venir nous
chercher Tiphaine et moi. À quoi bon entreprendre un trajet
aussi fatigant alors que Tiphaine se réjouissait de voyager,
une nouvelle fois, en train. Et cette fois, m'avait-elle assurée,
elle ne s'endormirait pas et elle serait sage comme une image.
Je répugnais à me
l'avouer mais si je préférais prendre le train,
c'était pour éviter de franchir Limoges en
compagnie de Bruno. C'était une ville que j'avais
« prise en grippe ». Quand bien même je faisais une
fixation idiote, quand bien même cela relevait de la
superstition, je ne pouvais m'empêcher de penser que
cette ville me portait malheur. Elle appelait sur moi les coups du
sort.
J'avais supposé que
nos retrouvailles avec Bruno donneraient lieu à une certaine
circonspection de part et d'autre. Je m'étais
trompée. Décidément, mon mari continuait à
me surprendre.
Après le repas du soir
que Tiphaine avait exigé de partager avec nous - on n'allait
quand même pas oser la mettre au lit alors qu'elle avait
tant de choses à raconter à son papa qu'elle
n'avait pas vu depuis si longtemps - et après que Bruno
soit parvenu à la convaincre qu'il était temps de
dormir, il m'avait entraînée dans notre chambre
sans même me laisser le temps de débarrasser la table
des couverts qui l'encombraient.
Depuis bien longtemps mon cher
époux n'avait pas manifesté une telle frénésie
amoureuse.
Ce n'était que le
lendemain qu'il m'avait annoncé une nouvelle qui
ne pouvait que me faire plaisir. Je n'avais pas à me
soucier du chantier qui allait s'achever, deux autres commandes
lui avaient été confiées qui lui assuraient du
travail jusqu'à la fin de l'année.
Notre vie avait repris son
cours. Je voulais oublier les orages qui avaient perturbé
notre couple.
J'aurais donc dû
être pleinement satisfaite de l'harmonie qui semblait à
nouveau régner dans nos rapports et pourtant je ne parvenais
pas à retrouver ma sérénité.
Deux raisons m'en
empêchaient. La première était que j'avais
été dépitée de constater que, la plupart
des soirs, Bruno fleurait cette désagréable odeur
d'alcool anisé qui me répugnait et, si je me
gardais bien de lui adresser le moindre reproche, je ne pouvais
éviter de m'en inquiéter. Ainsi donc, il
continuait à fréquenter les bistrots après sa
journée de travail. L'expérience ne lui avait
donc pas appris que l'alcool affectait son humeur, que l'excès
de boisson le rendait irascible.
La deuxième raison me
chagrinait.
Depuis mon retour de vacances,
Bruno se montrait de nouveau un amant fougueux et attentionné
mais si je lui donnais l'illusion de participer pleinement à
ses étreintes, je ne parvenais pas à m'abandonner
totalement. La même pensée obnubilante qui avait
empoisonné une grande partie de mon séjour à La
Roque-Gageac continuait à me tarabuster. Bruno m'avait
menti. Bruno m'avait trompée, j'en étais
persuadée.
Avait-il fait preuve de la même
passion en caressant le corps de cette Colomba ? Lui avait-il
murmuré les mêmes mots d'amour qu'il me
susurrait à moi ? Avait-il fait des comparaisons entre
nos deux corps, nos différentes façons d'aimer ?
Avait-il pris plus de plaisir avec elle qu'avec moi ? Et,
pire que tout, avait-il éprouvé autre chose que du
désir pour cette fille ?
Chaque fois que mon esprit
venait butter contre ces questions obsédantes, mon coeur
se déchirait comme sous l'effet d'un coup de
poignard.
Combien de fois l'avais-je lu,
avec indifférence, cette expression imagée dans
certains des romans dont je m'étais délectée.
« La douleur lui avait transpercé le coeur comme un
coup de poignard ». Pas besoin de s'attarder. Le
personnage de l'histoire avait éprouvé une vive
et violente souffrance. C'était lu, enregistré,
compris. Je continuais ma lecture, curieuse de la suite de
l'intrigue.
Mais là, il ne s'agissait
pas de roman. La souffrance était bien réelle.
Fulgurante dès que je me prenais à évoquer
l'image de Bruno tenant cette Colomba tendrement enlacée,
elle irradiait par vagues, me lacérant les nerfs, provoquant
une douleur à la limite du supportable.
Je n'allais pourtant pas
tarder à être guérie de mes tourments mais de
telle manière que je n'avais éprouvé qu'un
soulagement mitigé tant j'avais été
envahie par la pitié et par la honte.
Nonobstant ces moments où
la pensée que Bruno, l'homme qui m'avait juré
fidélité, l'homme en qui j'avais placé
toute ma confiance, m'avait trompée, ces moments qui me
laissaient pantelante, terrassée par la souffrance, mes
journées s'écoulaient sur un rythme paisible.
Toutefois, un incident mineur m'avait fait mesurer la précarité
de cette tranquillité.
Un soir que Bruno m'avait
embrassée en rentrant de son travail, je n'avais pu
réprimer une grimace de dégoût accompagné
d'un mouvement de recul parce que son haleine dégageait
un parfum d'alcool anisé encore plus affirmé que
d'autres soirs.
Instantanément son regard
avait noirci, son attitude s'était raidie et j'avais
sentie la chair de poule me hérisser les bras dans l'attente
de la réaction que mon involontaire sursaut écoeuré
allait déclencher.
Il s'était contenté
de me dire, sur un ton sardonique :
« Tu ne peux pas t'en
empêcher, hein Lydie ? Toi, la valeureuse,
l'irréprochable. Sainte Lydie, celle qui agit toujours
selon les règles de la bienséance, qui ne commet jamais
un faux pas.
- Mais figure-toi, ma jolie, que
si je n'avais pas été boire un verre avec
l'architecte qui prenait un pot en compagnie de quelques
artisans, jamais je n'aurai eu mes deux dernières
commandes. Je te l'ai pourtant déjà dit, il me
semble, que c'était au bistrot et non pas dans les
bureaux que se traitent les affaires.
- Il faut te faire une raison,
Lydie, la vie n'est pas composée d'amour et d'eau
fraîche. Elle est faite de compromis et de Pastis. »
Le reste de la soirée
n'avait pas été altéré par cet
incident mais Bruno n'avait pas fait mine de me prendre dans
ses bras lorsque nous nous étions couchés et il s'était
très vite endormi tandis que je cherchais en vain le sommeil
en ruminant de sombres pensées. Qu'était ce donc
que ce métier qui obligeait un homme à boire pour se
procurer du travail ?
À quelques temps de là,
j'avais eu la surprise de recevoir un appel téléphonique
tout à fait inattendu. Astrid et Don, qui rentraient d'un
séjour sur la Côte d'Azur où ils avaient
passé quelques jours de vacances, se proposaient de nous
rendre visite pendant le week-end mais tenaient à s'assurer
qu'ils seraient les bienvenus.
Je leur avais certifié
que leur visite nous causerait une grande joie. Et j'étais
d'autant plus sincère que non seulement j'éprouvais
de l'affection pour Astrid mais que la rencontre aurait lieu à
l'occasion d'un week-end et que je n'aurais donc
pas à m'inquiéter qu'elle et Don trouvent
Bruno en état de légère ébriété.
J'avais souri en
découvrant la taille arrondie d'Astrid (j'aurais
le plaisir d'écrire à Ghislaine et Marinette
qu'elles ne s'étaient pas trompées et je
leur révélerais le nom de la « troisième »
qui attendait également un bébé) et Don nous
avait immédiatement conquis, Bruno, Tiphaine, et moi.
Parce que c'était
un anglais et de surcroît un Lord, je me l'étais
imaginé sec comme un coup de trique et plutôt guindé.
Parce que je savais qu'il passait la majeure partie de son
temps à des compétitions sportives, je m'étais
persuadée que rien d'autre ne pouvait l'intéresser
et que nous aurions à subir l'ennuyeux récit de
ses exploits.
C'était un homme
jovial, assez grand et bien en chair, au teint rougeaud et au rire
facile. De plus, il parlait parfaitement français et presque
sans accent ce qui m'arrangeait bien parce que moi et
l'anglais...
Il m'avait beaucoup
complimenté, sans que je puisse le suspecter de flagornerie,
sur l'excellence de ma cuisine. Il avait comblé Tiphaine
de plaisir en la juchant à cheval sur son cou robuste et en
parcourant le couloir et la salle de séjour dans un galop
endiablé. Il avait, subtilement, coupé court à
une tentative de Bruno de l'entraîner dans une discussion
sur le football en lui affirmant que ce n'était pas
spécialement sa marmotte (nous avions beaucoup ri
lorsqu'Astrid que nos mines perplexes amusait nous avait
expliqué qu'il avait confondu marmotte avec marotte) et
avait dirigé la conversation sur le travail de Bruno pour
lequel il avait manifesté le plus grand intérêt.
J'avoue l'avoir
soupçonné quelques brefs instants de faire uniquement
preuve de politesse mais je n'avais pas tardé à
constater que son intérêt n'était nullement
feint. Ses questions étaient pertinentes et il sollicitait des
précisions lorsqu'il ne comprenait pas certains termes
techniques dont Bruno émaillait son discours.
Profitant de ce que mon mari
prenait plaisir à être écouté par un
auditeur tout autant attentif que coopératif, et parce que
leur discussion ne nous passionnait pas, Astrid et moi, j'avais
entraîné cette dernière dans un aparté qui
était, pour toutes deux, beaucoup plus captivant. Il fallait
absolument qu'elle me raconte son existence de Lady dans le
Sussex, comment elle vivait sa future maternité, les
éventuelles relations qu'elle avait gardées avec
« les surgelés ».
De son existence de Lady, elle
n'avait pas grand-chose à dire. Elle régentait
une sorte de petit château dont tous les serviteurs, sans
exception, l'adoraient sans faire preuve de la moindre
servilité. Son mari était un amour qui ne cessait de la
choyer. Elle passait son temps en réceptions et shopping quand
elle n'accompagnait pas Don pour le soutenir de toute son
admiration lorsqu'il participait à des rallyes ou à
des courses de frégates.
Elle s'était
montrée plus démonstrative en parlant de l'enfant
à naître.
C'est sans aucun plaisir
qu'elle avait appris qu'elle allait être mère.
Don lui avait donné l'impression d'être plus
intéressé par ses chasses au renard, ses compétitions
sportives, le tourbillon de fêtes dans lesquelles il
l'entraînait que par une éventuelle paternité
et elle s'était demandée, avec quelque
appréhension, si la nouvelle n'allait pas le contrarier.
Elle avait donc été
très surprise par son explosion de joie.
Garçon ou fille, il s'en
fichait. Il rayonnait à l'idée d'être
daddy, faisait déjà des milliers de projets pour sa
progéniture, se gargarisait auprès de ses amis comme
s'il avait gagné un trophée, et lui avait offert
une paire de boucles d'oreilles en rubis et diamant, se
réservant de lui offrir le collier assorti à la
naissance du bébé, pour la remercier de lui procurer un
tel bonheur.
Astrid m'avait également
confié, sans grande conviction, qu'elle espérait
que cet enfant la consolerait de l'échec qu'elle
avait subi avec son fils.
En dépit de leurs
manigances, « les surgelés » n'avaient pu
obtenir des tribunaux qu'elle n'obtienne pas la garde de
ce dernier. Mais le gamin n'avait cessé d'être
odieux. Tant avec elle (qu'il ignorait ostensiblement), qu'avec
les serviteurs (qu'il faisait semblant de ne pas comprendre, se
gaussant de leur accent lorsqu'ils cherchaient à
s'exprimer en français), ou avec Don qu'il n'avait
cessé de critiquer sur ses passions et qui, pourtant, avait
fait preuve d'une infinie patience envers ce gosse exécrable.
En désespoir de cause, elle avait renoncé à
cette prérogative et l'avait laissé rejoindre son
père et ses grands-parents pour lesquels il n'éprouvait
peut-être pas plus d'affection mais qu'il admirait.
Quand bien même elle
m'avait raconté ses déboires maternels sur un ton
détaché, j'avais bien senti qu'elle avait
été très affectée par l'attitude de
son fils et, évoquant les traits ingrats de l'enfant
arrogant que j'avais entr'aperçu à deux ou
trois reprises, je m'étais mordu la langue pour ne pas
lui dire qu'elle n'avait rien perdu. Ainsi qu'elle
me l'avait déjà dit une fois, elle ne se faisait
aucune illusion à son sujet mais elle était sa mère
et elle l'aimait malgré tout. Ma déclaration
n'aurait pu que la choquer et la peiner.
Profitant de son voyage en
France, Astrid avait transité par Paris pour aller voir son
fils. Elle aurait aussi bien pu s'en dispenser m'avait-elle
confié d'un air navré. C'est à peine
s'il avait murmuré deux ou trois propos polis et
contraints pour les remercier elle et Don de la profusion de cadeaux
qu'ils lui avaient apporté et, bien vite, il avait
prétexté des devoirs à faire et des leçons
à apprendre pour abréger leur entretien.
Au cours de cette visite bien
décevante, Astrid avait appris le prochain remariage de
Goeffroy et fait la connaissance de sa future épouse. Comme
aucune fille ou veuve de banquier n'étaient disponibles sur le
marché, il se contentait de convoler avec la fille, déjà
si mûre qu'elle en paraissait blette, d'un très
gros céréalier. Astrid ignorait si cette grosse vache
pédante et bête comme une oie répondait aux voeux
de Geoffroy mais elle convenait parfaitement à Edmond et
Albane et c'était bien tout ce qui importait.
Changeant de sujet de
conversation, Astrid qui estimait que nous avions assez parlé
d'elle s'était enquise de ma famille et j'avais
été surprise qu'elle se souvienne si bien de
chacun et chacune qu'elle n'avait pourtant rencontrés
qu'une seule fois, lors de mon mariage. Puis, lorsque je lui
avais raconté qu'une société de
cosmétiques avait accepté que je la représente
pour vendre ses produits dans les environs proches, elle n'avait
eu de cesse que je lui montre les échantillons et avait tenu à
être ma première cliente.
Faisant fi de mes objections
(qui irait se soucier du fait que ma commande émanerait d'une
habitante du pays d'Albion puisque je me ferais livrer chez
moi. Et avait-on déjà vu une société
refuser une vente ? ), elle m'avait acheté une
fantastique quantité de produits de beauté divers
qu'elle destinait à ses amies anglaises et m'avait
établi sur le champ un substantiel chèque incluant un
montant forfaitaire et très confortable pour les frais
d'envoi.
De longue date, Bruno et moi
avions projeté d'aller, ce dimanche là, chiner
dans une foire à la brocante qui se tenait dans un village
proche. Ces braderies automnales qu'organisaient petites villes
et bourgades constituaient un lieu de promenade que nous aimions
beaucoup. Les objets vendus, extirpés des caves et des
greniers, étaient, la plupart du temps, absolument hideux.
Toutefois, à deux ou trois reprises, il nous était
arrivé de dénicher une petite merveille enfouie dans
ces montagnes d'atrocités. Tel ce chiffonnier en bois de
cerisier, ou encore ces trois assiettes en faïence de Delft dont
seul un oeil exercé de décorateur pouvait estimer
la valeur et que nous avions acquis pour un prix dérisoire.
Nous étions toutefois
prêts à renoncer à cette ballade si Don et Astrid
préféraient un autre lieu d'excursion ou une
autre distraction mais la perspective de baguenauder dans une
braderie les avait enchantés.
Par chance, le temps était
idéal ce dimanche-là. Avec cette douceur de l'air,
cette qualité de lumière qui semblent avoir été
conçus par la nature pour vous faire apprécier les
derniers beaux jours avant d'affronter les rigueurs de l'hiver.
Aucun objet exposé ne
s'était révélé digne d'attention
et nous avions dû parfois arracher Tiphaine à la
contemplation de quelques affreux chromos devant lesquels elle se
pâmait d'admiration mais Don et Astrid s'étaient
beaucoup divertis.
C'était en nous
dirigeant vers le parking où nous avions garé notre
voiture que nous avions rencontré le sous-brigadier de
gendarmerie Rocchi accompagné de ce qui ressemblait fort à
toute une armada corse familiale.
« My God, m'avait
glissé subrepticement Astrid, tandis que le sous-brigadier de
gendarmerie Rocchi hélait joyeusement Bruno, nous aurions dû
acheter des sandwichs car, s'il nous présente toute sa
tribu, dans deux heures on est encore là ! »
Le sous-brigadier de gendarmerie
Rocchi ne nous avait pas présenté toute sa tribu qui
s'était dirigée d'un pas conquérant
vers une buvette proche sans nous porter plus d'attention.
N'étaient demeurés avec lui que le cousin,
propriétaire de la ferme normande que Bruno avait décorée,
et l'épouse de ce dernier qui poussait une voiturette
d'invalide occupée par une toute jeune femme.
Après avoir salué
le cousin et l'épouse, Bruno s'était
gentiment adressé à la jeune personne.
« Comment allez-vous,
Colomba ? Votre dernier traitement à l'air de vous
réussir ; vous avez un teint de rose.
- Je vous présente ma
femme, Lydie, et des parents qui nous viennent en droite ligne
d'Angleterre, Astrid et Don. »
J'étais restée
pétrifiée.
Ainsi donc, c'était
elle, Colomba ! Une infirme !
Je comprenais maintenant
pourquoi j'avais attendu aussi longtemps qu'elle
prévienne Bruno de mon appel téléphonique. Il ne
devait pas être facile de se mouvoir lorsqu'on était
prisonnière de ce fauteuil.
Et moi qui avais soupçonné
mon mari de me tromper avec cette jeune femme dont j'ignorais
tout ! Pourquoi ? Sur quels critères m'étais-je
basée pour l'accuser aussi injustement ? Parce
qu'il ne m'avait pas parlé de cette invitation à
participer à la fête d'anniversaire de Colomba ?
Mais des tas de raisons que j'ignorais avaient pu provoquer son
silence à ce sujet. Parce que j'avais douté de la
réalité de sa panne de voiture ? Il m'avait
pourtant expliqué qu'il avait payé la réparation
en espèces pour économiser le montant de la TVA.
Pourquoi ne l'avais-je pas cru ? Pourquoi m'étais-je
entêtée à douter de lui ? Jamais je ne me
pardonnerais mon manque de confiance. J'avais tellement, mais
tellement honte.
Totalement inconscient des
sentiments qui m'agitaient, Bruno s'était tourné
vers nous.
« Ne vous y trompez pas.
Colomba n'est pas du tout invalide. Elle souffre d'une
maladie très grave qui l'affaiblit ce qui l'oblige
à utiliser ce fauteuil pour se déplacer. »
« Mais, avait-il continué
sur un ton résolument optimiste, ce n'est que
provisoire. La médecine ne cesse de faire des progrès
et Colomba suit un traitement qui va très vite la guérir.
Bientôt sa maladie ne sera plus qu'un mauvais souvenir.
- C'est une demoiselle
très courageuse, Colomba. Non seulement elle ne tolère
pas qu'on gémisse sur son sort mais elle ne se plaint
jamais.
- En plus, c'est une
véritable artiste. Vous verriez les peintures sur soie qu'elle
réalise ! Ses oeuvres sont absolument géniales !
»
Ce n'était qu'après
le départ de Don et Astrid qu'il m'avait raconté :
« Il y a une chose que
j'aurais dû te dire depuis longtemps, Lydie, mais, sur
l'instant, cela ne m'a pas paru urgent et ensuite je n'y
ai plus pensé.
- Quand j'étais
chez le cousin de Rocchi, j'ai été invité
à rester un week-end parce que l'on fêtait
l'anniversaire de Colomba et tout le monde insistait pour que
tu viennes.
- Je tenais à accepter
cette invitation car je ne voulais pas désappointer Colomba
qui se faisait une joie d'être entourée de gens
qu'elle appréciait, et dont je faisait partie, mais je
répugnais à faire le déplacement pour venir te
chercher. En fait, je craignais de rester en panne au cas où
je ne pourrais pas m'approvisionner en carburant. Tu te
rappelles comme tout était dévalisé pendant ce
mois de mai. Avec toutes ces manifestations qui se déclenchaient
et qui tournaient très vite à l'émeute,
les gens s'affolaient et, ne sachant jusqu'à quel point
la situation pouvait dégénérer, ils avaient mis
à sac tout autant les magasins d'alimentation que les
pompes à essence.
- Je ne voulais pas non plus que
tu viennes par le rail. Il aurait fallu que tu passes par Paris et
que tu empruntes le métro pour reprendre un train en direction
de la Normandie. Non seulement j'estimais que c'était
dangereux dans le climat de tension qui régnait à
l'époque mais la circulation des transports était
incertaine et je ne voulais pas que tu risques de te retrouver
coincée dans une gare de province parce que des manifestants
auraient bloqué des voies.
- C'est peut-être
idiot mais je ne tenais pas à faire part de mes craintes à
des étrangers. Je redoutais peut-être qu'ils me
jugent timoré, sottement alarmiste. Alors je leur ai dit que
je t'avais fait part de cette invitation mais que tu ne pouvais
venir parce que tu étais légèrement souffrante.
- Je n'avais même
pas envisagé que Rocchi pourrait t'amener. Ce n'est
qu'en le voyant débarquer que j'ai pensé
que tu aurais pu faire le voyage avec lui.
- Bon, et bien voilà, tu
sais tout. Tu es en droit d'être furieuse d'apprendre
tout cela seulement maintenant mais, en ce qui me concerne, je ne
regrette rien parce que je pense que j'ai cherché à
agir au mieux. »
Dans l'état
d'esprit où je me trouvais, bourrelée de remords
pour l'avoir injustement soupçonné, pour avoir
porté un jugement inique et totalement infondé au sujet
d'une jeune femme que je ne connaissais pas, je n'avais
écouté ses explications que d'une oreille
distraite. Une seule chose me préoccupait :
« Qu'est ce que
c'est que cette maladie dont est atteinte Colomba ? Elle
va réellement guérir ou est ce que ce fameux traitement
médical n'est une fiction pour la rassurer ? »
« Franchement, je n'ai
pas très bien compris de quoi il s'agissait exactement.
Une sorte de sclérose, je crois.
- Mais, pour répondre à
ta deuxième question, non il n'y a aucune chance qu'elle
guérisse jamais. Son mal est incurable et rien ne pourra la
guérir, sauf miracle.
- Le pire est qu'elle en
est très certainement consciente car elle s'affaiblit
chaque jour un peu plus mais, comme elle est très courageuse,
elle joue la comédie et fait semblant de croire en sa
prochaine guérison.
- Tout le monde joue la comédie
d'ailleurs. Sa famille qui lui assure qu'elle est
atteinte d'un mal bénin afin qu'elle conserve un
bon moral, et elle qui affecte de ne pas se faire de souci pour ne
pas causer de peine à ses proches. »
Autant j'avais été
rongée par la jalousie, autant j'étais rongée
par les remords.
Sans connaître les
circonstances qui avaient incité mon mari à me taire
cette invitation, sur de simples présomptions, alors que
jamais il ne m'avait donné l'occasion de douter de
sa fidélité, je l'avais déclaré
coupable.
Alors que j'ignorais tout
de cette jeune femme, je l'avais jugée, cataloguée,
accusée de turpitudes qui n'existaient que dans mon
imagination morbide.
Lorsque le sous-brigadier de
gendarmerie Rocchi m'avait parlé de cette invitation,
lors de notre danse pendant le bal du 14 juillet, au lieu
d'interroger franchement Bruno à ce sujet, j'avais
fait preuve de sournoiserie en employant des moyens détournés.
Et pourquoi cette fourberie ?
Parce que, déjà, j'avais prononcé mon
verdict.
Mais quel genre d'épouse
étais-je donc ?
Perfide, toujours sûre de
mon bon droit, intolérante. Ah, je n'avais pas de raison
d'être fière de moi ! Il avait bien raison,
Bruno, quand il déclarait que j'étais une petite
paysanne coincée et ignorante des réalités de la
vie. Pire encore, je me permettais de juger sans savoir.
Si j'avais injustement
soupçonné Bruno de me tromper avec une autre femme,
j'étais peut-être aussi injuste en l'accusant
de boire sans admettre sa justification. Qu'est ce qui me
prouvait qu'il prenait plaisir à s'imbiber
d'alcool ? Pourquoi refusais-je de le croire quand il
m'affirmait qu'il ne s'adonnait à la boisson
que parce que c'était le seul moyen d'établir
des contacts fructueux avec les gens de sa profession ?
J'étais effarée
de me découvrir aussi mesquine. Je me sentais abjecte.
DECEMBRE 1968
Cette fois encore, c'était
le train qui nous emmenait à La Roque-Gageac, Tiphaine et moi.
Une fois encore, papa et Miquette se désoleraient de l'absence
de leur si travailleur, si charmant, si courageux gendre qui
sacrifiait les fêtes de Noël parce que ses obligations
professionnelles le retenaient en région parisienne. Une fois
encore, je tentais de m'absorber dans la lecture d'un
roman tout à la fois pour échapper aux tentatives de
conversation d'une bonne femme aussi opulente que volubile que
pour oublier mes sombres pensées tandis qu'en face à
moi, le nez épaté contre la vitre, Tiphaine commentait
le paysage pour le bénéfice du quinquagénaire
déplumé assis près d'elle et de Nalie, sa
poupée de chiffon. Fallait-il que ma fille ait le coeur
aimant pour continuer à affectionner avec autant de constance
et de fidélité cette poupée qui ressemblait
chaque jour un peu plus à un épouvantail à
moineaux en miniature. Et pourtant, il lui en avait été
offertes des poupées autrement plus belles et plus
sophistiquées que cette malheureuse figurine confectionnée
à partir de quelques chiffons, deux boutons pour les yeux et
quelques brins de laine pour faire office de cheveux. Mais ni la
brune poupée niçoise cadeau de Ghislaine, ni l'élégante
poupée anglaise envoyée par Astrid, ni le gros poupon
offert par Iette et Martial n'avaient trouvé grâce
aux yeux de Tiphaine. Ne comptait que Nalie qui, bardée de
points de sutures, ressemblait au cobaye d'un apprenti
chirurgien tant et tant de fois j'avais dû la recoudre.
Tout s'était à
nouveau dégradé tellement vite entre Bruno et moi.
Il ne s'était pas
passé une semaine après la visite de Don et Astrid
avant qu'une nouvelle querelle éclate.
Bruno était rentré
très tard, ce soir-là et j'avais été
prodigieusement agacé lorsqu'il s'était
contenté de m'effleurer les lèvres d'un
baiser machinal avant de s'engouffrer dans la pièce qui
nous servait de bureau.
« Un coup de fil à
passer, Lydie.
- Tu peux mettre le dîner
à réchauffer. J'en ai pour deux minutes. »
Deux minutes, tu parles !
Presque une demi-heure s'était écoulée
avant qu'il vienne s'asseoir à la table, devant
son couvert. Une demi-heure pendant lequel je n'avais cessé
de surveiller un rôti qui peu à peu se carbonisait dans
ce qui se transformait en une peu ragoûtante purée de
pommes de terre et de carottes.
J'avais eu bien tort de me
soucier de la qualité de la cuisine que j'allais servir.
Bruno, la mine sombre, la tête penchée sur son assiette,
semblait totalement indifférent à la nourriture qu'il
ingurgitait en silence, tel un automate, ne s'arrêtant de
temps à autre que pour ajouter du sel à un plat que je
savais parfaitement épicé.
Pas réellement inquiète
car je n'ignorais pas combien il pouvait se montrer renfrogné
dès la moindre contrariété, je me demandais
seulement comment rompre son mutisme, quelle anecdote je pourrais lui
raconter susceptible de détendre l'atmosphère, de
lui faire oublier ce qui le tracassait.
Toute à mes pensées,
j'avais sursauté lorsqu'il s'était
levé brusquement.
Ce n'était que pour
aller chercher la bouteille de vin que nous avions entamée la
veille.
Son assiette était encore
à demi pleine. Je m'étais étonnée :
« Tu ne termines pas ton
repas ? Tu n'as presque rien mangé. Je sais bien
que c'est un peu trop cuit mais... »
Ses yeux s'étaient
braqués sur les miens et j'avais été
bouleversée de découvrir l'expression
vindicative, presque haineuse de son regard.
« Qu'est ce qui te
dit que j'ai terminé de manger ? J'ai
seulement soif. J'ai bien le droit de boire un coup, non ?
»
« Bien sûr que tu as
le droit de boire. Ce n'est pas la peine de te fâcher.
C'est simplement parce que tu bois du vin maintenant que... »
Je me maudissais de m'entendre
balbutier.
« Ben oui, j'ai soif
et je bois du vin. Ça te gêne ? Et si j'ai
envie de boire un verre de vin pendant le repas, moi, il faut que je
te demande la permission ? »
« Arrête, Bruno, tu
sais très bien que ce n'est pas ce que je voulais dire !
»
« Ah, ce n'est pas
ce que tu voulais dire ! Et bien tant mieux, parce que ce n'est
pas un verre mais deux que j'ai envie de boire. Et, même,
pendant que j'y suis, un troisième ne me fera pas de mal
parce qu'entre nous, elle est dégueulasse ta bouffe. Si
encore elle n'était que trop cuite, mais c'est
tellement salé que c'est à dégueuler !
»
Rendue furieuse par sa mauvaise
foi, je l'avais apostrophé :
« Trop salé, trop
salé, évidemment que c'est trop salé, tu
n'as pas cessé de saupoudrer ton plat de sel depuis que
tu as commencé à manger ! Si c'était
un prétexte pour t'imbiber de vinasse... »
D'un geste brusque du
bras, il avait balayé tout ce qui se trouvait sur la table et
le bruit de la vaisselle se fracassant sur le sol de la cuisine avait
interrompu ma diatribe.
Dressés de part et
d'autre de la table, nous nous étions affrontés.
« Ma petite, tu me parles
sur un autre ton, sinon... »
« Je te parlerai comme
cela me plaît. Je ne suis pas ta bonniche. Et en plus je n'ai
pas de leçon à recevoir d... »
Surprise, je n'étais
pas parvenue à esquisser la paire de gifles qui s'était
abattue sur mes joues.
Le regard mauvais, il m'avait
toisé, prêt à recommencer.
« Écoute-moi bien,
Lydie, tu es ma femme, la mère de ma fille, et je t'aime.
Mais j'en ai marre de tes leçons de morale. J'en
ai marre de me sentir surveillé, de me sentir jugé.
Même quand tu ne dis rien, je devine la critique... »
Tout aussi soudainement, sa
fureur était tombée. Il s'était effondré
sur une chaise et avait éclaté en sanglots, les mains
plaquées sur son visage comme pour dissimuler ses larmes.
« Oh, Lydie, Lydie, qu'est
ce qu'il m'a pris ? Je te demande pardon de t'avoir
frappée. Si tu savais comme je m'en veux ! Tu
n'avais rien fait qui méritait cela. Tu as raison, je
bois trop. »
J'étais restée
pétrifiée tandis qu'il continuait à
psalmodier sa litanie de regrets.
Jamais je n'avais vu
pleurer un homme et c'était un spectacle tellement
déchirant, si affreusement poignant, que j'en étais
restée un long moment totalement désemparée.
Apitoyée par l'état
de trouble, l'affliction, l'humiliation dans lesquels
était plongé Bruno, j'en avais oublié la
douleur de mes joues qui brûlaient sous l'effet des coups
reçus. Je ne savais que faire pour le consoler, le
réconforter, lui insuffler la conviction que je l'aimais,
que je ne lui en voulais pas.
Je l'avais entraîné
dans notre chambre et je l'avais bercé, comme un enfant,
jusqu'à ce qu'il s'endorme.
Il était parti lorsque je
m'étais éveillée le lendemain matin mais
ma pommette enflée et le pourtour de mon oeil droit, tous
les deux offrant à ma vue un camaïeu plus ou moins
délicatement violacé, m'avaient bien fait sentir
leur présence, eux, tant ils m'infligeaient une douleur
lancinante. Le baume que j'avais appliqué était
parvenu à atténuer la souffrance mais il s'était
révélé inefficace pour diminuer l'enflure
et gommer l'arc-en-ciel de couleurs insolites qui me faisaient
une tête de clown affligé.
J'étouffais de
honte à l'idée d'exhiber mes traits
boursouflés tant à Tiphaine, lorsque je la
réveillerais, qu'aux diverses personnes que je ne
pourrais manquer de rencontrer au cours de la journée.
Si seulement j'avais pu me
cloîtrer chez moi. Mais il me fallait bien sortir, ne serait ce
que pour conduire Tiphaine à l'école maternelle,
pour aller acheter du pain. Et puis, quel prétexte invoquer ?
Si je prétendais être victime d'une légère
indisposition, Iette se précipiterait à mon chevet dans
les minutes qui suivraient pour me dispenser ses soins.
Toute la journée, le
visage dissimulé derrière des lunettes noires, j'avais
dû affronter, aussi impassiblement que possible, le regard
intrigué de ceux et celles que j'avais rencontrés.
Et comme par hasard, j'avais croisé toutes mes voisines,
ce jour-là.
Iette, Suzanne et Solange, que
j'avais deviné tout aussi gênées que moi,
s'étaient bien gardées de me poser la moindre
question en me voyant affublée de lunettes aux verres teintés
mais, alors que je franchissais le hall d'entrée de
l'immeuble, Panurge avait commenté sur le ton aigre qui
lui était familier :
« Y'en a des qui se
prennent pour des stars incognito pour porter des lunettes de soleil
en plein mois d'octobre alors que le temps est aussi gris. »
Tiphaine qui m'accompagnait
et qui, sans comprendre quoique ce soit aux propos de Panurge, avait
bien saisi que ceux-ci n'avaient rien d'aimable me
concernant, s'était empressée de prendre ma
défense et avait fourni l'explication que je lui avais
donnée lorsqu'elle avait vu l'état de mon
visage :
« D'abord, ma maman,
elle a mis des lunettes noires parce qu'elle est tombée
dans la baignoire en prenant sa dousse (n'oublions pas que
Tiphaine a un cheveu sur la langue) et que sa figure elle est toute
drôle. »
Le ricanement sarcastique de
Panurge avait résonné à mes oreilles tout le
temps qu'il m'avait fallu pour escalader les marches de
l'étage menant à notre appartement et je ne me
rappelais pas m'être jamais sentie aussi mortifiée.
J'avais tellement cru que
Bruno allait cesser de boire, il avait été si
sincèrement atterré en découvrant l'état
de mon visage lorsqu'il m'avait débarrassée
de mes lunettes noires, que ma désillusion n'en avait
été que plus grande lorsqu'il était rentré
en empestant de nouveau cette répugnante odeur d'alcool
un soir de la semaine suivante.
« Je t'assure, je ne
pouvais pas faire autrement, Lydie. » S'était-il défendu
en rencontrant mon regard peiné.
« Grangjean, c'est
l'un des menuisiers, fêtait la naissance de son troisième
enfant. Il aurait été vexé si j'avais
refusé de participer aux libations. »
Mais les gens du chantier ne
fêtaient pas une naissance tous les jours et cependant c'était
tous les soirs que Bruno rentrait en dégageant des relents
d'alcool. La différence c'était qu'il
cherchait maintenant à me dissimuler qu'il continuait à
boire.
Qui lui avait soufflé
l'idée grotesque que l'odeur de l'alcool
disparaîtrait s'il croquait des grains de café ?
Le mélange provoquait un arôme tellement étrange
qu'il avait attiré mon attention et que c'est sans
surprise que j'avais découvert un sachet contenant des
grains de café dans la poche de sa veste.
Ce n'était que le
deuxième jour de novembre que j'avais appris ce qui
avait provoqué la colère injustifiée de Bruno à
mon égard, ce qui avait provoqué sa violence.
Deux novembre, jour où
l'on fête ses morts. Jour qui m'avait mis la mort
dans l'âme.
Ce qu'appréhendait
Bruno depuis quelques temps, ce qui était confirmé,
devenu irrémédiable, c'était le dépôt
de bilan de l'architecte qui lui avait passé les
commandes qui devaient lui assurer du travail jusqu'à la fin
de l'année. C'était même pire qu'un
dépôt de bilan. L'architecte en question avait
bien reversé aux différents artisans la part qui
revenait à chacun des acomptes perçus sur commandes.
Par contre, il avait empoché le montant des premières
factures sur situation de travaux... et avait disparu.
Ce que m'en avait raconté
Bruno, sur un ton monocorde, tenait en peu de mots.
« Il nous a dit qu'il
ne fallait pas qu'on s'inquiète si pendant
quelques jours on ne pouvait pas le joindre. C'était,
selon lui, parce qu'il était sur un très gros
coup qui allait nous rapporter de grosses affaires. Mais il fallait
comprendre que cela allait lui demander pas mal de temps.
- Quand même, au bout
d'une quinzaine de jours, il y en a qui ont commencé à
se poser des questions parce que leurs prestations n'étaient
toujours pas réglées. Alors ils ont téléphoné
à sa secrétaire. Mais la secrétaire aussi
n'était pas tranquille parce que, elle non plus, elle
n'avait pas de nouvelles de son patron et que cela ne s'était
jamais produit auparavant pendant une aussi longue période.
- La suite ? Et bien c'est
que je ne sais pas trop si c'est la secrétaire qui a
appelé la banque ou si elle a reçu un relevé de
compte. Toujours est-il que c'est par elle qu'on a su que
le compte bancaire avait été vidé et qu'il
n'y avait plus rien dessus. »
Tout le travail effectué
par Bruno pendant le mois d'octobre se soldait par un résultat
nul et ce deux novembre le trouvait sans travail et sans même
l'espoir d'en obtenir dans l'immédiat.
Je n'avais même pas
besoin de faire les comptes pour savoir que nos ressources ne nous
permettraient pas de tenir plus d'un mois sans nouvel apport
financier. La situation était catastrophique et il n'était
plus question de ménager la susceptibilité de Bruno.
De nouveau, j'avais
argumenté, menacé, imploré. Il était
essentiel que Bruno me laisse reprendre un emploi. De nouveau, le
climat s'était envenimé.
Je le soupçonnais de
partir dès l'aube, pour ne rentrer que tard le soir,
moins pour chercher du travail que pour fuir mes suppliques et mes
récriminations. Et lorsque nous nous retrouvions pour le
souper ce n'était que pour nous disputer et échanger
des propos acerbes.
Je lui reprochais son attitude
machiste, son manque de réalisme. Il blâmait mon manque
de confiance. Et si, parfois, je finissais par me taire
provisoirement ce n'était que parce que j'affrontais
à nouveau le choc de son regard soudain hostile tandis que son
corps se ramassait prêt à bondir pour une explosion de
violence dont je risquais de faire les frais.
Comme d'habitude, Bruno
était absent lorsque Marc Vermande était venu frapper à
ma porte cet après-midi là.
Depuis un certain temps,
m'avait-il dit, Suzanne ne cessait de le « tanner »
pour qu'il pose une étagère supplémentaire
dans le placard de la salle de bain. Or Marc, qui n'était
pas bricoleur, retardait ce travail de jour en jour, arguant qu'il
ne disposait pas de l'outillage nécessaire. Lasse
d'attendre, Suzanne avait menacé de le ridiculiser en
faisant appel à un menuisier si cette étagère
n'était pas posée dans les vingt-quatre heures.
Marc avait alors supposé qu'il pourrait peut-être
nous emprunter une perceuse et solliciter le don de quelques
accessoires.
J'étais occupée
à tenter de lui expliquer le maniement de l'outil
lorsque Bruno était rentré à une heure tout à
fait inhabituelle.
Son arrivée m'avait
soulagée. Sans être totalement inexperte, mes
connaissances en perceuse souffraient de quelques lacunes et j'étais
ravie d'abandonner mon rôle de professeur pour céder
la place à un professionnel.
Le ton sur lequel il m'avait
apostrophée après le départ de Marc m'avait
sidérée.
« Bon, et maintenant, si
tu m'expliquais ce qu'il foutait là, celui-là !
»
« Comment ça,
qu'est ce qu'il faisait là ? C'était
visible, non ? Suzanne lui a demandé de poser une étagère
et il est venu emprunter une perceuse. »
« Tu sais, une perceuse ça
peut-être utile quand on veut bricoler. » Avais-je tenté
d'ironiser sans trop de conviction parce que son expression
hargneuse ne me disait rien qui vaille. Crainte justifiée car
il s'était esclaffé, amer, le regard
malveillant :
« Marc occupé à
bricoler ! Tu te fous de moi, Lydie ! Il ne serait même
pas fichu de planter une agrafe dans un morceau de carton ! Dis
plutôt que vous profitiez de mon absence, tous les deux,
pour... »
« Bruno, tais-toi !
Tu sais très bien que tu vas dire quelque chose qui n'est
pas vrai. Tu n'y crois même pas. »
Il n'en avait pas moins
continué en ricanant :
« C'était
peut-être pas vrai pour cette fois mais c'est peut-être
aussi parce que je suis rentré à temps.
- Non mais, tu ne vas pas
prétendre que tu ne vois pas qu'il te tourne autour
comme un clébard en chaleur.
- Je ne suis pas du tout certain
que ça te déplaise d'ailleurs sinon tu ne serais
pas aussi provocante. »
J'étais abasourdie.
« Provocante, moi ? ! ?
»
« Parfaitement tu es
provocante avec tes mini-jupes et tes pantalons moulants. Que si tu
ne l'avais pas provoqué, ce pauvre Henri n'aurait
jamais pensé que tu lui faisais des avances et il n'aurait
pas cherché à te violer.
- Est-ce qu'il a vraiment
voulu te violer d'ailleurs ? Peut-être bien que tu
t'es monté la tête ? Que tu as un peu
exagéré ?
- Toujours est-il que si tu
étais un peu plus... Un peu moins... Enfin, si tu avais une
attitude convenable, je ne me serais pas fâché avec
Henri. Alors, si je n'ai pas de travail, ne viens pas te
plaindre parce que c'est un peu ta faute quelque part. »
Au fur et à mesure qu'il
parlait, je sentais la fureur bouillir dans mes veines. Hors de moi,
j'avais sifflé :
« Écoute-moi bien,
Bruno.
- Sous le coup de la colère,
il t'es arrivé de m'injurier, il t'es arrivé
de me frapper, ce qui n'est pas en ton honneur et, malgré
tout, je te trouvais toujours des excuses.
- Mais jusqu'à présent,
tu ne m'avais jamais insultée. J'ai honte de toi.
J'ai honte pour toi. C'est immonde, tout ce que tu viens
de dire. Jamais, je ne te pardonnerai. »
J'étais tellement
bouleversée, tellement furieuse, que si je m'étais
écoutée je serais allée m'installer dans
la chambre réservée aux éventuels amis ou
parents. Mais qu'aurait pensé Tiphaine ? Pour le
bien être de ma fille, je me devais de sauver les apparences,
de lui donner l'illusion de parents unis.
Les jours suivants s'étaient
écoulés tout à la fois interminables et
mornes... et défilant à toute allure.
Interminables et mornes car je
n'avais de goût à rien. Je vivais dans une sorte
de désespérance morbide. Je n'avais pas encore
vingt-cinq ans et je me sentais vieille, usée, déprimée.
Que pouvais-je désormais attendre de la vie ? L'adorable
jeune homme que j'avais épousé, le charmant
compagnon avec lequel j'avais partagé quelques brèves
années de bonheur s'était transformé en
une espèce de monstre, ivrogne, agressif, violent.
Et ces mêmes journées
défilaient à toute allure car, pour couronner le tout,
sous peu nous allions connaître la misère. Je ne savais
même pas comment je pourrais acheter à manger à
ma fille dans les prochains jours à venir.
Ce que je savais c'est que
ce n'était certainement pas avec ce que me rapportait le
commerce des produits de cette société de cosmétique
que je représentais.
Et pourtant, comme j'avais
été fière de moi après avoir réalisé
mes premières ventes.
Forte de ma courte expérience
vécue auprès de Madame Rachel, j'avais su me
montrer entreprenante. J'étais parvenue à
séduire, à convaincre des clientes potentielles mais
peu enthousiastes, pour ne pas dire parfois même franchement
réticentes, d'acheter des produits de beauté
auxquels elles n'étaient pas habituées.
Le résultat avait été
fantastique et, au reçu de mes commandes, une adjointe de
direction de la société de cosmétiques m'avait
téléphoné pour me faire part de la satisfaction
de ses employeurs qui m'encourageaient vivement à
continuer à montrer autant d'efficacité.
Quand bien même, à
cette époque-là, les relations entre Bruno et moi
étaient à peu près paisibles, je m'étais
bien gardée de pavoiser. Mon cher mari qui ne se lassait
jamais de compliments n'était pas du genre à
applaudir à mes succès et je lui faisais confiance pour
me rabattre le caquet avec quelques remarques caustiques.
La suite des événements
allait très vite me démontrer que j'avais eu
raison de me montrer discrète.
Il n'était pas plus
de dix-neuf heures lorsque ma deux chevaux, après avoir émis
quelques hoquets poussifs, était tombée en panne sur
cette route déserte de campagne alors que je regagnais mon
domicile. La nuit tombe vite en novembre et comme, à tout
hasard, j'avais jugé prudent d'éteindre les
phares, j'avais l'impression d'être plongée
au coeur des ténèbres.
Anéantie par ce nouveau
coup du sort, je m'étais écroulée en
larmes sur le volant tandis qu'au-dehors le vent sifflait sa
rage faisant trembler ma pauvre voiture qui n'en pouvait mais
et que la pluie apportait sa contribution coléreuse en giflant
le pare-brise, les vitres des portières, et la capote en
cinglantes rafales.
Bien sûr, les larmes
n'étaient pas une solution mais je me sentais incapable
de faire face à cette nouvelle contrariété.
J'étais démoralisée, vidée,
anéantie. Tout allait trop mal. La journée n'avait
été qu'une suite de déceptions, et encore
le mot était faible, et cette panne de voiture était
l'aboutissement d'une série de déconvenues.
C'était pourtant
l'âme vaillante que je m'étais mise en route
ce matin-là après avoir confié Tiphaine à
Iette, Martial, et Nathalie invitée à venir jouer avec
ma bambine. Puisque Bruno était non seulement incapable de
trouver du travail pour entretenir sa famille mais qu'en plus
il dilapidait sans vergogne le peu d'argent qu'il nous
restait pour picoler, puisqu'il s'obstinait stupidement à
refuser que je recherche un emploi de secrétaire, j'allais
tenter de gagner assez de sous pour nourrir ma fille en vendant
quelques produits de beauté.
Je m'étais bien
gardée d'avertir mes clientes de mon passage. Téléphoner
pour prendre rendez-vous s'était m'exposer à
un refus sous un prétexte quelconque : ce n'était
pas le bon jour, pas la bonne heure, pas le bon moment. La vente à
domicile se pratique comme l'art militaire ; pour avoir
des chances de vaincre, il faut attaquer par surprise et ne pas
hésiter à monter à l'assaut. Je risquais
bien sûr de trouver parfois porte close mais comme j'avais
choisi d'opérer un mercredi et que mes clientes étaient
pour la plupart des mères de famille au foyer c'était
une éventualité que je redoutais assez peu car le cas
serait rare.
Ma journée s'était
soldée par deux ventes rachitiques.
Lorsqu'elle m'avait
découverte sur son palier, après avoir répondu à
mon coup de sonnette et ouvert la porte, le visage de la première
cliente à qui je rendais visite s'était
immédiatement renfrogné.
Pourtant, elle s'était
effacée pour me laisser entrer.
« Et bien, ma petite dame,
ou vous avez un sacré culot pour vous représenter chez
moi pour vendre vos saloperies ou bien, comme je suis d'une
nature charitable, je préfère croire que c'est
par naïveté que vous vous rendez coupable de complicité
avec des escrocs. »
Et devant ma mine ahurie, elle
avait poursuivi d'un ton plus amène :
« Oui, bon, je vois bien
que vous n'êtes pas une sale voleuse comme le prétendait
Marcel et que vous aussi on vous a trompée.
- Marcel, que je lui ai dit,
Marcel c'est mon mari, cette petite c'est pas une
malfaisante, c'est une gamine qui a besoin de gagner sa vie et
qui ne voit pas plus loin que le bout de son nez.
- Crois-moi, que je lui ai dit à
Marcel, cette gosse elle est honnête. Elle a pas vu qu'elle
était embarquée dans une sale combine et c'est
sûrement pas la commission qu'elle reçoit qui doit
beaucoup l'enrichir.
- Vous ne comprenez toujours pas
pourquoi je vous raconte tout ça, hein ? Tenez,
asseyez-vous, déballez votre mallette d'échantillons
et ouvrez votre catalogue pendant que je nous sers un café, et
puis je vais vous faire voir. »
Pendant que j'obtempérais,
elle s'était absentée quelques minutes après
avoir déposé deux tasses fleurant bon le moka sur la
table de la cuisine et était revenue avec divers pots et
flacons qu'elle avait alignés devant moi.
J'étais restée
stupéfaite. Il devait y avoir erreur. Ces pots et ces flacons
étaient à peine plus volumineux que les échantillons
que contenait ma mallette de démonstration. C'était
incontestablement une erreur de livraison.
« Oh non, mon petit, avait
soupiré la femme d'un air désenchanté,
c'est bien ce que je vous ai commandé et c'est
bien pour cela que je ne me risquerai pas à porter plainte
contre la société qui vous emploie.
- Tenez, regardez mieux
votre catalogue. Vous voyez tous ces pots et ces flacons sont
représentés posés sur des commodes ou des
guéridons et, en comparaison avec les autres babioles, que ce
soit un bijou, un vase contenant des fleurs, une paire de lunettes,
disposés sur ces mêmes commodes ou guéridons, ils
paraissent énormes. Alors, même si leur coût est
élevé on est tenté et on achète.
- Mais ce qu'on voit, ce
ne sont pas des photos, ce sont des images.
- Et si on prenait la peine de
consulter le catalogue intelligemment, et non pas comme une mouflette
qui croit encore au Père Noël, on lirait que tel ou tel
flacon mesure telle dimension, que tel ou tel pot contient une
quantité de produit qui est bien indiqué et qui ne peut
en aucun cas prêter à confusion. »
J'étais totalement
désemparée en sortant de chez cette femme qui, je
devais le reconnaître, s'était montrée fort
indulgente si on tenait compte que sa commande avait été
de loin la plus importante de toutes celles que j'avais
concrétisées lors de mes premières ventes. Et de
savoir que cette dépense n'allait pas la plonger dans la
misère - tout dans son pavillon présentait des signes
évidents de prospérité - ne m'avait pas
consolée.
Prostrée plutôt
qu'assise sur le siège devant le volant de ma voiture,
j'avais longtemps hésité en me demandant ce que
j'allais faire.
Ma première impulsion
avait été de démarrer pour retourner me réfugier
chez moi et me lamenter sur mes déboires mais la vision de ma
fille - qu'avec mon imagination fertile je me représentais
déjà avec des yeux ternis et des joues creusées
par la famine - m'avait dopée d'une énergie
nouvelle.
Moi qui fustigeais Bruno (même
si ce n'était qu'en pensée) qui se
dégonflait dès que survenait le premier désagrément,
je n'allais pas suivre son exemple, quand même !
J'étais une battante, moi !
Ma cliente, ou plutôt mon
ex-cliente, pour me montrer réaliste, avait été
fort déconfite parce qu'elle avait effectué un
achat inconsidéré pour ne pas avoir su lire mon
catalogue (moi non plus, d'ailleurs) mais rien ne prouvait que
les autres acheteuses étaient aussi candides. Mes produits de
beauté hors de prix, c'était peut-être en
toute connaissance de cause qu'elles en avaient fait
l'acquisition.
D'ailleurs, Astrid, dans
le dernier courrier qu'elle m'avait envoyé pour me
donner de leurs nouvelles à elle et à Don, m'avait
dit avoir bien reçu les produits qu'elle m'avait
commandés et que je lui avais expédiés (sans
prendre la peine d'ouvrir le paquet pour contrôler que
tout était conforme ce qui prouvait ma sottise) et m'avait
assuré que ses amies avaient été ravies
lorsqu'elle les leur avait offerts.
Le courant de la matinée
m'avait fait perdre mes illusions. Partout où je m'étais
présentée, un scénario à peu près
identique s'était déroulé.
Je ne manquais pas de toupet !
Je trompais bien mon monde avec mon minois innocent alors que je
représentais la pire race des filous ! J'allais
avoir à faire à la gendarmerie si je ne déguerpissais
pas tout de suite ! On se retenait pour ne pas lâcher les
chiens sur moi ! J'étais une espèce de sale
voleuse ! Haro à la friponne !
Bon, j'avais assez subi
d'avatars et d'invectives, j'étais décidée
à rentrer chez moi.
Rentrer chez moi pourquoi ?
Pour me désespérer encore et encore en constatant
l'état de nos comptes ? Pour me repaître de
notre désastre financier ?
Mieux valait me repaître
d'un sandwich et affronter la situation. Je n'allais
quand même pas abandonner, rester sur un échec. Ce
serait indigne de moi, indigne de la digne fille de papa, «
l'Étranger » qui avait su faire face à la
vindicte de toute une population et de Miquette et de Mamé
Ninette qui avaient toujours su faire preuve de courage devant
l'adversité.
Mes clientes s'estimaient
flouées, lésées à juste titre, j'en
convenais, et bien je n'avais plus qu'à conquérir
une nouvelle clientèle. À celle-là,
j'expliquerais bien qu'il ne fallait pas se fier aux
images du catalogue et au besoin je dessinerais un croquis pour
donner une idée juste des proportions réelles des
flacons et des pots que je souhaitais vendre. Non, pas que je
souhaitais vendre, que je vendrais. Ma nouvelle clientèle, je
saurais la courtiser, la flatter, la conquérir, la fidéliser.
On allait voir !
Hélas, ce qui fait le
charme et la malédiction de toutes ces petites agglomérations,
c'est que tout le monde se connaît ou, à défaut
de se fréquenter, se côtoie.
Madame Machin avait appris de
Madame Truc que Madame Untel s'était fait escroquer par
une représentante en produits de cosmétiques. Une
petite jeunette bien mise de sa personne, à l'aspect
sympathique. La pire des voleuses qui puisse exister puisqu'on
lui aurait donné le Bon Dieu sans confession. Aussi,
attention, ne nous laissons pas avoir. Barricadons-nous. Menaçons-la
des pires représailles si elle ose sonner à notre
porte.
De toute la journée,
j'avais effectué deux ventes. Et je ne me faisais guère
d'illusion, ce serait des ventes qui ne se renouvelleraient
pas. Non pas parce que j'avais cherché à tromper
mes clientes mais parce que ces dernières étaient deux
aimables retraitées qui s'étaient jetées,
comme la pauvreté sur le monde, sur les flacons de lotion qui
rendent la peau douce et ferme à la fois et sur les pots de
crèmes anti-rides. Pauvres femmes ! Je m'étais
charitablement abstenue de leur dire que je ne vendais pas de
produits miraculeux et que rien ne saurait effacer les ravages que le
temps avait fait subir à leur visage flétri par les
années.
Et maintenant cette panne en
pleine campagne, à des kilomètres de toute habitation.
C'était trop, c'était plus que je ne
pouvais supporter.
À l'unisson de la
pluie qui martelait la capote de ma voiture, les larmes ruisselaient
sur mon visage tandis que les sanglots me déchiraient la
poitrine.
J'étais incapable
de penser de façon cohérente, incapable de reprendre
mon contrôle. Je ne parvenais même pas à réprimer
l'espèce de râle que j'émettais tout
en pleurant et qui m'avertissait que j'étais
proche de la crise d'hystérie.
Puis, peu à peu, les
sanglots s'étaient atténués et, c'est
peut-être absurde mais c'était pourtant la
réalité, c'était le froid glacial qui
s'insinuait dans mon véhicule qui m'avait fait
recouvrer un semblant de sang-froid.
Qu'est ce que j'allais
faire maintenant ? Si encore j'avais eu quelques notions
de mécanique mais la seule chose que je savais faire c'était
changer une roue. Abandonner ma voiture pour gagner le garage le plus
proche ? La dernière station service que j'avais
aperçue était située à la sortie d'un
village distant d'une dizaine de kilomètres environ.
Parviendrais-je à parcourir une telle distance chaussée
comme je l'étais d'élégants mais
fragiles escarpins ? Ah, j'avais été bien
inspirée d'emprunter ce raccourci à travers la
campagne au lieu de continuer à rouler sur la route
nationale !
Le seul point positif dans tout
ce désastre c'était que je n'avais pas de
souci à me faire pour Tiphaine. En ne me voyant pas arriver,
Iette allait la coucher chez elle. C'était une règle
établie depuis longtemps, à dix-neuf heures trente, ma
fille devait être au lit. Je pouvais faire confiance à
Iette et Martial qui n'étaient pas du genre à
s'affoler. Si je n'étais pas rentrée et
bien c'est que j'avais été retardée
par mes clientes et ils ne seraient que trop heureux de garder
l'enfant pour la nuit en attendant que je me manifeste.
Quelle heure était-il,
d'ailleurs ? Un coup d'oeil sur le cadran
phosphorescent de ma montre m'avait appris qu'il était
un peu plus de vingt heures. Plongée comme je l'étais
dans un profond marasme, je ne m'étais pas rendu compte
du temps qui passait. Et le pire était que je n'avais
envie de rien d'autre que de continuer à pleurer. Mais
le froid qui régnait maintenant à l'intérieur
de ma voiture engourdissait même jusqu'à mes velléités
de pleurnicheries.
J'étais transie. Je
n'allais quand même pas passer la nuit dans ma voiture
dans l'attente d'un hypothétique secours. Mieux
valait encore affronter le vent et la pluie quitte à parcourir
pieds nus la mauvaise route pleine d'ornières qui menait
jusqu'au prochain hameau. D'ailleurs, pourquoi ne pas
vérifier si par hasard je n'avais pas laissé une
paire de chaussures de basket sous les sièges de ma deux
chevaux. Je n'y croyais pas vraiment car ce n'est pas mon
genre de laisser traîner quoique ce soit, y compris dans ma
voiture, et si j'avais bien voulu être honnête avec
moi même je me serais avoué que la recherche d'une
paire de chaussures de basket était un prétexte pour
retarder le moment d'affronter la nuit hostile et les éléments
déchaînés.
Aïe, aïe, ouille !
Les coups vigoureusement appliqués sur la vitre de ma portière
m'avaient fait sursauter et je m'étais cognée
la tête contre le volant en me redressant trop brusquement.
Occupée à
farfouiller sous les sièges, où d'ailleurs je
n'avais trouvé qu'une vieille couverture, un bidon
contenant de l'antigel et une barrette à cheveux
appartenant à Tiphaine, je n'avais vu ni les phares qui
me rejoignaient ni entendu la voiture qui était venue stopper
à hauteur de la mienne.
« Vous avez un problème,
ma petite demoiselle ? »
Il en avait de biens bonnes, le
géant mafflu qui venait d'ouvrir ma portière.
Pendant quelques brèves
micros secondes, j'avais été tentée de lui
répondre que tout allait bien et qu'il pouvait passer
son chemin. Ses deux mètres de hauteur, ses épaules
larges comme une porte de cathédrale et sa mine patibulaire ne
m'inspiraient aucune confiance. C'était bien le
moment de me montrer timorée ! Que pouvait il encore
m'arriver de pire pour achever cette journée désastreuse
sinon de me faire violer et, pourquoi pas, égorger.
« C'est ma voiture.
Elle est tombée en panne et je ne sais pas pourquoi. Tout ce
que je sais, c'est que ce n'est pas parce que je manque
d'essence, j'ai fait le plein à midi. »
« Bon, laissez moi prendre
mon imperméable et ma lampe de poche et je vais jeter un coup
d'oeil sur votre moteur. » Avait beuglé le
géant, non pas pour exprimer une colère quelconque mais
parce que le vent vrombissait avec une telle rage que nous étions
obligés de hurler pour parvenir à nous entendre.
« Installez-vous dans ma
bagnole pendant ce temps-là ; vous y serez plus au chaud
que dans votre glacière. Je dois avoir une parka qui traîne
sur le siège arrière, vous n'aurez qu'à
la mettre sur vos épaules par dessus votre manteau ; vous
avez l'air frigorifiée jeune fille. »
Une dizaine de minutes après,
il était venu s'asseoir auprès de moi.
« J'ai bien peur de
ne pas pouvoir faire quoique ce soit. À mon avis, votre moteur
est totalement nase et le mieux c'est encore que je vous emmène
jusqu'au prochain garage. J'en connais un à un
quart d'heure de route d'ici dont le patron est un type
sérieux et pas un de ces esbroufeurs comme on en rencontre
trop souvent.
- Et puis vous pourrez
téléphoner à votre famille. On doit s'inquiéter
chez vous de ne pas vous voir rentrer, non ? »
Un doute m'avait effleuré.
Me posait-il cette dernière question pour savoir si j'étais
seule et s'il pouvait abuser de la situation ? Aussi
avais-je failli éclater de rire, plus par nervosité
qu'à cause du comique de la situation, lorsque,
inconscient de mes pensées soupçonneuses, il m'avait
déclaré benoîtement :
« Avec tout ça, je
ne me suis pas présenté. Je suis le père Jérôme
et tel que vous me voyez je viens d'aller administrer l'extrême
onction à l'une de mes paroissiennes.
- Fichu temps pour aller
rejoindre le paradis ! Quoique pour mourir, on se fiche bien du
temps qu'il fait ! Enfin, ses rhumatismes ne la feront
plus souffrir, la pauvre vieille ! »
Pendant que le garagiste était
parti chercher ma voiture - le père Jérôme
l'avait averti qu'il n'existait guère de
chance d'effectuer une réparation sur place - j'avais
téléphoné à Iette pour lui expliquer les
raisons de mon retard. Non, Martial était trop gentil mais il
était inutile qu'il abandonne le chaud cocon de son
appartement pour venir me chercher, j'allais téléphoner
à Bruno qui devait s'inquiéter de ne pas me voir
revenue chez nous. Encore que je m'étonnais, mais cela
je m'étais gardée de le dire à Iette,
qu'il ne soit pas allé les voir pour s'enquérir
des raisons de mon absence.
La sonnerie avait résonné
longtemps avant que je me résigne à raccrocher le
combiné de téléphone. De toute évidence,
Bruno n'était pas rentré non plus. Où
pouvait-il bien être à cette heure avancée de la
soirée ?
Il était plus de vingt et
une heures lorsque le garagiste avait réintégré
son établissement avec ma voiture et, malgré les deux
cafés bien serrés que le père Jérôme
m'avait incité à consommer pour me réchauffer,
je continuais à grelotter, plus à cause de la tension
nerveuse qu'à cause du froid. Il régnait une
chaleur d'étuve dans le petit bureau attenant au garage
mais il me semblait que cette chaleur ne m'atteignait que
superficiellement et que tout l'intérieur de mon corps
était transformé en bloc de glace.
Une nouvelle fois, j'avais
tenté de joindre Bruno à l'appartement, une
nouvelle fois la sonnerie du téléphone avait résonné
en vain.
« Le mieux est encore que
je vous ramène chez vous. Vous avez besoin de vous reposer. »
Avait fort aimablement proposé le père Jérôme.
J'avais bien protesté
que je ne voulais pas abuser de sa gentillesse mais, même à
mes propres oreilles, mes protestations uniquement dictées par
la politesse manquaient de conviction. Je n'avais qu'une
hâte, me réfugier dans mon lit après avoir pris
une douche bouillante.
Il n'avait pas répondu
au téléphone et il était pourtant à la
maison l'homme que j'avais épousé et, le
temps d'un éclair, une image m'était revenue
devant les yeux ; l'image de ce beau jour ensoleillé
de mars où l'on célébrait notre mariage et
où je descendais les marches de l'église, pendue
à son bras ; l'image du beau jeune homme de vingt-cinq
ans qui me regardait avec des yeux pleins d'amour, celui-là
même dont l'épi indocile et malicieux
m'attendrissait.
Quelle dégringolade !
Je rendais grâce au père
Jérôme qui n'avait pas voulu monter avec moi
jusqu'à l'appartement, préférant me
quitter devant le perron de l'immeuble. Je serais morte de
honte s'il avait contemplé le spectacle affligeant que
présentait mon mari.
Les chaussures crottées,
les vêtements froissés avec sa chemise émergeant
à demi de son pantalon, la chevelure ébouriffée,
la barbe en broussaille (depuis combien de temps ne l'avait-il pas
taillée ?), les yeux injectés de sang, il était
avachi sur une chaise devant la table de la cuisine sur laquelle
trônaient une bouteille aux trois quarts vidée et un
verre de vin rempli jusqu'au ras bord.
« C'est à
cette heure-ci qu'on rentre ?
- Et de quels bras elle sort ma
tendre moitié ?
- Foutue bonne femme qui préfère
courir la gueuse pendant que je m'échine à
trouver du boulot.
- Et bien sûr, y'a
rien à bouffer dans cette baraque ?
- Quand je pense que Madame
criait au viol parce qu'un gars honnête qui me procurait
du travail a, une fois, une malheureuse fois, cherché à
lui dérober un bisou et que cette même Madame profite de
ce que je ne suis pas là pour aller rejoindre un joli coeur !
»
Même sans son élocution
pâteuse, je me serais immédiatement aperçue que
Bruno était ivre mort.
Furibonde, je l'avais
toisé en espérant que son état d'ébriété
ne l'empêcherait pas de percevoir toute la force de mon
mépris.
« Madame, comme tu dis,
elle est partie depuis ce matin pour essayer de gagner les quelques
sous que son mari n'est pas capable de ramener à la
maison pour nourrir sa fille.
- Madame, elle n'est pas
restée à se vautrer devant une table de bar à
ingurgiter de la vinasse en se lamentant.
- Madame, si elle est en retard,
c'est parce que sa voiture est tombée en panne et que
lorsqu'elle a téléphoné à celui qui
se prétend un soutien de famille pour chercher de l'aide
il n'y avait personne pour lui répondre.
- Et pourquoi il n'y avait
personne pour lui répondre ? Parce que le Monsieur de
Madame était trop saoul, sans doute, pour avoir la force de
décrocher le combiné de téléphone. »
C'était la fureur
qui m'avait permis d'aller jusqu'au bout de ma
tirade en dépit de l'effroi qui s'était
emparé de moi lorsqu'il s'était dressé
de toute sa hauteur pour me faire face car il était terrifiant
avec sa carrure qui paraissait avoir doublée de volume sous
l'effet de la colère, ses yeux injectés de sang
qui semblaient lui sortir des orbites, ses poings qu'ils
serraient convulsivement.
Apeurée, j'avais
fait un pas en arrière dans l'attente du coup qu'il
allait m'asséner mais c'était la table
qu'il avait saisie. L'élevant à bouts de
bras, il l'avait violemment projetée contre le mur de la
cuisine envoyant, dans le même élan, valdinguer la
bouteille et le verre sur le carrelage.
Le vacarme conjugué du
verre brisé et de la table heurtant le mur m'avait
pétrifiée et j'étais restée
tétanisée pendant qu'il vociférait tout en
piétinant les débris de verre qui craquaient et
crissaient sous le poids de ses chaussures.
Le bruit de coups frappés
à la porte de l'appartement n'étaient pas
parvenus à me sortir de ma transe et c'était
Bruno qui était allé ouvrir.
Dans un état second,
j'avais entendu les piaillements de Panurge.
« Non mais c'est pas
bientôt fini ce chambard ! C'est un immeuble
correct, ici, et on n'a pas besoin de gens qui se conduisent
comme des voyous ! Si vous voulez vous taper dessus, vous n'avez
qu'à aller habiter ailleurs ! Je vous préviens
que si vous continuez votre boucan, moi j'appelle les
gendarmes. »
La harangue de Panurge avait
achevé de me traumatiser.
Certes, personne d'autre
que Panurge n'était venu protester mais il ne faisait
nul doute que mes voisins, Iette et Martial, Solange et Bernard, ceux
dont je tenais à l'estime, avaient entendu nos éclats
de voix, nos bruits de bagarre. Comment oserais-je encore croiser
leurs regards ?
Et pour ajouter à mon
humiliation, j'avais entendu Bruno railler de sa voix avinée :
« Mais on ne se bagarre
pas, espèce de face de mouton, on baise. Seulement vous,
s'envoyer en l'air, prendre son pied, vous pouvez pas
savoir ce que c'est avec la tête de brebis galeuse que
vous vous payez.
- Allez, ouste, dégagez
d'ici, foutez le camp chez vous avant que je me fâche. »
La vulgarité,
maintenant ! Décidément, rien ne me serait
épargné !
Après avoir claqué
la porte au nez de Panurge, Bruno s'était dirigé
vers notre chambre sans me jeter un regard tandis que j'étais
allée chercher un balai et une pelle pour débarrasser
le sol de tous les débris de verre parsemés sur le
carrelage en faisant bien attention de veiller à ce qu'il
n'en reste aucun avec lequel Tiphaine aurait pu se couper le
lendemain.
Tout en accomplissant ce
travail, je louais ma panne de voiture qui avait obligé
Tiphaine à dormir chez Iette l'empêchant ainsi
d'assister à la pénible scène qui venait
d'avoir lieu.
Bien souvent, au cours des
disputes qui nous avaient opposés Bruno et moi, j'avais
béni le ciel d'avoir accordé à ma fille le
privilège de bénéficier d'un sommeil
profond. Jamais nos cris ou les bruits de vaisselle brisée ne
l'avaient réveillée, ainsi que je le redoutais,
lorsque nous nous affrontions, mais jamais non plus la scène
n'avait été aussi violente.
Lorsque je m'étais
décidée à gagner notre chambre pour y prendre ma
chemise de nuit rangée sous mon oreiller avant d'aller
procéder à mes ablutions, j'avais trouvé
Bruno assis sur le bord du lit et sanglotant le visage dissimul&ea